Némo, Monsters and Cie.
26 Février
Comme tous les jours, mon réveil est très matinal. Il est 6h30 quand je décide finalement de me lever car mon envie d’aller aux toilettes est trop pressante. Le jour est déjà levé depuis longtemps, mais la lumière est encore douce, les huttes environnantes sont closes et silencieuses, la nature est calme et les hamacs immobiles. L’heure est idéale pour commencer à attendre le petit déjeuner en pensant aux plans du jour.
C’est vite vu. Ce matin, je commencerai par ma traque quotidienne du lamentin* qui se promène près de la plage numéro 1.
Et puis c’est mieux de “plonger” le matin: la marée étant haute, on a pas besoin de s’écorcher les pieds nus sur les coraux sur 100 m avant de pouvoir nager. Je veux bien être active, mais faut que ça reste agréable...
L’eau, bien que je sois cancer, est loin d’être mon élément de prédilection. Mais je commence à me sentir à mes aises quand j’ai la tête plongée dedans. Tant que je vois le fond, ça va. Mais régulièrement, je dois sortir la tête de l’eau car le masque que j’ai loué (de marque tribord, soit dit en passant... pour mes amis decathloniens) se couvre rapidement de buée* même en ayany craché dessus. Et là, quand je regarde ce qu’il y a autour de moi, je reprends conscience de l’immensité bleue qui m’entoure.. je ne vois plus la plage, elle est partie où? .... ça va, elle réapparaît derrière une vague. Un peu grosse, cette vague, d’ailleurs. Je pédale comme je peux avec mes palmes, j’aime pas du tout être à la verticale comme ça en sachant qu’il y a toute cette eau qui me porte – mais pour combien de temps?-, et toute cette vie en dessous de moi que je ne vois plus et qui pourrqit venir me chatouiller par surprise... ça pourrait être un de ces gros napoléons de 1,5 m, avec la grosse bosse sur le dos et des yeux étranges, ou encore un de ces requins que j’ai vu hier... j’enlève mon masque, continue à pédaler, me prends un coup de tuba dans la figure et pédale plus vite, je crache comme je peux le peu de salive que j’ai, je pédale à m’en dévisser les hanches parce que sans les mains c’est plus dur, je bois une tasse au passage avant de repositionner correctement le tuba, et vite, je replonge la tête dans l’eau....revoir le sol pas trop loin, des coraux, des poissons, tout plein, mais pas trop prêt... je me détends et mon souffle qui s’était accéléré redevient rapidement normal, et je finis par en oublier son bruit étouffé qui a tendance à m’oppresser. Voilà que je me sens mieux au milieu des poissons que la tête à l’air libre... c’est vrai que c’est assez excitant de plonger la tête dans l’eau et de se retrouver dans un aquarium.
En tout cas, hier je me suis bien plue dans l’eau, et c’est bien décidé, ce matin j’y retourne.
L’océan a l’air calme, je ramasse quelques coquillages en passant, et vais poser mon sac près du deuxième gros tronc d’arbre de travers sur la plage. Je vais partir de là, si les courants vont dans le même sens qu’hier, je pourrais alors me laisser dériver et faire le tour de la pointe. C’est là que ça se passe, le snorkelling.*
Je crache dans mon masque. J’ai encore oublié le dentifrice; même si cela s’avère apparemment très efficace pour le problèmes de buée, je n’ai toujours pas le reflexe de l’emmener quand je vais à la plage. Alors je crache. Ça m’avait l’air calme, mais l’eau n’est pas très claire, et la visibilité réduite par le sable et les premières traces de buée rend l’atmosphère très étrange, un peu angoissant même... dire que si je veux voir le lamentin ou les tortues, je dois passer 20 mètres de zone profonde et sableuse.... parce que c’est là qu’on voit du gros, qu’y m’ont dit. C’est là aussi qu’on trouve les gros poissons, donc. Les prédateurs.... barracuda de 2 m au long nez pointu, requins blancs, thons...
Je me demande si je suis vraiment du genre “gros”, et si je ne vais pas me contenter de ces jolis poissons de toutes les couleurs que j’ai ici, qui sont parfois bien gros, mais qui ont l’air tellement gentils....
Les couleurs sont plus pâles aujourd’hui qu’hier. C’est moins beau, et ça me plait moyennement de ne rien voir à plus de 2 m.... je vais continuer un peu vers les “piscines”, ces genres de tâches bleues turquoises au large des eaux sombres. En m’éloignant un peu plus de la plage, il y aura peut être moins de sable dans l’eau. Je me sens téméraire... pas rassurée, mais téméraire. J’ai l’impression d’être dans la peau de Nicolas Hulot, avec ces soufflements stressants de ma respiration. Ça me pique dans le dos. Une fois. Puis sur le bras. Pas grand chose, une petite morsure? Une sensation de brûlure légère? Sais pas, mais j’aime pas trop ça. Je regarde rapidement autour de moi, mes mouvements deviennent rapides et paniqués, et cette respiration plus forte encore... puis je relève la tête et reprends ma nage à gestes saccadés. Je regarde devant moi, juste devant, là où les rayons du soleil percent le trouble de l’eau... il y en a des centaines... juste devant moi, puis en tournant la tête, j’en vois tout autour de moi; elles flottent, en nuages entiers, juste sous la surface de l’eau, là où je suis... panique... respiration qui s’accélère... je fais demi tour, je ne me pose pas d’autres questions, je tire sur les bras, j’agite mes palmes avec tant de force que j’en ai mal aux chevilles.... elles sont partout, des petites méduses presque transparentes, suffisamment petites et surfaciques pour que je ne les voie pas avant, mais suffisamment grosses pour que maintenant je réalise qu’elles sont partout autour de moi... ça me brûle, un peu partout sur le corps, parfois un peu plus fort, et mes mains qui instictivement essaient de les chasser de mon corps sont moins efficaces pour la nage et je dois me déplacer avec autant d’assurance qu’un chiot qu’on jette à l’eau.... quand je sors de ce nuage, je ne ralentis pas, même pas pour ce banc de napoléons que je découvre au dernier moment... la visibilité n’est pas bonne, mais je m’en fous. Je trace. Playa. Je peux croiser le lamentin ou même un dauphin, je m’en fous pas mal.
Terminé. Dès que j’ai pied, je vire ces stupides palmes et sors la tête de l’eau. La plage est toute proche. Encore quelques coraux à passer, je ne pense même pas aux crabes ou aux concombres de mer sur lesquels je risque de mettre les pieds. Fini. J’enlève ce foutu masque dans lequel je ne cracherai plus. Je jette tout cela sur le sable, et se laisse tomber à mon tour, essoufflée. J’ai horreur des méduses. J’étais prête à voir un lamentin énorme, mais des méduses de 3 cms non. Tout mais pas de méduses. Je reprends tranquillement mes esprits, heureuse d’être enfin de retour sur la terre ferme, même si, à cet endroit, il y a plein de sunflies qui piquent et qui laissent de sacrées traces, contrairement aux méduses...
Quand un gars passe, revenant de sa plongée lui aussi, me dit être tombé sur un seasnake*, c’en est trop. Je me lève, enfourne les palmes et le reste encore humides dans le sac et prends un pas décidé pour rejoindre la guest. Une douche, et j’enfourche mon vélo pour aller illico rendre ce matériel cauchemardesque...
Ben non, finalement, l’eau ça n’est toujours pas plus mon truc. Ça rafraîchit, les vagues c’est marrant cinq minutes, mais je vous le dis, c’est beaucoup trop dangereux là-dessous. Rien ne vaut une bonne piscine bien chlorée dans laquelle on voit la mosaique du fond... je suis calmée de jouer les aventurières masquées pour quelques jours au moins... et je me sentais téméraire, pourtant...
* lamentin: dit la “sea-cow”, mammifère de plus de 2 m avec un nez comme les tapirs, qui mange de la sea-grass, et probablement des sea-sacs en plastique comme toute bonne vache indienne qui se respecte. Cela expliquerait d’ailleurs la propreté des fonds.
* buée: si qqn peut me donner la traduction en anglais... ça m’ennerve de dire que j’ai du brouillard dans les yeux, ça porte à confusion...
* snorkelling: ce que j’appelle plongée mais qui n’en est en fait absolument pas... c’est juste à la surface pour moi, j’ai essayé une fois de plonger et j’ai encore bu une tasse.
* seasnake: ben le serpent de mer, facile. Mais le noir et blanc, celui qui est mortel mais qui ne pique que les lobes des oreilles et entre les doigts ...
Besoin de vacances
21 Février, Neil Island
Déconnexion totale. Deuxième réveil sous les cocotiers de Neil Island, et déjà l’Inde me semble incroyablement loin. Je découvre ici une facette indienne que je ne connaissais pas du continent... tout n’est qu’ordre est beauté, confort sommaire, calme et poisson grillé...
Pas de bruits, si ce n’est le chant des oiseaux, le grattement des feuilles séchées des bananiers caressées par le vent et les vagues qui roulent sur les plages toutes proches. Je m’assieds sur le rebord de ma hutte, mes pieds ne touchent pas le sol. Je suis en sous vêtements mais ici, personne n’est là pour m’observer dès que je sors la tête de ma piaule. Devant moi, il n’y a que des arbres qui diffusent une lumière douce pour que mon réveil le soit aussi. C’est bon de se sentir accueilli ainsi dans une nouvelle journée.. ce décor est vraiment parfait pour prendre enfin un peu de vacances... je l’ai senti en arrivant en bateau sur une petite jetée de rien du tout, dans une eau transparente, au milieu de plages désertes dignes d’images de cartes postales. Trois guest houses réparties sur l’île, un petit marché, trois échoppes, et quelques maisons éparpillées entre les rizières et les plantations de bananes et de cocotiers. Une petite île calme et sans grandes prétentions, où je pressens rapidement comme une douceur de vivre idéalement préservée. Je m’y sens bien très vite, malgrès l’accueil, le service et la nourriture déplorable de ma première guest (je cite: Pearl Park. À éviter). La découverte de la plage finit de me convaincre... large étendue de sable blanc, presque déserte, parsemée de coraux et de coquillages, l’océan est ici calme et limpide, d’un bleu doux et brillant qui se dégrade à l’infini..
J’avais atteint le point de rupture, celui où l’Inde et moi on se regarde droit dans les yeux en se disant qu’il n’y a plus assez de place pour nous deux.. c’est elle qui a gagné. Mother India, qui sait être si pleine d’amour et de lumière, devenait progressivement la matonne qui se plait à continuer à donner des coups même quand on est à terre...
J’avais été trop loin, l’accumulation de fatigue me rendait la vie vraiment difficile. Voyager en Inde demande beaucoup d’énergie, et je commençais à puiser dangereusement dans les réserves. J’avais le corps affaibli par le manque de sommeil et la lutte incessante depuis plus de deux mois contre ce qui m’empêche de digérer normalement. Tout me demandait plus d’effort, et j’en suis arrivée au point où j’ai décidé de cesser le combat. J’ai besoin de repos, besoin de retrouver le plaisir de manger, j’ai besoin de respirer et de souffler....
Et besoin aussi grandement de changer de décor, de remplacer les rues bruyantes et sales par un peu de fraicheur et de calme; m’isoler un moment, loin des indiens et de leurs regards insistants ou vulgaires, de leurs questions qui m’en posent plus encore qu’ils ne l’imaginent... est-ce que je sais vraiment d’où je viens? Ce que je fais dans la vie? Combien j’ai de roupies sur mon compte en banque? Et la pire de toute.... qu’est-ce que je fais là...
C’est terrible de se retrouver devant un miroir, dans une piaule minable, détruite par un trajet interminable, et se le demander en face... ma grande, qu’est-ce que tu fous là....
Quand on ne prends plus le temps de répondre aux questions redondantes des indiens, quand on ne rit plus de leur comportement parfois stupide ou puérile, quand la simple odeur de la nourriture fait lever le coeur, quand on peste en reprenant le sac sur le dos, quand le plaisir du voyage cède sa place aux désagréments quotidiens, il est temps d’agir...
Je me suis prescrite 15 jours d’arrêt. Renouvelables. Cure de sommeil, de poisson frais et d’oisiveté. Stress, doutes et peurs interdites pendant toute la durée du traitement.
Il ne me sert à rien de me faire violence, si le voyage devient pénible alors je fais une pause. Sinon, quitte à avoir des journées pénibles, autant retourner à l’usine, ça paye plus. La liberté, et plus encore la capacité d’en profiter, c’est aussi de s’arrêter quand on le veut et pas parce qu’il le faut. Alors je suis partie pour me faire un break bien mérité... très bien partie...
enfin arrivee a Port Blair, apres trois eprouvantes journees a bord du Harsha Vardhana...
pas mecontente d etre la, mais Port Blair n'est qu une etape...
des demain, je reprends le bateaum parce que finalement j'aime ca!! et surtout car il me tarde de decouvrir enfin les iles paradisiaques et les petits villages de pecheurs perdus au bord de laa jungle...
alors voila, le truc c'est que sur des iles presque desertes, y'a pas internet...
j ecrism j ecris, mais je pense qu il n y aura pas moyen de mettre bcp d articles sur le blog ces prochaines semaines...
mais bon. je vais bien,et je vais jouer a kholanta un peu pour changer...
a tresbientot!!
Episode 3: Arrivée à Port Blair
Dimanche 18 Février, 13h22
On devrait avoir débarqué depuis 22 minutes maintenant, mais le bateau est arrêté quelque part au milieu des îles. Certains disent qu’on a plus de fuel, d’autres plus de capitaine. Je préfère la version de la panne que celle improbable que j’ai pu entendre, à savoir que le capitaine viendrait de quitter son boulot après avoir appris qu’il avait gagné à la lotterie. Le pire, c’est qu’étant encore en Inde, je serai capable d’y croire.
Toujours est-il que maintenant, quelle qu’en soit la raison, le moteur est coupé et on dérive lentement vers le nord. Les îles sont toute proches, elles nous narguent depuis quelques heures déjà avec leurs longues plages de sable blanc bordées de jungle dense. Ce matin de bonne heure, la découverte des premiers signes de terre ont eu sur Elia et moi un effet de délivrance... le paradis tant attendu a commencé à prendre forme dans la brume de l’horizon ce matin, puis s’en est détaché petit à petit en îlots lointains, donnant enfin un peu de volume à la plate monotonie du décor.
Quand on a passé trois jours sur un bateau, on est pas à quelques heures près. C’est ce qu’on se disait hier en apprenant que l’arrivée ne se ferait pas à 6h, comme c’était initialement prévu, mais à 13h. Mais ces deux dernières heures, à contempler notre destination finale de si près, sont bien les plus longues de tout le trajet... les sacs sont remballés, le hamac est plié, une bonne centaine d’indiens sont déjà s’agglutinés sur le pont avant pour être les premiers à sortir, les autres agglutinés sur le pont arrière à l’ombre. Je ne désespère pas de revoir des dauphins, alors pour quelques heures encore, je scrute les eaux calmes, beaucoup trop calmes d’ailleurs... deux heures, à regarder l’île si proche, et ces dauphins si absents... deux heures à attendre la liberté tant méritée, la terre ferme, les grands espaces.... quand le bateau se remet doucement à toussoter sa fumée noire et reprend la direction du port, les visages affichent un soulagement enfantin, ce qui me surprend un peu, car les indiens sont généralement très indifférents à tout ce qui ressemble à de la ponctualité ou à de l’exactitude. J’apprends rapidement que le bateau peut parfois rester bloqué en mer comme cela une journée entière, c’est pour cela que les gens ont l’air si contents qu’il reparte si vite...
Ça y est enfin... on entre dans le port de Port Blair, pour une escale de un mois sur les îles... personne ne nous attend sur la jetée, sauf quelques gars qui se préparent pour mettre en place la passerelle. Le bateau est escorté par des dizaines de méduses, que ma mauvaise foi avait pris d’abord pour des sacs en plastique. Le port, bien qu’en territoire indien, est d’une propreté rare et je réalise que sans m’être réellement posé la question, je m’étais inconsciemment préparée à voir la coque du bateau fendre un quota minimal de déchets imposé par le standard indien. Non, le port est propre, les côtes semblent l’être aussi vu d’ici, le ciel est d’un bleu pur, ayant définitivement perdu son voile de pollution quelque part dans l’océan...
L’arrivée en bateau , comme en avion, dure bien souvent très longtemps. Il peut s’écouler plusieurs heures entre le moment où les cordages sont passés autour des bites d’amarrage et celui où l’on est réellement libre de tout mouvement. Il est évident que l’organisation indienne ne dérogera pas à la règle, je suis presque sûre qu’au contraire, elle la renforcera.
Les cordes sont attachées. Trois, les unes après les autres, par la même personne. Quatre gaillards observe le premier, assis sur un tas de pierre, à côté d’un chantier où seules les femmes travaillent. Un cinquième homme est parti chercher le cariste, mais manifestement ne l’a pas trouvé car il a demandé au tout premier bonhomme de se mettre au volant. Après avoir amarré le bateau, il va ramener la passerelle, en équilibre sur les fourches du petit transporteur. Toujours observé par le petit groupe de collègues fumeurs de bidis, qui ne daignera se lever que pour aider à la mise en place de la passerelle. Pendant ce temps, à bord, le chief officer (mon copain) s’affaire en bleu de travail pendant que les ouvriers se reposent à l’ombre. C’est ça, la répartition des tâches, en Inde.
Tout cela prend beaucoup de temps, sans compter que la première passerelle est trop large et ne passe pas entre le bateau et le tas de cailloux. Il faut donc aller en chercher une autre, et bien sûr c’est bibi qui s’y colle. Nous, on attend en plein soleil et bien qu’il soit déjà bas (il se couche à 16h30...), il chauffe encore bien. Ceci dit, l’activité tranquille du quai nous offre une distraction suffisante pour que le temps nous semble passer un peu plus vite. Et puis à quoi bon perdre patience maintenant, il nous reste encore l’étape des formalités administratives à traverser. Parce que bien qu’en étant toujours en Inde, les étrangers doivent remplir un document pour obtenir une autorisation d’entrer aux Andaman pour une période de un mois. Un visa, quoi, mais gratuit. Il n’aura coûté, lui aussi, que beaucoup de temps. Là encore, la distribution des rôles est d’une efficacité à mettre une fois de plus notre patience à l’épreuve. Un gars s’occupe de vérifier les infos que l’on a rempli sur le formulaire en les comparant aux passeports. Un autre re-vérifie les infos puis les recopie en partie sur un petit carton bleu où sont entre autres précisées les zones auxquelles nous n’avons pas accès. Le passeport bleu des Andaman. Et un troisième en treillis devrait contrôler les sacs, mais il s’occupe dans l’immédiat de me faire des sourires. Je lui renvois ses sourires, non que je sois sous le charme de l’uniforme militaire, mais davantage pour qu’il m’épargne la fouille du sac. Quand Elia et moi on se retrouve enfin prêts à négocier un rickshaw pour le centre, il est 16h15. Il ne nous reste plus beaucoup de temps avant qu’il ne fasse nuit, et comme toujours, la véritable délivrance n’est atteinte que quand le sac à dos est posé quelque part pour la nuit. On a de la chance, on aura fait que deux guest avant de trouver des lits libres et abordables, d’autres en ont fait bien plus. Oui, on a de la chance de pouvoir partager cette chambre de 3 lits à 4 personnes dans un nuage de moustiques. La soirée a été courte, mais la nuit bien assez longues à me battre avec les insectes pour me décider à prendre le premier bateau demain matin pour partir d’ici et aller enfin à la découverte de ces fameuses petites îles paradisiaques... le premier part à 7h, direction Neil Island. La seule dont j’avais entendu parler avant de venir, la seule que j’avais prévu de voir. Très bien. Comme quoi la croisière n’était pas vraiment terminée... et peut être que demain, on pourra envoyer le générique de fin quand on accostera attendus par des centaines de personnes qui jettent en l’air des pétales de fleurs (ou en couleur locale, par des chauffeurs de rickshaws peu scrupuleux).....
Croisière 2
17 Février, 11h21
Deuxième journée complète à bord déjà. Deuxième nuit, écourtée par la chute à 4h du mat de Dev, deux ans et demi, de la couchette supérieure. Il va bien, les indiens ont la tête dure, mais personne ne s’est vraiment rendormi avant le “morning chai” de 6h30 qu’on nous apporte en cabine.
Rien ne se passe, mais le temps s’écoule inexplicablement vite. Voilà déjà 48 heures que je suis sur ce bateau à ne rien faire, car c’est la seule activité qu’on nous propose ici. Il y a bien le film du soir, en hindi bien entendu, mais ça ne me donne pas vraiment envie.
Non, pour moi les journées ne sont marquées que par les horaires de repas et la douche. Rien d’autre..
Pour les repas des passagers cabine, le même bonhomme grassouillet et barbu de l’épisode précédent fait un appel au micro, qui incite les gens à se présenter illico au dinner hall muni du petit coupon repas. Cela commence à 8h30 pour le petit déjeuner, il s’agit alors d’être rapide, car à 9h pétantes, tout le monde est foutu dehors, plateau-repas en inox terminé ou non. Je saute de mon lit, pas besoin de m’habiller, car par pudeur (surtout par respect de la pudeur de mes co-passagers qui en cessent d’observer mes moindres gestes), je dors avec mes vêtements. Un passage rapide aux toilettes communes avant de me rendre au dinner hall, le seul des quatre wc qui n’est pas innondé est occupé, alors tant pis, je n’ai pas le temps d’attendre trop et je plonge mes deux semelles dans ce que j’espère n’être que de l’eau, et elles se gonflent immédiatement de ce liquide qui me fera flip-flopper et glisser sur le revêtement lino du couloir. A chaque fois que je dois passer aux sanitaires, je suis heureuse que l’océan soit aussi calme, car dans le cas contraire, tenir en équilibre accroupie sans aggriper ses mains sur les tuyaux de fonte en croûte de sel tiendrait du véritable exploit.
Je repousse la grosse porte, et dépose avec précautions mes deux pieds dans le couloir. Le dinner hall est à l’étage du dessus, une grande salle triste avec des tables protégées par des nappes en plastique et d’imposantes chaises en bois.
Les plateaux en inox sont déjà remplis et disposés sur les table. Je fais tamponner mon coupon, et on m’oriente vers une chaise libre, côté non-veg. Au menu ce matin: une poignée de cornflakes détrempés dans le lait chaud, deux oeufs durs, du riz jaune sucré aux épices, deux toasts collés par de la confiture où ils font croire aux gens qu’il y a des vrais fruits dedans, un peu de dhal et un gobelet de tang à l’orange ultra-dilué et tiède. Tout le monde engloutit le contenu de son plateau en silence, les repas sont loin d’être des moments de partage, et il me faut encore bien moins de trente minutes pour gober mes oeufs et vider mon gobelet très légèrement parfumé. Les gens ont tous la tête plongée dans leur plateau, aucun regard ne se croise et si les indiens n’étaient pas si bruyamment expressifs dans leur façon de manger, on n’aurait que le tintement des cuillères sur le métal pour couvrir l’insupportable musique de fond. Je me suis bien souvent demandée pourquoi les indiens se précipitaient autant pour manger, tout le monde a l’air d’être pressé de retourner dans la plus profonde inactivité... j’avoue que le lieu ne m’inspire pas non plus et que j’y reste pas bien longtemps non plus. Surtout quand c’est le petit déjeuner, et qu’en partant assez tôt du hall, j’aurais peut-être une douche de libre pendant les courtes heures d’alimentation en haut des sanitaires.
En sortant de la “salle de bain”, j’ai accompli mes obligations de la matinée. Je n’ai maintenant vraiment plus rien à faire avant le prochain appel de 12h30 pour le lunch.
Je peux rejoindre tranquillement mon hamac, toujours accroché aux rambardes de la petite passerelle au milieu des canots de sauvetage. Je prépare mon petit sac fourre-tout, dans la sorte de cabas de grand-mère tissé en plastique de toutes les couleurs, j’y mets mon bouquin en sachant que je ne le lirais probablement pas, mon cahier à la couverture cartonnée sur laquelle est imprimé “Make Love No War” en dessous d’un dessin de fusée qui quitte sa base, j’y enfourne aussi des clopes, quelques caramels fourrés au chocolat trouvés à Tiruvanamalai, deux bananes et une brique de jus de pomme. J’ai arrêté de trimbaler mon lecteur mp3, car dans mon hamac je me plais à écouter le bruit des flots déchirés par la carcasse du bateau, le vent dans les cordages, et le ronflement sourd des machines. Le vent souffle fort, et je m’assois en enlevant prudemment mes tongs; un mouvement de travers, une précipitation, et mes chaussures se retrouveraient à quelques mètres en dessous de moi, plongés dans les bouillons de l’océan agité par notre passage. J’aurais l’air bien con, je n’ai pas d’autre paire.. alors je me donne toujours quelques secondes de concentration maximale sur mes moindres faits et gestes, avant de m’abandonner totalement dans le bercement de ma toile. Le regard porté au loin, je contemple cette immensité bleue, en y cherchant des dauphins, des poissons-volants ou toute trace de vie que cela puisse être. Mais bien souvent il n’y a rien d’autre que de l’eau, et de temps en temps, les poubelles qui se vident par les hublots des étages d’en dessous de moi. Spectacles fascinants et révoltants s’alternent, et dans les deux, ce même sentiment d’impuissance... impuissance devant la nature originelle si majesteuse, et la nature humaine si stupide. Les papiers de mes caramels doivent être là aussi, dissipés quelque part dans les vagues qui les emmèneront je ne sais où, car c’est le sort des déchets de tout le bateau.
Je reste des heures à regarder l’océan, Elia et le couple d’américain défoncé 24h sur 24 m’ont rejoint car c’est un endroit jalousé par beaucoup. Elia, c’est le robinson crusoé israélien. Une tête à revenir des Andaman, où il se serait égaré sur une île déserte pendant plusieurs mois. Elia, c’est un de ces rares israéliens qu’on rencontre avec lequel on peut avoir une conversation intéressante, qui ne tourne ni autour du sexe, ni autour de la drogue, ni autour de la politique. On a juste parlé de la vie, de ce qu’on foutait là maintenant, de ce qu’on avait foutu ailleurs avant; on s’est parlé de nous, quoi. Alors je lui ai dit pour mon endroit secret. Les américains squattent un peu, mais ils sont pas dérangeants, ils sont toujours comateux ce qui rend leur accent quand ils murmurent quelques mots encore plus incompréhensible.
Et le temps qui passe, sans que rien ne perturbe le rien qui est déjà autour de nous. On est tous un peu perdus dans nos pensées, dans nos songes, dans nos vapeurs. Et le temps qui passe. La demie heure annoncée pour le lunch vient couper ces heures d’oisiveté captive, ces heures dont je redoutais la longueur et qui filent cependant si vite...
Voilà déjà deux nuits de passées. Bien sûr, j’ai hâte d’arriver, mais finalement pas de façon pressante... c’est si bon de ne rien faire, mais c’est si dommage d’attendre parfois de ne pas avoir le choix pour se le permettre... j’avais tellement besoin de repos que le temps passe vite, car j’en abuse à chaque instant...
Dès demain, il me faudra reprendre mes sacs, débarquer sur une terre inconnue sans savoir ce qu’elle me réserve. De nouveau, j’ouvrirai les pages du lonely planet, et des oreilles attentives aux conversations des autres voyageurs pour me définir un plan de route... tout au moins pour les premiers jours.
En attendant, il me reste de longues heures à inoccuper, et il est hors de question de se préoccuper maintenant de quoi que ce soit d’autre... l’appel de la sieste est bien trop fort...
