20h15
Je m'occtroie une petite pause. Bien méritée. Une vraie, de celles dont on attend rien, où on arrête vraiment le temps, parce qu'on se
l'autorise.
Ca y est, le gros des cartons est déballé, je suis assise en tailleur sur mon tapis. Certains disent de lui qu'il gratte, mais pour moi il
est encore plus confortable que dans mes souvenirs.
Il y a deux étagères sur lesquelles s'alignent quelques livres coincés par des plantes grasses, une paire de rideaux « chocolat » achetés en urgence au marché de Wazemmes hier matin, un
canapé qui m'a fait débiter mon quota de jurons annuel à lui tout seul, deux portes de placard béantes découvrant des vêtements qui se déplissent en silence, une table basse recouverte d'un
foulard indien, deux coussins carrés sur le faux parquet en lino, et mon mac posé sur un tabouret. Et puisque tout cela s'avère être chez moi, il y a aussi quelques bougies éparpillées, un bâton
d'encens qui brûle, des drapeaux tibétains, une chasse d'eau qui fuit et la pluie qui traverse le plafond pour finir sa course sur le radiateur électrique de l'entrée.
Ca y est, je me sens installée chez moi, et tant pis pour les fuites. Si elles ont pointé le bout de leur nez pour me gâcher mes premiers instants de liberté
reconquise, et bien c'est loupé.
Non décidémment, je goûte avec délice au bonheur de me retrouver dans mon propre espace, avec ma propre compagnie.
Egoïstement.
Cette liberté que je cours chercher à l'autre bout du monde à la moindre occasion, je l'ai retrouvée enfin ce soir, à Lille, dans le même
genre de logement bon marché.
Au milieu de ces quelques cartons déballés comme entourée du contenu éparse de mon sac à dos dans une chambre de guest
house, avec un verre de Pinot ou un gobelet de thé fumant, un morceau de Keziah Jones ou de Ravi Shankar en fond sonore, c'est finalement l'état d'esprit qui rend un lieu familier et
confortable.
Et si ça n'est pas le cas, ici ou ailleurs, il est bon de le quitter, de garder cette liberté de choisir ces murs qui nous protègent, nous
rassurent, nous écoutent.
En restant concentrée sur la vraie raison de ce séjour prolongé en France – le financement de mon prochain voyage-, j'étais décidée à accepter toutes les contreparties.
Mettre de côté mon diplôme d'ingénieur pour devenir assistante commerciale payée au smic, échanger le confort de ma voiture contre un vieux vélo rouillé et un abonnement de
travail à la SNCF, prendre des saucisses de Strasbourg « Premier Prix » à la place des knackies Herta (« Le goût des choses simples »), et surtout, accepter la généreuse
hospitalité d'une amie, jusqu'à en oublier ma propre existence..
J'étais prête à tout cela, parce que je pensais naïvement que ma passion de la photo et du voyage se suffirait à elle même, qu'elle n'aurait pas de
prix.
J'étais prête à en payer de ma personne, mais je n'ai pas tenu le coup. Faute de respect envers moi-même, j'ai failli me perdre et perdre une
amitié qui m'est chère. Faute de reconnaître mes limites, qui nécessitent parfois quatre murs pour se concrétiser. Je suis de ceux qui ont parfois besoin d'être enfermés pour se sentir
respirer..
Ce soir, ces quatre murs qui m'entourent, ce sont les miens. J'y disparais à ma guise, me cache, me fais oublier des autres pour me rappeler à
moi-même.
L'oxygène m'envahit et les mots s'échappent. Enfin.
Libérée de l'amertume et de l'épuisement
moral, parce que je me suis occtroyée une petite pause, une vraie, celle que je désespérais de m'autoriser enfin.
Chez moi.
