Le retour à Chennai
17 Janvier 07
Il était temps d’arriver. Seb et moi venions d’essuyer la troisième défaite consécutive à la belote quand le train a fait son entrée en gare de Chennai Central. Heureusement que lui et sa copine Anna avaient un jeu de cartes, ça nous a permis de meubler agréablement les 42 heures de confinement dans la voiture 3 du Ganga Kaveri Express en provenance de Varanasi (express= 55 km/h de moyenne). On ne s’attendait pas à arriver si rapidement au terminus avec seulement deux heures de retard, quand on a dit au revoir à David et Mathilde qui sont descendus à Warangal à 5h du mat, 6h30 après l’horaire prévu... Quel voyage!!
42 heures, le fessier soulagé seulement le temps de quelques aller-retours aux toilettes ou sur les quais pour les emplettes lors des arrêts, dans la crasse et l’odeur de fosse sceptique, au milieu de la large gamme de sons émis par une horde concentrée d’êtres humains au comportement primaire..
Je pensais m’être habituée à ce côté bestial de nos amis indiens, mais ce huit clos prolongé m’a confirmé qu’il y a encore bien des moments où le pet du voisin me reste en travers de la narine. Surtout pendant la première partie du voyage où la température extérieure nous obligeait à maintenir les carreaux fermés et à couper les ventilateurs. Je m’amuse à imaginer des caméras partout, transformant ce wagon en scène de télé réalité, et je me demande comment Steevy et Loana réagiraient si on leur mettait dans le Loft un de ces indiens péteur-roteur-ronfleur- qui crache et se mouche entre les doigts. Je suis sûre en tout cas que ça augmenterait la part d’audience, surtout si, comme la bande de jeunes derrière nous, il passait son temps à bêler, aboyer, meugler ou imiter tout autre animal vivant ou agonisant. Un bel exemple de jeunesse pleine d’avenir, où les neurones se sont arrêtés aux biceps..
Toujours est-il que de temps en temps, ça nous faisait bien rire. Et rire, comme jouer à la belote, ça passe le temps. Avec un avantage supplémentaire pour la belote cependant, qui a aussi le mérite de nous isoler un peu plus des incessantes sollicitations. Entre les vendeurs de chai pas bon, de fruits, de cacahuètes, de jouets ou de semelles et les mendiants, on pourrait passer son temps à faire des signes de refus ou à distribuer des biscuits jalousés.
Cette fois, il n’y a pas eu ces hommes-femmes souvent de passage dans les trains; ces gigolos en saris qui se dandinent avec provocation, jouant avec dérision le personnage que les indiens ont en horreur.
Il y a eu trois gamins-nettoyeurs, ceux qui passent une première fois la main balayant le sol, et une seconde fois en la tendant vers les voyageurs. Ils ont une activité respectable et fort appréciable, mais c’est juste dommage qu’ils soient passés tous les trois dans la dernière heure de trajet, nous laissant pendant 41 heures piétinner dans la poussière, les écorces de cacahuètes, les miettes de chapattis, les grains de riz et les nombreux papiers d’emballage qui jonchaient le lino crasseux.
Ah non, ça vraiment, je ne suis pas fâchée d’être enfin arrivée à destination. Et ça n’est pas n’importe quelle destination, je suis à Chennai, Chennai que j’avais quitté avec un brin de nostalgie il y a dix mois, alors que je m’apprêtais à entreprendre un voyage similaire vers Delhi.
C’est bon d’être là de nouveau! Il fait chaud, les rues sont inondées d’un trafic intense et bruyant, les rickshaws ont une poire de caoutchouc en guise de klaxon et le Thaj Regency Hotel est toujours au même numéro sur Triplicane Road.
Rien n’a changé, si ce n’est le vendeur de glaces italiennes qui a augmenté ses prix, passant le cornet vanille-choco de 3 à 4 Roupies. J’avais les jambes qui fourmillaient trop après le voyage, et malgrè la fatigue, seule la douche froide m’a retenue un court instant dans ma chambre, avant d’aller prendre un bain de foule sur la Marina Beach.
J’ai repris la route de la plage comme un pélerinage, souriant à chaque endroit familier, souriant du coup tout le long du chemin. Le vendeur de glaces, bien sûr, mais aussi le magasin où j’avais acheté cette bague qui m’avait collé une bonne allergie, et valu un presque passage aux urgences d’un hôpital thailandais quelques semaines plus tard. La vendeuse de bananes, où une vache m’avait fait éclater de rire en lui volant ses fruits quand elle avait le dos tourné, le “libraire” assis au milieu d’une montagne désorganisée de livres jaunis, le chai wallah installé au carrefour... le visage de ce bel indien au chapeau noir, peint sur le mur de gauche juste avant le passage sous terrain, a été remplacé par une grande inscription en tamil. Je ne comprends évidemment rien, mais je réalise que j’avais oublié à quel point cette écriture était belle...
J’avais oublié aussi les peaux sombres du sud, les fleurs de jasmin et d’oeillets qui ornent les cheveux des femmes, et les indispensables moustaches des hommes. J’ai de nouveau le piercing sur la bonne narine (les femmes dans le nord le portent à gauche), les orteils à l’air et enfin droit à un peu plus d’indifférence dans mes faits et gestes quand je marche dans la rue.
Disons que les harcèlements sont moins nombreux, et surtout très différents de ceux que l’on peut subir à Bénarès. Sur la plage où s’entasse une foule démesurée (c’est la fin du festival du Pongal, où on célèbre les récoltes), je passe sans cesse de derrière à devant l’objectif, sollicitée trop fréquemment par des jeunes hommes gonflés d’hormones armés de leur téléphone portable.
Mais l’ambiance est vraiment joviale et bon enfant, les gens rient et s’amusent, en famille ou entre amis, envahissent chaque mètre carré de sable de ballons, barbes à papa, jeux de colin maillard ou de lutte...
Le bain de foule est plein de chaleur, de sourires et de “Happy Pongal” que l’on m’adresse à tout va, je me sens enfin exister en tant que personne, et ça me fait un bien fou.
Oui décidément, ça fait du bien d’être de retour à Chennai. Le trajet en train me semble déjà bien loin, même si la fatigue me rattrape dès que je pose mon corps faible sur le matelas trop dur de ma chambre.
Me voilà allongée à la même place qu’il y a quelques mois, dans une chambre identique à celle que j’avais alors occupée, face au grand miroir posé sur le mur devant le lit.
J’y vois ce soir le même reflet qu’alors, avec trois trous de plus aux oreilles et les cheveux peut être un peu plus longs. Difficile d’imaginer, dans l’image que le miroir me renvoie, les milliers de kilomètres effectués durant ces dix derniers mois, ces milliers de rencontres et de nouveaux décors, ces centaines de bus, de trains, d’avions qui m’ont ramené sur ce même matelas ce soir. Car celle que je vois ne me donne pas l’impression d’avoir tant changé que cela. Et pourtant... en cherchant bien il doit y avoir quelque chose de différent dans le fond des yeux, mais les paupières trop lourdes m’empêchent d’y voir quoi que ce soit..
Il est temps de rejoindre les bras de Morphée, de me laisser sombrer dans la nuit déjà bien entamée, car demain la journée sera longue..
Comme il y a dix mois, je passerai au marché acheter des fruits et quelques autres victuailles, des colliers de fleurs aussi, je négocierai le prix du trajet avec le même rickshaw driver pour qu’il me conduise à l’aéroport au milieu de la nuit, et j’y attendrai le vol en provenance de Paris.
Anne Chris et Alex débarqueront sonnées de leur voyage, certainement aussi heureuses de poser le pied en Inde que je le suis de les y accueillir.
Benares,
Le 15 janvier
Derniere soiree sur le Gange… le temps est passé bien vite, et je ne realise que difficilement que mon prochain coucher de soleil, je le verrais d’une couchette de train. Je n’ai pas quitte la riviere des yeux, pendant que la lumiere disparaissait progressivement derriere la ville. Je l’ai vue, lentement, se preparer pour le soir, et enfiler sa robe sombre, se parer de lumiere pour l’heure tant attendue de la priere Ma derniere Puja sur le Gange…
Comment rester insensible aux chants des prieres du soir, auxquelles assistent des centaines de pelerins. Leurs mains battent avec ferveur au rythme d’une musique douce et envoutante dont les notes se dissipent dans la brume; leurs levres laissent echapper tous ces mots inconnus, ces mantras aux sonorites profondes et vibrantes; leurs yeux sont mis clos et les corps de balancent doucement. Les flames eclairent les visages d’une lumiere douce et doree, et se reflent dans les eaux sombres du Gange qui portent des bougies deposees en offrande a perte de vue. Tout est noir et or, energie et vibrations, beautes et mysteres…
Ces pujas spectaculaires et theatrales m’apaisent et me bousculent a la fois, me plongent avec force a l’interieur de moi, ce qui m’a ete insupportable il y a trois soirs….
J’avais alors quitte le ghat, repris le chemin de mon isoloir de chambre, encombree d’un trop plein d’emotions auquel je ne savais plus faire face mes quatre murs, mon ordinateur et sa musique, un baton d’encens et trois bougies. J’ai laisse echappe quelques larmes chaudes, je ne sais pas d’ou elle venaient mais il fallait qu’elles sortent. Le reiki m’a soulagee, mon ventre et ma tete en avait bien besoin, mais après une nuit agitee, le reveil m’ouvrait les yeux sur un corps et un Coeur lourd, un esprit embue et fatigue, sur une journee qui s’averait penible.
C’est etonnant comme on peut passer si vite d’une femme confiante et sure d’elle, a la petite fille perdue au milieu de la cour de recre un jour de rentree des classes. Je me sentais redevenir cette gamine vulnerable, emprise a des sentiments de fragilite face a un monde cruel et hypocrite.
Pourquoi en essayant de garder le Coeur ouvert a la beaute vient-il subitement se remplir de toutes cette amertume et cette acidite?
Pourquoi tout ce qui m’avait jusqu’alors epargnee s’est rabattu sur moi avec une intensite et une puissance auxquelles je ne savais faire face?
Les ghats etaient devenus ce matin la une jungle hostile et inhospitaliere, ou ma sensibilite exacerbee du jour faisait de moi une proie facile. Les gens me reperaient de loin, car je devais probablement degager des vibrations de “ Venez a moi, pauvres sadhus et orphelins, le royaume des cieux est dans mon porte monnaie”…
Et pour la premiere fois depuis plus d’une semaine, je n’arrivais plus a dire, ce qui est ici un serieux handicap. Le petit dej avait pourtant eu le meme gout que les autres jours, et si les ghats prenaient des allures differentes, c’est bien en moi qui avait eu un changement.
Je me sentais fatiguee, epuisee, extenuee..
Depassee par les evenements interieurs, fragilisee un peu plus par l’exterieur….
C’est a ce moment la qu’est alors apparu Heera, un ami ( ou en tout cas un indien qui a l’air plus sincere que les autres). Heera qui m’avait confie qu’il allait parfois consulter un Guru-astrologue, je lui ai demande sans la moindre hesitation de m’y conduire sur le champ.
Je ne savais rien de ce Guru, si ce n’est que Heera avait ete le voir il y a quelques jours quand sa fille etait malade. On l’appelle Guru-Ji, ou Baba-Ji, et quand je me retrouve assise en tailleur a quelques centimeters de cet homme a la carure imposante, entierement vetu de blanc, a l’epaisse barbe noire et le cou alourdi de colliers de priere, je me demandais ce qui m’avait amene la.
Il me posa la question aussi, mais je ne savais pas. Je lui dis alors que je me sentais perdue, et qu’il pouvait peut etre m’aider a y voir plus clair… il me regardait avec ses grands yeux sombres et profonds, je me sentais a la fois en confiane, a la fois mise a nue par ce regard penetrant. Il voyait deja clair en moi mais ne me disait rien.
Il me proposa finalement une cigarette, m’avouant en souriant qu’il n’etait pas un dieu, et qu’il aimait fumer. Je crois que ca m’a detendue un peu, non pas que je doutais d’avoir affaire a un dieu, mais je pouvais enfin me raccrocher a quelque chose de connu dans ce décor de dieux et de talismans aux pouvoirs magiques.
Je me regalais de cette clope inattendue, et lui explique ce qui m’arrivait depuis la veille, cette confusion interieure qui s’etait installee en moi et que je ne comprenais pas. Je pris garde a ne pas confondre le cendrier et la coupole d’eau benite sous l’image de Shiva, et lui demanda si il pouvait m’aider.
Il me repondit en souriant que j’etais une personne obstinee et sceptique, et qu’il aimait ca. il est vrai que je peux etre obstinee. Mais sceptique l’est encore plus. Parce que l’Inde est pleine de sages et de charlatans, et que dans l’etat dans lequel j’etais, j’avais plus de chances de tomber sur un cas de la seconde espece. Pourtant, quelque chose me disait de ne pas lutter, de me laisser guider en confiance.
Comme tout a un prix, il m’a annonce ses tarifs…. Je chavire sous le poids des zeros, et m’apprete a decliner, car l’aide de ce Guri Ji etait vraiment un luxe que je ne pouvais m’offrir.
Mais il voulait m’aider, et me dit qu’il n’avait pas besoin de mon argent. Qu’il savait ce qu’il me fallait, que c’etait hors de mes moyens, et que ca n’avait pas d’importance.
Je connais ce discours, et mon scepticisme reprit le dessus quand il me dit que je pouvais donner ce que mon Coeur et mon porte monnaie me dictaient comme montant. Il comprit tout de suite a quoi je pensais, et se vexa de mon manqué de confiance. Me disant que si il ne souhaitait pas m’aider, je ne serais pas assise la, et que quelque soit l’aide qu’il pouvait m’apporter, elle ne me serait utile que si je lui faisais pleinement confiance. Ca n’est pas facile de faire confiance entierement a un guru-astrologue de Benares… le manipulation ingenieuse et continuelle des business men du bien etre ne rend pas les choses faciles.
Mais j’accepta de lui faire confiance, en suivant ce micro-decibel de voix interieure qui persistait a me dire de me laisser guider.
Il n’avait connaissance que de mon prenom, et sans meme consulter mes mains, il commenca a m’enumerer avec une precision et une verite troublante, des evenements de mon passé et leurs incidences sur ce que je suis devenue. Il fermait regulierement les yeux, les re-ouvrant sur moi, ou les fixant dans le coin de la piece qui lui etait oppose.
Il me posa quelques questions, me demandant d’oublier ma pudeur et de lui repondre en toute honnetete. Que si ca n’etait pas le cas, la connection avec les dieux serait coupee…
Loin de moi l’idee de vexer le divin, quell que soit le nom qu’on puisse lui donner, alors je repondis a ses questions avec franchise.
Je buvais ses mots avec attention, ils furent précis et precieux, et je regrette de ne pas avoir pu les enregistrer.
J’etais devenu un livre ouvert, et Guru-Ji me lisait et m’expliquait les paragraphes de ma vie, avec la traduction que les dieux lui transmettaient.
Il me purifia, et m’offrit ses benedictions, il pansa les ecorchures de mon Coeur et enleva le poids que j’avais sur la poitrine, me mit en garde contre les parties de mon corps qui se fragilisent et pourquoi, , essuya les larmes de son foulard, et me serra dans ses bras pleins d’amour en me disant ‘God bless you, sister’.
J’ai passé en tout cinq heures en sa compagnie, en trios fois. Il m’a offert l’equivalent financier de ce que j’aurais mis un mois a accumuler en travaillant d’arrache pied dans ma chere usine; mais en realite, ce qu’il m’a donne n’a pas de prix… J’ai quitte Guru-Ji heureuse et legere, avec un petit sourire de plenitude si plaisant qui rend la vie tellement plus facile et plus belle…
Je ne connais pas mon future, je ne pesne pas que j’avais tant que ca envie de le savoir…
Est-ce si important de s’encombrer des sentiments de fierte ou de deceptions prematures pour un avenir qu’on ne pourra finalement vivre et accepter que … dans son present.
Je me suis abandonee aux multiples mains de ces dieux inconnus, j’y ai recu la penitude qu’ils voulaient bien me donner, et je saisis maintenant davantage le respect et la devotion des hindous pour leurs Gurus, pour leur incroyable aptitude a rentrer en contact avec tout ce qui nous depasse, et nous eclaire.
Ma derniere Puja, ce soir, resonne en moi avec davantage d’intensite, je vibre comme la peau tendue des percussions, mon Coeur dans comme les flammes vascillantes que les brahmines font tournoyer avec grace.
Mais je dois partir avant qu’elle ne se termine, car le train ne m’attendra pas.
Je salue le Gange d’un dernier regard, salue mon Guru-Ji avec le respect que je lui dois pour m’avoir ouvert un peu plus a ma verite interieure.
Et encore une fois, ca ne sera qu’un au revoir.
Bénarès, le 10 Janvier 07
Le départ
18h30.
Ma chambre me paraît plus froide et plus grande qu’hier. La musique vibre un peu plus fort aussi, et couvre le silence de l’absence. Les notes remplissent la pièce, je ferme les yeux, elles me pénètrent et font écho, résonnant autant à l’intérieur de moi que sur les murs bleus de ma chambre. Je me sens vide, écrasée de fatigue et de solitude..
Il y a des types solitudes différents, dans un voyage. En tout cas, dans les miens. Il y a d’abord celle que j’ai choisie, celle qui me donne la liberté que j’ai voulu et que je ne veux plus perdre. Celle qui me rend forte dans les moments difficiles, celle qui forge mon caractère et assure mes pas dans l’inconnu. Car elle me donne confiance, je n’ai bien souvent pas d’autre choix que celui d’avoir confiance en moi, et en ce que la vie me présente. C’est la solitude qui rend encore plus vivant, celle qui me fait sourire naivement en marchant dans une rue surpeuplée. Parfois, cette solitude que l’on a voulu, on l’assume moins bien; elle s’abat brutalement dans une chambre qui nous paraît plus triste ou plus terne qu’une autre, elle nous attend au pied du lit au réveil d’une nuit agitée, ou à la sortie d’un bus éprouvant. Elle est pesante, elle s’accroche à une situation et la rend pénible, elle apporte doutes et culpabilité, peurs et faiblesse... C’est la solitude du manque, de l’incompréhension, de la désillusion; elle isole et affaiblit; c’est celle qui fait qu’on se sent un peu mort..
Il y a aussi la solitude attendue avec impatience, celle qu’on retrouve après avoir accepté de partager sa liberté avec quelqu’un qui a fini par nous la voler... une solitude bienfaisante, salvatrice parfois, la bouffée d’oxygène d’un plongeur qui refait enfin surface; le retour dans son propre voyage et dans sa liberté, égoïstement...
Et enfin, il y a la solitude comme aujourd’hui qui suit certains départs. On rencontre des tas de personnes différentes sur des quais de gare ou dans les guests. Il y a des gens drôles, d’autres qui sont intéressants, passionnants, certains sont sympathiques, d’autres étranges; on partage un peu de temps, on converse, on échange, on apprend... et on se sépare naturellement. Mais de temps en temps, de façon plus rare, on croise quelqu’un d’exceptionnel, une rencontre aussi surprenante que naturelle et spontannée, comme si les âmes avaient déjà commencé à converser entre elles avant que les corps ne se rencontrent. Si ce n’est l’impression de déjà se connaître, on comprend en tout cas très rapidement que ce genre de rencontre ne doit rien au hasard. Il y a eu Yvonne, elle a été tout de suite une soeur pour moi. Katie, qui m’a ouvert les bras quand je suis arrivée à Bombay, avec l’amour que seule une mère sait donner. Janush, compagnon dans les trains chinois, ami pendant de longues heures de conversation que nous avons pu avoir. Mickael, rencontré le temps de quelques heures à Dhaka. Et Stéphane qui est parti il y a quelques heures. J’ai vite compris en le retrouvant au milieu de la foule des ghats qu’il était lui aussi de la catégorie de rencontre qui laisse des traces.
Il y a deux jours à cette heure, on aurait fumé un pétard ensemble, il m’aurait raconté son cours de sarod* et moi ma recherche d’un nouveau maître reiki, on aurait parlé de tout et de rien, on aurait rigolé en repensant à ce bené de chauffeur de cyclo, on aurait essayé en s’y mettant à deux de comprendre l’Inde davantage... on aurait été mangé un thali, sur le banc du même dhaba* que la veille, on se serait assis un peu au bord des ghats en continuant à parler; et comme tous les soirs, la discussion se serait prolongée tardivement sans qu’on s’en rende compte, on aurait retrouvé chacun sa chambre pour tomber d’épuisement dans un profond sommeil en se promettant d’être un peu plus sérieux le lendemain.
C’est étonnant de se sentir si vite en confiance, si proche et familier; sans pour autant avoir la possibilité de se connaître vraiment car le temps passe et les chemins se poursuivent vers d’autres directions. Etonnant de trouver en une seule et même personne autant de points en commun, étonnant d’avoir si souvent envie des mêmes choses aux mêmes moments, et envie de les partager ensemble.
La plupart des rencontres de voyages se résument à des échanges de bons plans, de recommandations, d’expériences indiennes; on croise des personnes avec qui on partage davantage, que ce soit de son temps ou de son histoire, parce qu’on en a besoin de temps en temps, et parce que les conditions sont favorables à une discussion un peu plus personnelle. Et puis de temps en temps, on se sent connecté avec une personne, le relation est libre et saine, dénudée de jugements ou de laisser paraître, juste un partage sans retenue. C’est pas tous les jours qu’on rencontre une Yvonne ou une Katie. C’est pas tous les jours qu’on rencontre un Stéphane non plus.
J’étais émue des séparations à la hâte dans la rue près de la guest, mais contente de me diriger vers la séance de reiki qui m’attendait. Pour me réfugier dans quelque chose; ne pas errer seule dans les rues ou dans le patio de la guest, pas tout de suite.
En rentrant à la guest après une heure de pitoyable traitement, j’avoue avoir eu un pincement en voyant la chambre déjà occupée par quelqu’un d’autre. Mais pas de tristesse, pas de mélancolie non, juste une pointe de regret qu’il n’y ait pas eu un ou deux jours de plus.
C’est dans cette solitude là que je suis ce soir, mais loin d’être abattue, je ne cesse de remercier la Vie, Dieu, Shiva ou Buddha, quel que soit le nom qu’on puisse lui donner, d’avoir mis Stéphane sur mon chemin. On ne fait pas des rencontres exceptionnelles tous les jours, alors quand on en vit une on souhaite naturellement qu’elle se prolonge un peu plus.
Mais je suis bien, seule, ce soir. C’est sûr que le thali n’a pas le même goût, et que la solitude me vaut d’incessantes et indécentes propositions de la part d’indiens sexuellement frustrés qui défilent sur le banc... c’est sûr que je ne m’attarderai pas longtemps dans les ruelles obscures, ni sur les ghats déserts, et que la terrasse de la guest surplombant le Gange me parait bien grande ce soir, et ma chambre bien vide...
Mais je suis contente de retrouver du temps pour moi, en réalisant simultanément qu’il est loin de m’avoir manqué ces derniers jours. Je suis heureuse de la perspective de m’isoler de nouveau dans mon monde de photos et de pages de cahier noircies, sans avoir jamais eu le moindre regret d’avoir passé ces activités en plan secondaire au profit d’une amitié naissante.
Pas de regrets, pas de remords, juste du bon temps.
J’ai pas envie de passer à côté de mon voyage, et mon voyage c’est là où ma petite voix me conduit. Et je sais qu’elle amènera nos chemins à se recroiser un jour, et que ce jour là, on aura certainement beaucoup de choses à se raconter...
Je poursuis mon chemin, laissant derrière moi cette lumière qui l’a éclairé comme beaucoup d’autres. Mais il y a des flammes que l’on souhaite entretenir plus que d’autres, parce qu’elles illuminent un obstacle, un carrefour, ou parce qu’elles brillent d’un reflet particulier.
Il y a eu ma première découverte de Bénarès, il y a quelques mois, avec mon homme. Elle était chaude, étouffante, mais magique et inoubliable.
Il y a eu la Bénarès de Stéphane, plus fraîche, amicale et résolumment musicale.
Maintenant, il ne reste que Bénarès et moi, le temps de quelques jours encore. Au milieu de milliers de pélerins qui ne cessent d’affluer d’Allahabad où se déroule en ce moment la Kumbh mela*. Je ne sais pas ce qu’elle me réserve.
*
Sarod: instrument de musique traditionnelle indienne, sorte de guitare mais de loin.
Dhaba: boui-boui de simple veg indian food
Kumbh Mela: énorme rassemblement hindou (le plus gros rassemblement religieux du monde) qui attire de dizaines de millions de pélerins
Varanasi, le 7 janvier 2007
Bénarès, chère Bénarès...
Je ne veux pas de bateau, je ne veux pas de hashish, ni de soie; je ne veux pas qu’on me coupe les cheveux ni qu’on me masse le crâne; je ne veux pas faire de yoga, de puja*, de tabla*....
Bénarès, ce sont tes rues sinueuses que je veux, ton énergie vibrante, ta foule animée et fourmillante; tes couleurs vives, tes odeurs d’encens et de bougie, tes musiques envoûtantes et ton reflet orangé dans le Gange.
Tu es tout cela en même temps, et bien plus encore. Tu es vie et mort, tu es lumière et ténèbres, folie et sagesse, tu es le beurre, l’argent du beurre, la crémière et la tartine grillée... est-il nécessaire de savoir ce que je viens chercher en ton sein, quand je suis finalement sûre de le trouver?
Je découvre l’Inde un peu plus chaque jour quand j’erre sans but dans tes ruelles, quand je reste assise sur les marches des ghats à contempler le Gange et toute la vie qui s’y plonge avec ferveur.
Tu es pleine de mystères, tu caches de précieux trésors dans tes labyrinthes de rues étroites, et c’est en se perdant, en quittant les cartes et en te laissant nous guider que tu nous les révèles. Dans les yeux clos et méditatifs d’un vieux saddhu à l’entrée d’un des milliers de temples que tu abrites, d’où émanent une musique douce et parfumée; dans les saris humides qui pendent des toits et dont les couleurs vives et fraîches séchent au vent léger; dans le rire éclatant d’un gamin qui tente en vain de reprendre son cerf volant emmêlé dans la toile de fils électriques; dans les pas lourds et assurés d’un taureau imposant auquel certains cèdent le passage par respect, d’autres par crainte..
La vie y est tantôt paisible, tantôt furieuse; on s’y sent parfois seul en sillonnant de vieilles ruelles pavées, escarpées, ne voyant que quelques visages cachés derrière d’étroites fenêtres, butant contre des murs qui se referment soudainement sur une superbe porte en bois à la peinture écaillée, aux sculptures fines et tortueuses. J’aime y errer et m’y perdre, m’abandonner aux chemins que tu m’ouvres; une solitude confiante, à ta merci...
Puis une bifurcation mène vers une rue un peu plus large, accessible aux chariots ou au cyclo- rickshaws qui alimenteront les quelques shops, les fabriques de kurtas (tuniques longues brodées), les vendeurs de samosas.... une rue qui s’élargit est un espace libre qui se remplit; la nature a horreur du vide, et l’Inde aussi. Alors en s’approchant des axes plus larges, on replonge progressivement dans l’Inde furieuse... celle qui hurle et klaxonne, bouscule et tire la manche, celle où chaque être humain revendique sa place et fait savoir avec les moyens à sa disposition qu’il ne la cédera que pour prendre celle de quelqu’un d’autre; l’Inde qui pique, attaque, surprend encore en encore... les rues deviennent une jungle sauvage, le lieu d’une cohabitation désorganisée d’hommes, de roues et de moteurs, de vaches placides et de chiens ronflants, de vieillards fatigués ou de jeunes enfants nerveux. Des milliers de mouvements et de bruits se fondent ensemble dans un flot ininterrompu de chair et de mécanique.
Mes si tes artères sont parfois bouchées, il te reste tes ghats pour respirer. En sortant de tes ruelles étroites, on débouche sur un espace que la brume rend encore plus infini. Le Gange se déroule au pied de tes marches, large et paisible, et sépare ton grouillement intense de l’autre rive vaste et déserte, celle qui était autrefois bannie car on y envoyait les lépreux et les pestiférés. En arrivant sur tes ghats, on respire. Certes, on respire les relents d’eau sale ou de savon, les fumées d’encens ou de bûchers, les odeurs chaudes et fortes des buffles ou celles fines et délicates des saris qui sèchent. Après les heures calmes de la nuit et de l’aurore, les ghats s’animent et l’Inde entière se concentre sur les marches, dans toutes ses contradictions, dans tous ses extrêmes. Les saints hommes cotoient les plus vils, et pendant que les uns récitent des mantras avec ferveur, les autres se pervertissent et vendraient leur âme au diable pour de l’argent. La pureté des gestes des pélerins se mélange à la vulgarité d’un regard, à la grossierté d’une parole; la délicatesse est entachée d’éructations et de crachats, la beauté fine et subtile se dévoile sur les tas d’ordures et d’excréments, les couleurs éblouissantes éclatent avec provocation sur les murs noircis de fumée....
Bénarès... tu es tout, et son contraire... tu es le touriste japonnais, les yeux derrière un objectif et la bouche derrière un masque; tu es l’enfant pieds nus au regard faussement pathétique qui ment sur sa condition d’orphelin; tu es l’agori aux pouvoirs étranges qui mange la chair des cadavres qui flottent parfois; tu es la femme de la ruelle voisine qui se baigne comme tous les jours, résignée aux objectifs braqués sur elle en permanence; tu es le dhobi wallah qui frappe un linge sale contre une pierre boueuse et le trempe dans les eaux polluées du Gange, avant de le ressortir d’une blancheur miraculeusement immaculée; tu es l’hindou d’Inde du sud en train de réaliser avec émotions le pélerinage de sa vie; tu es le néo-baba israélien posté à longueur de journée sur une marche à côté d’un chai shop le pétard à la bouche et les mains sur une peau de tabla, qui n’a plus la moindre émotion et qui ne réalise de toute façon plus grand chose; tu es le jeune joueur de cricket ou le crack du cerf-volant qui veut montrer son talent au monde entier ; tu vends des cartes postales floues aux couleurs passées, des massages de la tête ou des coupes de cheveux, des petites coupoles en feuille séchée remplies de fleurs et d’une bougie que l’on dépose en offrande, du chai dans des bols en terre cuite jetables, des bâtons ou pâtes d’encens fumeux et odorant, du hashish ou de l’herbe, des promenades en barque, des bijoux en perles de verre ou bois de santal, des casses têtes en fil de fer; on peut acheter une prière, le sourire d’un enfant, la photo d’un sadhu, ou les détails de son avenir mais j’ai cherché... j’ai cherché longtemps et partout, on ne peut vraiment pas acheter la paix. On ne peut pas s’offrir le luxe de se sentir tranquille ou de passer inaperçu, on ne peut pas s’isoler des harcèlements incessants; on peut juste essayer de ne plus les entendre. Et après une semaine, si j’ai la sensation de flotter sur les ghats, les agressions de tout ordre elles, ne cessent pas. Il m’est impossible de rester plus de cinq minutes assise seule sur les marches même éloignées du ghat principal. Ils se foutent pas mal que je sois en train de lire ou d’écrire, ils ont toujours rapidement, les uns après les autres, quelque chose de fondamental à me communiquer, quelque chose qui ne peut pas attendre. Un hash de meilleure qualité, un bateau pas cher juste pour moi, une famille nombreuse à nourrir ou un enfant à l’hôpital. Il m’est impossible de préserver mon espace personnel plus de quelques minutes, même en feignant une intense activité ou une totale ignorance... la raison est la même que pour les rues qui s’élargissent: l’Inde a horreur du vide, et la notion d’espace personnel n’existe qu’entre les murs clos d’une chambre de guest house.
Se promener sur les ghats est un parcours alternant quelques minutes de sérennité et de longues heures de négations.... no boat, no silk, no post cards, no change money, no hashish, no massage... no problem.
Mais de temps en temps, je pose mon cul sur une marche en réalisant brusquement là où je suis... je suis à Bénarès, je suis chez Toi, et c’est le Gange qui coule à mes pieds. Merde... j’ai le Gange à mes pieds... quand même... voilà un an que je voyage, un an que je ne fais que passer de ville en ville et découvrir de nouveaux horizons, à déballer mon sac en étant prête à repartir. Ce qui m’a fait rêver depuis des années est devenu mon quotidien, je me suis habituée à évoluer dans des milieux hostiles ou magiques, à trouver ma place dans un environnement étrange et étranger, mais il m’arrive encore souvent de reprendre conscience un instant de là où je suis, de revoir les choses comme si je les découvrais pour la première fois. Je m’étonne de voir deux hommes regarder la télé sur une barque au milieu du Gange, je m’insurge contre ce jeune employé de la guest qui m’a sauté dessus en essayant de m’embrasser, je souris en observant le coach de pigeons qui fait envoler ses bêtes en criant et en agitant un bout de tissu pour leur faire faire de l’exercice... il y a des choses qui ne me surprennent plus, des comportements que j’ai fini par comprendre, mais je suis heureuse d’être encore étonnée chaque jour par une situation, une attitude, une nouveauté que je découvre.
Et je suis heureuse, depuis que je suis ici, de regarder tous les jours le Gange avec la même fascination, en faisant résonner son nom magique dans ma tête de gamine rêveuse.
Le Gange, où les vivants et les morts se partagent l’eau, où les hommes et les dieux se partagent la terre, et où les cerf-volants poursuivent les oiseaux dans le ciel.
Le Gange, dont j’ai tellement rêvé que je continue à en rêver en me trouvant devant.
Je suis à Bénarès, et le temps passe trop vite....
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Puja: rituel de prière hindoue
Tabla: percussions indiennes
