Lundi 31 mars
Arrivée à Van ce matin, après une nouvelle nuit sans sommeil dans un bus, à veiller sur les rêves profonds d’une petite fille allongée sur les genoux.
Ma voisine étant corpulente au point qu’il n’y ait plus aucun espace libre entre sa poitrine et le siège devant elle, je n’avais guère d’autre choix que celui de proposer mes propres cuisses à ce petit – mais costaud – bout de chou que j’avais dû tirer de son sommeil ma montée dans le bus.
Ayant attendu ce dernier jusqu’à 23h30, je pensais que j’allais de toute façon m’effronder une fois assise, et j’avais même naïvement imaginé faire une bonne nuit…. Mais c’était en oubliant toutes mes expériences de trajets nocturnes, et sans compter que mon estomac allait commencer à faire des siennes, lui qui avait jusque là accepté avec une docilité exemplaire tout ce que je lui avais sommé d’ingurgiter.
Mais là, il m’a confirmé le goût suspicieux que j’avais trouvé aux brochettes de mouton de la veille.
Enfin bref, la nuit fût des plus désagréables, mais l’avantage est que dès les premières lueurs, j’ai pu profiter du paysage féerique qui s’étalait autour de nous ; d’un côté l’immense étendue calme et luisante du lac de Van, et de l’autre les montagnes encore enneigées… on m’avait déconseillé à plusieurs reprises de m’arrêter à Mardin et à Batman compte tenu des récents affrontements avec les indépendentistes kurdes, et pour rajouter à la frustration de tout traverser d’un trait, il fallait encore que les seuls bus en partance d’Urfa fassent le trajet de nuit….
Aussi, ma décéption a été un peu amoindrie par les trois dernières heures de route, au centre d’un panorama spectaculaire.
Van, par contre, n’a rien de particulier.. elle aura le mérite de m’aider à quitter la Turquie plus facilement, tant je la trouve dépourvue de charme.
Il faut dire que j’y arrive exténuée, que l’accueil à l’hôtel est tout aussi médiocre que la chambre elle-même, et que l’idée d’être maintenant si proche de l’Iran commence à m’angoisser… les conditions ne sont donc pas optimales aujourd’hui, peut être le seront-elles davantage demain.
La ville est jeune et moderne, on croise ici moins de femmes voilées qu’il n’y avait de tchador à Urfa, et contre toute attente, c’est au milieu des boutiques Benetton, LC Waikiki ou Pierre Cardin que je dois – c’est ce que j’avais prévu- me refaire une garde robe au goût des standards iraniens… je recherche un manteau sombre qui tombe jusqu’aux chevilles, quand les vitrines proposent des petits hauts à fines bretelles et aux couleurs acidulées…. Situation pour le moins étrange….
Je n’ai pas beaucoup de courage aujourd’hui, mais il faudra que je me décide demain à aller fouiller dans le bazaar pour trouver mon « bonheur »…
Et après demain, c’est décidé, je prends le bus pour Urumieh, de l’autre côté de la frontière… affublée de mon long manteau noir, de mon foulard noir, et de mes pataugas parme….
Et la page turque sera tournée.
Il m’est difficile de donner un avis sur ce pays…. J’ai le sentiment d’être passée à côté de la Turquie qui m’aurait enchantée, et que je n’ai fait qu’apercevoir derrière les vitres d’un bus.
Ca n’est pas évident de se construire un itinéraire sans avoir aucune idée de ce que l’on va trouver ; difficile également de suivre l’avis des turcs qui pensent que mon intérêt est, comme beaucoup, porté sur les lieux historiques ou les bars branchés… et c’est compréhensible… s’ils venaient visiter la France, on leur proposerait plus les Champs Elysées ou les châteaux de la Loire que d’aller faire les vendanges ou regarder des vieux jouer à la pétanque dans un petit village du sud de la Drôme…
Ils sont en quête de modernisme, je les comprends, mais moi, le modernisme m’ennuie.
Quant à prendre l’avis d’autres voyageurs ? c’est bien simple, je n’en ai croisé aucun !
Alors pour maintenant, j’abandonne car le temps presse et j’ai hâte de retrouver mon India. Mais je reste persuadée qu’un prochain voyage me montrera le visage de la Turquie que je pensais trouver. Il fallait bien une première approche, et je ne regrette pas celle que j’ai eu. Elle aura été, l’avenir me dira très bientôt si je me trompe, une bonne préparation pour l’Iran.
Mais si je devais refaire la Turquie un jour, ce que j’aimerais sincèrement, ça se passerait là, au fin fond de l’est que je viens de traverser, en m’éloignant des villes et de leurs turpitudes, dans des traditions que j’imagine plus paisibles et plus saines.
Maintenant, il est temps de changer de décor, et de passer dans la cour des grands….
Ps : au fait…. J’ai ajouté une carte de la turquie avec mon itinéraire !!! voir dans les infos pratiques
Urfa
C’est mon dernier jour à Urfa. Mon bus pour Van partant tard ce soir, j’ai vidé ma chambre, paqueté mon sac à dos, et profite des ultimes heures d’errance dans ses rues familières.
Aujourd’hui, c’est dimanche et le bazaar est calme. La plupart des rideaux de fer sont tirés, teintant d’un gris froid et terne les allées si colorées et animées que j’avais découvertes il y a deux jours.
L’air y était alors frais et parfumé de mille senteurs, de l’âcreté de la chair pendue aux effluves douces et piquantes des épices ; à chaque secteur sa spécialité, on traverse celui des bijoutiers aux vitrines clinquantes, avant de rentrer dans celui des vendeurs de vêtements et de tissus, où parmi les innombrables nuances de noir, les couleurs vives et brillantes des parures arabes se font presque provocantes ; puis viennent les chaussures, pendant par grappes entières où s’entremêlent les pâles copies de baskets américaines et les fines ballerines pailletées. Puis on rentre dans le coin des artisans, travaillant de leurs mains agiles le bois, le cuir, le métal…. Un bazaar dans toute sa splendeur, où tout trouve sa place dans une organisation cahotique, où l’on ne sait jamais ce que le prochain détour peut dévoiler.
C’est là que j’avais déniché ce qui allait devenir mon repère, en marchant au hasard, alors que l’appel du thé se faisait de plus en plus fort.
Le çay (thé), c’est pour moi l’occasion de m’asseoir sur un petit tabouret, de reposer un peu mes jambes fatiguées par les kilomètres avalés, tout en continuant à nourrir mon insatiable désir d’observation.
En trouvant ce lieu, j’avais de quoi me satisfaire. Un vieux caravansérail rénové avec soin, bordé de superbes voutes de pierre ; quelques arbres qui s’élèvent au cente avec fierté, baignant la vaste cour d’une ombre délicate et aérée ; plusieurs dizaines de tables basses y sont entassées, bruyamment prises d’assaut par une population hétéroclite, mais exclusivement masculine.
Les plus jeunes proposent leur service de cireurs de chaussures, se faufilant entre les tables une paire de sandalettes en plastique à la main ; d’autres, un large plateau posé en équilibre sur le sommet de la tête, s’égosillent à vendre des simits ;
Les plus âgés, qui sont également les plus silencieux, se retrouvent pour discuter en égrainant leur rosaire ou, comme la plupart des hommes, toutes générations confondues, pour disputer une partie. Les tables sont encombrées, par ici de jeux de cartes ou de dominos, par là de badgammon, et toujours, sur un coin, un bout de papier et un crayon de bois. Et quelques verres de çay qui refroidissent, à mesure que les esprits s’échauffent.
Il règne ici une ambiance relaxante, malgré l’assourdissant chahut fait de joyeuses et indicibles conversations, de cuillères qui tintent contre les verres, de paquets de cartes ou de jetons abattus avec force sur le bois des tables.
Et au milieu de tout ce guilleret tumulte, dans ce flot incessant de bruits et de mouvements, j’ai repris aujourd’hui ma place au premier rang pour me délecter du spectacle, et du thé.
Quelques regards à peine jetés sur moi, furtivement, avant que la partie ne reprenne son fil et qu’on me confonde avec la pierre, immuable et discrète.
J’aime me sentir baigner dans la vie comme j’y suis maintenant, sans créer de remous, sans déranger. Sans être le pavé que l’on jette dans la mare.
Je pourrais rester là des heures entières, et à vrai dire, deux se sont déjà écoulées et je ne les ai pas vues passer.
Nul besoin de parler, il y a assez de mots qui m’entourent ;
Nul besoin de bouger, quand le plus fascinant des spectacles vient se dérouler sous mes yeux.
On avait dit vers 18h. Comme le soleil se couche vers 17h30, ça me laissait donc à priori le temps de repasser à l’hôtel pour prendre une douche et me mettre sur mon 31. A savoir des vêtements à peu près propres, à défaut d’être réellement présentables après 3 semaines de savonnage régulier.
Oui mais voilà, c’était sans compter l’invitation impromptue de Beyza et de sa famille à boire le thé. Sans montre, perdue dans l’espace et dans le temps, je quitte précipitemment mes hôtes quand mon regard croise les aiguilles de l’horloge accrochée au mur de l’unique pièce. Il est 17h45, je n’ai absolument aucune idée de l’endroit où je me trouve, et je dois encore passer acheter des baklavas* pour ne pas arriver les mains vides chez la famille Balikçi qui m’attend de pied ferme.
Une fois de plus, je réalise la chance que j’ai d’avoir un compas dans la tête, car sans aucune difficulté, je retrouve la rue principale, les vendeurs de baklavas, les toilettes publiques, et les nombreuses épiceries du coin dont une seule marque le moment où je dois bifurquer à gauche et m’enfoncer dans les ruelles. Il est presque 18h30, il fait déjà sombre, et bien sûr, quand je photographiais la petite Ramziè hier, ce qui m’a valu d’être invitée ce soir par les 19 membres de sa famille, je n’avais évidemment aucune idée de l’endroit où j’étais…
Se perdre a beaucoup de charme, à vrai dire c’est une de mes activités favorites… mais se perdre deux fois au même endroit, ça relève de l’exploit. Heureusement, j’étais repartie hier avec leur adresse. Histoire de pouvoir leur envoyer les photos. Et finalement, grâce au gardien d’un parking voisin, je sonne au numéro 2 de la rue 1402. Je déclenche alors une affreuse mélodie électronique, semblable à celle que pourrait émettre une poupée chinoise bas de gamme quand on lui appuie sur le ventre. C’est Mohammed qui m’ouvre la porte, presque instantément. Mohammed, c’est MONSIEUR Balikçi, le maître des lieux, celui pour lequel on se lève quand il entre dans une pièce, celui qui n’a pas besoin de mots pour exprimer une envie de thé ou de cigarette, car on est attentif au moindre battement de ses sourcils. Il me souhaite la bienvenue, je le salue bien bas et ne commets pas la grossière erreur de lui tendre le paquet de baklava. C’est à la maîtresse de maison, qu’on se doit d’offrir le bouquet de fleurs… sauf que je l’avoue, compte tenu du nombre de femmes et des difficultés de communication, je n’ai pas bien saisi qui était la Madame officielle de Monsieur. Si tant est qu’il n’y en ait pas plusieurs… alors je tends le paquet à la petite Ramziè, la seconde à m’accueillir avec empressement et fierté. Je rentre dans la belle cour où l’on m’avait fait asseoir hier, une chaise en plastique bleu face à une bonne dizaine d’autres. Les chaises ont disparu, mais les femmes sont bel et bien là. Elles me prennent les mains et m’embrassent chaleureusement, et me font signe de rentrer. Je me déchausse, regrettant vraiment de ne pas avoir eu le temps de prendre de douche et maudissant une fois de plus les fibres synthétiques des chaussettes queshua qui certes, sèchent vite, mais….. enfin bref. Je me déchausse et rentre dans la pièce dont on m’a ouvert la porte. Le sol est entièrement recouvert de tapis, et sur le bas des murs sont disposées des sortes de banquettes, à la verticale, de sorte qu’on puisse s’y adosser. Aucun autre meuble que la table sur laquelle est posée la télévision. Un radiateur éléctrique, quelques posters sur les murs représentants des calligraphies arabes ; un décor sobre mais chaleureux, dans lequel je me serais vite sentie complètement à l’aise si il n’y avait pas cet ô combien frustrant problème de communication… je me félicite une fois de plus d’avoir fait l’acquisition de ce petit dictionnaire anglais-turc, sans lequel nous serions très vite tombé à court de mots…. D’autant que les questions usuelles sur mon identité, mon état civil et ma situation professionnelle ont déjà été abordées hier….
Je suis entourée de femmes, et à mon grand étonnement, elles sont très proches, très tactiles. La pièce assez grande pour que nous ayons chacune notre place, mais elles sont collées à moi, posent leurs mains sur mes genoux, ou sur mes épaules, Ramziè et sa sœur jouent avec mes cheveux. Avant d’être écartées par Cerifè, une des plus agées, qui s’empresse alors de me pincer les joues avec tendresse. Le dictionnaire passe de mes mains à celles de Sibè ; je réalise que c’est une des seules qui sache lire, et si évident que puisse nous paraître l’utilisation d’un dictionnaire, il faut au moins cela.
Alors on papote comme on peut, elles me posent des questions sur moi, sur ma famille, sur la France, tandis que j’essaie d’en savoir plus sur les liens qui les unissent, la façon dont elles vivent, qui a préparé le repas…
C’est loin d’être évident, mais on s’en contente, on rit, mais pas trop fort en essayant d’étouffer nos gloussements pour ne pas déranger Mohammed et les autres hommes assis sur des coussins, eux, à l’autre bout de la pièce. D’autres hommes font leur apparition, on se lève, on salut en baissant les yeux, jusqu’à l’entrée d’un hôte probablement de marque, puisque cette fois Mohammed lui-même se lève à son tour pour l’accueillir, en embrassant ses mains avant de les porter à son front. Sibè me chuchote de la suivre, et me fait signe de prendre mon sac. Il est temps de s’effacer discrètement, de laisser ces messieurs dans leur fumoir, tandis que nous rejoignons notre poulailler. La pièce en face, en tous points identique, mais où nous n’aurons plus à retenir nos rires. C’est pour le moins déroutant, mais cette situation me semble bien plus convenable, cela m’évitera de répondre encore une fois aux obsessionnelles sollicitations de Kebir, pour le moins déplacées étant donné que sa femme était assise à mes côtés…
Et puis l’ambiance entre femmes est réellement différente, bien plus décontractée, même si aucune de mes hôtesses ne quitte son voile contrairement à ce que j’aurais pu imaginer. D’ailleurs, contre toute attente, Cerifè m’en offre un en cadeau… elles s’y mettent à trois, avec Sibè et Ceylan, pour me recouvrir la chevelure, avant de s’émerveiller comme des enfants devant cette, à leurs dires, belle jeune femme turque que je suis devenue…. Çok çok güzel !!
Il ne me reste plus, me dit-on, qu’à changer de prénom, me convertir à l’islam et me marier avec un turc, par exemple le frère de Sibè, étrangement invité à se joindre à nous et à s’asseoir à mes côtés….
Me voilà donc, le temps d’une soirée, rebaptisée Eminè, au centre d’un cercle familial dont on me fait comprendre avec tendresse et affection, qu’il est aussi le mien.
Nous restons des heures entières, à partager beaucoup malgrè la barrière de la langue qu’un simple dico de poche ne suffit pas à réduire à néant, des heures pleines de simplicité et de générosité, loin, bien loin l’idée que je commençais à me faire de la turquie…. Et bien plus proche de ce qu’on avait pu m’en dire… la fameuse hospitalité turque…
Je suis passée par la phase de naïveté, avec cette fausse idée en tête qu’avec une telle réputation d’ouverture vers les autres, je ne pouvais croiser que des gens aux intentions louables…en tant que femme solitaire, il faut le dire, je me trompais… et de trop nombreuses expériences contrariantes m’ont fait passer de la naïveté à une circonspection telle que je redoutais de croiser le moindre regard, tant cela devenait pesant.
Je suis heureuse qu’à l’aube de mon aventure iranienne, le ciel se découvre… pas totalement, mais juste ce qu’il faut pour que la rencontre soit de nouveau le cœur de mon voyage..
* pâtisseries
A SaniaUrfa
Gaziantep semblait être le dernier havre de paix que j’entrevoyais. Peut-être à cause du vaste parc où il fait bon traîner pour échapper aux turbulences de la ville, peut-être pour les rues sinueuses du bazaar restaurées avec soin, où les échoppes aux murs de pierre regorgent de mille trésors, peut-être encore pour les innombrables vendeurs de pâtisseries fourrées de pistaches, toutes aussi succulentes les unes que les autres…. Peut-être….
Pour moi, Gaziantep, c’est la rencontre avec Dilek ; un sacré bout de bonne femme de 54 ans qui, après avoir parcouru le monde, après avoir été chef d’entreprise en Allemagne, a décidé de vivre la fin de ses jours à Gaziantep, à servir des petits déjeuners dans un hôtel d’entrée de gamme pour hommes d’affaires turcs…
Convertie à l’islam, elle s’est fait baptisée Dilek. Souhait.
Et comme par miracle, c’est la porte de son hôtel que j’ai poussé.
J’avais tant de doutes et de questions qui restaient en suspend, tant d’appréhensions à poursuivre mon voyage dans ces conditions parfois si hostiles…. J’avais tant besoin de pouvoir me livrer à quelqu’un qui puisse comprendre…. Même si je sais que vous êtes nombreux à me suivre et à me soutenir, les moments difficiles c’est seule que je dois les affronter. Aussi, la rencontre avec Dilek a été un vrai soulagement…..
Et le passage a Gaziantep une cure de jouvence…
M’en voilà repartie, ce matin, après un autre petit déjeuner préparé avec amour par mon hôtesse. Direction Sanlaurfa, encore plus au sud, encore plus à l’est. C’est la cité des prophètes, l’une des villes les plus religieuses du pays, où les touristes se font rares et où les femmes seules ne sont acceptées que dans certains hôtels…. Vu l’état dans lequel j’errais dans les rues de Gaziantep, la description rapide qu’on m’avait fait de Urfa me faisait appréhender un peu plus l’arrivée et l’accueil qu’on pourrait m’y réserver.
Toutefois, je n’ai pas eu à un seul moment l’idée de rebrousser chemin et de remonter plus au nord pour une route moins…. Cahotique..
Il y a des décisions qui ne s’expliquent pas, qui ne se prennent que parce qu’un petit bout de voix intérieure s’est manifesté….
Alors je suis descendue du bus à l’otogar de Urfa, en plein caniard, pour partir à la recherche d’un hôtel que Dilek m’a conseillé. Où les femmes seules sont non seulement acceptées, mais en plus, en sécurité.
Mon sac est lourd, il l’est toujours trop quand il faut arpenter des rues pentues sous un soleil de plomb, les gens me regardent comme si je venais d’une autre planète et finalement, à voir le spectacle qui s’étale autour de moi, ça doit être réellement le cas. La Turquie d’Istanbul est bien loin derrière moi, les hommes flottent dans leur salvar (pantalon arabe), les femmes glissent discrètement sous leur tchador, et moi, j’ai le front qui perle de sueur et les cheveux à l’air…. Forcément, on me regarde. Forcément, chargée comme une mule au milieu de la rue commerçante, je ne passe pas inaperçu. Mais il n’y a ni malveillance, ni hostilité. Et à deviner les ruelles qui se dessinent de part et d’autr, je sens que Urfa la Glorieuse va me plaire…
Je trouve l’hôtel, il reste une chambre. Sans fenêtre et avec télé. Dommage, j’aurais préféré l’inverse. Et le temps d’une douche, j’emmène mon appareil photo pour une découverte allégée de la ville. Lui qui m’avait semblé si lourd ces derniers jours, lui que j’avais même fini par renoncer à emmener, il reprend sans plus aucune hésitation sa place de choix sur mon épaule droite. Pour photographier, je dois le sentir… là, je le sens.
Je redescends la rue principale, bordée de bijoutiers, de kebabs, de magasins de vêtements. La lumière se fait plus douce, et les murs de pierre se teintent d’or. Les ruelles m’appellent. Sinueuses, étroites, résonnantes comme je les aime. J’ai comme une envie de me perdre, de flâner, de suivre les échos de rires et les bruits de ballons qui se cognent contre les murs. J’essaie de contenir le plaisir qui semble vouloir s’afficher trop ostensiblement sur mon visage. Il est préférable de ne pas trop sourire. Regrettable, mais préférable.
Une cour, au détour d’un labyrinthe de rues entrelacées, des gamins qui jouent, deux ou trois ballons dégonflés, une vieille église orthodoxe en pierre, il ne m’en fallait pas davantage pour me réconcilier avec mon viseur… l’ambiance est au jeu, aux sourires qu’ici, je ne contiens plus…
Je me sens revivre… après plusieurs jours d’aphasie, je retrouve des sensations que je pensais oubliées, auxquelles je ne croyais plus… je marche le cœur aussi léger qu’il n’était lourd hier, la confiance a repris le pas sur l’appréhension, et si il y a de cela deux semaines, une petite fille m’avait fait baissé les yeux, j’avance aujourd’hui de nouveau la tête haute…
Je me dis qu’Allah a peut-être entendu mes prières, quand je lui demandais hier encore, dissimulée sous mon voile dans le fond d’une des nombreuses mosquées de Gaziantep, de m’éclairer sur mon chemin….
Et comme pour m’encourager, après les visages fermés, voilà que les portes s’ouvrent à mon passage ; les murs tombent et les bras se tendent pour m’accueillir ; je découvre la vie qui se cache, qui se découvre comme on découvre un précieux trésor, dans une cour aux pierres chargées d’histoire où une famille entière me reçoit comme si j’en faisais partie depuis toujours, une vie où je ne suis plus ni fantasme, ni bourse ;
Cette vie que je m’obstinais à chercher, il fallait tout simplement que j’attende qu’elle se présente à moi…. Que je l’accueille avant qu’elle ne m’accueille elle-même….
Nous y voilà… je rentre à l’hôtel fatiguée de ces quelques heures de découverte qui m’ont semblé durer une éternité, regonflée de sourires et de ces échanges simples et sains qui me manquaient tant… je me sens pleine de gratitude, et pour une fois, je ne cherche pas à savoir ce qui a changé… j’ai juste envie de dire merci…
Le sommeil est difficile à trouver, pourtant il faut que je me repose car il ne fait nul doute que la journée de demain regorgera d’émotions que je veux pouvoir vivre pleinement…
Gaziantep, dans le parc
Une journée à ne rien faire, ne rien attendre, ne rien espérer.
Etre seule, toujours.
Boire un thé, au soleil, me laisser me réchauffer le corps et le cœur, écouter de la musique et aussi, un peu, le chant des oiseaux et les rires des enfants qui jouent, insouciants. Comme je les envie.
Essayer d’oublier, de me laisser aller, de m’autoriser un peu de douceur. Sans pression.
Essayer d’oublier toutes les photos que je n’ai pas prises, les rencontres qui ne se sont pas faites.
Me concentrer sur les rayons du soleil et le chant des oiseaux. Sur l’air frais qui me purifie.
Ne plus penser ni au pourquoi, ni au comment ; ne plus penser.
Ecrire. Pour m’isoler du monde et me vider de mes mots.
Rester indifférente au regard des autres, fermer les yeux. Respirer. Savourer le bonheur de respirer. En avoir l’envie, presque autant que le besoin.
Lâcher prise, remettre mes doutes et mes peurs à la vie, accepter d’être dépassée et impuissante, de ne pas contrôler ; ne plus vouloir contrôler.
Oublier le passé et ses remords, oublier les peurs et les espérances du futur ; essayer de me sentir vivante, là où je suis.
Ne pas y arriver, mais essayer encore.
Reprendre un thé et une page blanche.
Regarder les sucres fondre doucement, ignorer les hommes qui m’entourent, penser à celui dont les bras ne m’entourent pas, et plonger mes yeux dans la couleur dorée du thé, avant d’y plonger mes lèvres.
Goûter à la chaleur âpre sur le palais et veloutée sur la langue. Admettre que c’est bon, admettre que ce dixième thé de la journée, je l’aime. Qu’il me fait du bien, et que c’est bon de se faire du bien.
Attendre que le soleil réapparaisse, et admettre qu’il me fait du bien, lui aussi.
Sentir progressivement mon front se détendre et mes yeux devenir libres de s’ouvrir à nouveau ;
Laisser faire… ne pas prendre de décisions, m’autoriser à ne rien faire, et ne pas culpabiliser, ne pas subir, avoir le choix et réaliser la chance que j’ai d’avoir le choix.
Penser à l’usine.
Entendre l’appel à la prière, et l’écouter.
Réaliser que la musique s’est arrêtée. Sentir mon cœur vibrer, timidement.
Avoir envie de prier. De parler à cet Allah que je ne connais pas et qui m’invite.
Avoir envie de le rejoindre, et un peu peur aussi.
L’entendre me dire d’avoir confiance. Que lui n’a pas peur de moi.
Lui répondre que je serais là au prochain appel.
Et reprendre un thé.
