Bundi, le 30 novembre
9h50. Le check-out est à 10h, j’ai donc encore 10 minutes pour me décider. Si je prends le bus ce soir, il faut que je fasse mon sac maintenant et que je libère la chambre. Et ça, ça me parait impossible, honnêtement. Bundi n’est pas le genre d’endroit où on prend des décisions à la hâte. Ca ne marche pas comme ça ici. On vit hors du temps.
Nous étions 5 à découvrir Bundi il y a quelques jours. Simon (Argentine) et moi, on venait d’Udaipur. On a vite retrouvé Jenny (Suède) que l’on avait rencontré dans la guest d’Udaipur aussi. Puis il y a eu Grégory (France), qui était dans le même bus que nous, et enfin José (Spain) qui était arrivé la veille à Bundi. On a passé des heures ensemble, à se promener dans les ruelles et les collines environnantes, à emprunter en moto les routes terreuses menant à la cascade, à partager de longs moments de rires, de discussions sur le toit de la guest qui est vite devenu notre QG. Le même toit sur lequel je suis assise maintenant seule. José est parti le premier hier soir. Simon et Jenny repartent ensemble cet après midi et sont en train de préparer leurs sacs. Greg n’est pas encore levé. Ce toit est presque désert, il reste la table en bois et les quatre chaises, dont une seulement est occupée. Je contemple les toits aux alentours… pêle mêle de terrasses décrépies aux allures de chantiers éternels, enchevêtrement de câbles électriques et de poteaux branlants, d’arbres tortueux qui semblent vouloir se libérer des dédales de ruelles sombres. Le jour s’est levé derrière le fort majestueux qui surplombe le village, ravivant en douceur l’éclat des couleurs qui sont maintenant écrasées par un soleil puissant. Je me réchauffe moi aussi sous ses rayons, après un début de matinée encore une fois bien frais à la poursuite des écoliers en uniforme.
Après un temps de repérage, j’ai trouvé mon lieu de prédilection à la fourche du temple dans la vieille ville. J’y retrouve tous les matins mon vendeur de chai qui m’accueille avec son grand sourire et son banc métallique glacé. Je ne reste jamais assise très longtemps, car l’activité est intense, et ce lieu semble être le carrefour des écoles… les costumes verts et gris croisent les robes en écossais rouge, les rickshaws entassent les petites bouilles encore endormies puis repartent avec des grappes de cartables accrochées aux armatures. D’autres enfants passent en moto, assis devant leur père sur le reservoir, en tenant fermement à la main leur gamelle en inox. Certains sont à pieds, aggripés au bras de leur grand père, avec leur petit cartable Mickey de travers sur le dos.
Il y a ceux qui pleurent quand leur mère les arrachent de leurs bras, ceux qui baillent en enfonçant les mains dans les poches de leur pantalon, ceux qui font regonfler les pneus de leur vélo, qui achètent quelques bonbons dans les grands pots en plastique, ceux qui trainent la patte, ceux qui courent en se tenant la main, ceux qui piétinent sur place en attendant le mini bus du ramassage scolaire… toute la vie d’un quartier le temps de quelques heures tourne autour de ces petites têtes brunes. Et moi, j’assiste à ce spectacle vivant, l’appareil photo dans une main, un chai ou une clope dans l’autre.
Et je me plais à dire que je bosse..
Ce matin comme tous les autres, je suis repartie du chai shop vers 8h45 pour prendre mon petit dej à la guest. Les enfants ont disparu du décor, et on entend plus que leurs voix enraillées qui font résonner leurs récitations du jour de ci et de là dans les ruelles. Je salue le chai wallah et ses gamelles, le réparateur de vélos et ses chambres à air, le magasinier et ses boîtes de bonbons emballés, les chauffeurs et leurs rickshaws vides, et le vieux sadhu du temple, celui que je n’ai jamais entendu parler mais qui chaque matin m’offre de ses mains des gestes pleins de respect et de sympathie.
Je remonte la rue tout doucement au soleil timide, les boutiques commencent à ouvrir leur rideaux de fer, les commerçants balayent leur devanture, allument les batons d’encens et accrochent les colliers d’oeillets oranges aux statuettes de Ganesh ou Shiva installées dans leur magasin. Les vaches sont calmes, digérant nonchalemment les tas de déchets rassemblés au petit matin. Je m’arrête au vendeur de samosa, près du banian, et me choisit une place au soleil, sur un des quelques bancs installés devant le shop. Des vieux sont assis, impassibles, leur grande barbe blanche leur tombant du menton comme les racines pendent des branches de l’arbre auquel ils tournent le dos. Les samosas sont bons, croustillants et chauds.
Je rentre enfin à la guest, m’installe sur le toit en attendant mon chai et les cheese tomato toasts que j’ai commandé à Shashi. J’ai encore un peu de temps avant que les autres me rejoignent. Je suis seule à la table, surveillant attentivement le mouvement des singes sur les terrasses alentours. J’ai un baton à portée de main, si besoin.
Je ne sais pas encore ce que je vais faire.
Il est 9h50. Le check-out est à 10h, j’ai donc encore 10 minutes pour me décider. Si je prends le bus ce soir, il faut que je fasse mon sac maintenant et que je libère la chambre. Et ça, ça me parait impossible, honnêtement. Bundi n’est pas le genre d’endroit où on prend des décisions à la hâte.
Surtout quand on ne sait pas encore quelle est la destination suivante. Je n’ai pas d’impératifs avant fin janvier, pas d’itinéraire précis, juste quelques plans grossiers qui ne cessent d’être ébranlés par des rencontres inattendues, ou indésirées.
Je ne peux pas quitter Bundi comme ça, dans une telle précipitation. C’est décidé, je repartirais demain si j’arrive à me mettre d’accord avec moi même sur ma prochaine étape. En attendant, je peux oublier mon sac à dos et le check out, j’allonge mes jambes sous la table et allume une cigarette. J’aime ce décor de toits, j’aime le petit lac paisible et le fort protecteur, j’aime ces labyrinthes de rues colorées, j’aime la quiétude des lieux et la gentillesse de ses habitants. Je fais partie de ces gens qui viennent ici pour deux ou trois jours, et qui ont du mal à partir après une semaine qui est passée trop vite. Allez, encore une petite journée de plus et demain, j’y vais…
Udaipur, le 23 Novembre
J’ai quitté Pushkar avec le sentiment du devoir accompli. C’est sans regrets et en toute sérennité que j’ai acheté mon ticket de bus, quitté Baba et ses bidis, et ré-enfilé les bretelles de mon sac à dos. A vrai dire, je n’ai pas aimé Pushkar. J’ai aimé ce que Pushkar m’a apporté, ce qui est sensiblement différent. Le calme, l’énergie, un décor surfait que je n’avais pas envie d’explorer plus que ça, et un petit nid douillet et intime du nom de Europa Durga guesthouse.
Alors quand j’ai compris ce que j’avais à y comprendre, avec toutes ces circonstances favorables, j’ai tourné les talons aussi naturellement qu’on jette une pelure d’orange après en avoir extrait le jus. Je suis repartie. Laissant sur place la peau et le presse-agrumes, mais bel et bien revitaminée.
Le bus m’attend pour Udaipur. Enfin c’est moi qui l’attend, car compte tenu de mon empressement, j’arrive bien en avance à l’arrêt. Je suis tellement impatiente, tellement heureuse de la perspective de découvrir à nouveau! Je me sens libérée, définitivement prête à regoûter aux plaisirs et aux joies que le voyage sait si bien m’apporter. Je case mon sac dans la soute, et reste à l’extérieur pour une ultime cigarette avant le départ. Je ne suis pas seule, et j’entame rapidement la conversation avec ce viel homme à la porte du bus, avec son mégot à la bouche.
C’est ainsi que j’ai rencontré Milos. Un grand père serbo-canadien de 78 ans, en vadrouille pour 5 mois en Inde avec son sac à dos. Il y a des rencontres magiques, parfois. Milos en est une, sans aucun doute. Une personne qui ne se trouve pas sur mon chemin par hasard, et je commence à m’en rendre compte dès le premier arrêt, quand on se retrouve naturellement pour un chai – cigarette et qu’on se met à parler.
Milos écrit… depuis qu’il est à la retraite et qu’il a troqué sa blouse d’enseignant de physique contre une parure de backpacker. Il écrit ses aventures sur les routes du monde, au rythme des rencontres qu’il fait, et il les publit. Pas pour devenir riche et célèbre, à son âge, il s’en fout. Non, il écrit pour lui, pour ses enfants, ses petits enfants, et pour les générations à venir. Pour qu’ils sachent qui il est vraiment, avec ses mots à lui. Qu’ils sachent d’où ils viennent.
Milos se promène toujours avec son carnet, il y va à l’inspiration, et dialogue avec lui même en noircissant des pages blanches… Il fallait vraiment que l’on se rencontre, c’était une évidence.. qui plus est quand on a choisi sans le savoir la même guest house à Udaipur. La moins chère, celle où il y a des dortoirs, la première de la liste “budget” du lonely planet. Un sacré bonhomme, Milos.
Un coeur et un esprit d’une éternelle jeunesse, dans un corps de vieillard. Son secret? Il vit chaque minute comme si c’était la dernière. Il fume 2 paquets de clopes par jour, boit volontiers une bière, et ne refuse pas une boulette d’opium dans son thé en demandant cependant si il est censé voir des papillons phosphorescents ou si ça va transformer son ronflement en coeurs de l’armée russe..
Un sacré bonhomme, avec une vie bien remplie, passionnée, de laquelle il ne regrette rien et dont il profite encore chaque jour.
Milos est reparti cet après midi après m’avoir serré fort dans ses bras et déposé un baiser sur ma joue. Il trouve ça stupide qu’en France, quand on s’embrasse, on ne fasse que poser sa joue contre celle de l’autre. Il dit qu’en Serbie, on s’embrasse vraiment.
Je lui dis qu’il fait partie de ces gens qu’on rencontre qui donnent un sens au voyage.
Il me dit que je fais partie de ces gens qu’il rencontre qui inspirent ses livres et font ses voyages.
On se serre encore une fois dans les bras l’un de l’autre, et il s’en va. Un sac sur le dos, un autre en bandoulière et un sachet plastique avec 3 oranges. Il prends le train dans une heure, en seconde sleeper class. C’est ce que je prends moi aussi d’habitude, là où il y a les banquettes en sky bleu.
Son départ ne crée pas de vide, parce que c’est le genre de rencontres où on donne autant qu’on reçoit. J’utilisais il y a peu de temps une citation: “quand on a le goût des gens exceptionnels, on finit par en rencontrer partout.” Pushkar m’a redonné le goût… et les gens exceptionnels, comme par miracle, se présentent à moi…
NB: mais finalement, pourquoi Nutella, vous dites-vous… parce que 78 ans d’expérience, c’est ça qui fait la différence. Merci Anne Chris pour cette brillante remarque que tu m’as fait parvenir par mail!!!
18 Novembre
Troisième réveil déjà à Pushkar. Troisième journée où je m’apprête à ne rien faire… je me suis laissée prendre au jeu, celui qui commence quand on décharge son sac à dos sur le lit, et qu’on décharge sans le savoir beaucoup plus. Il règne dans ce village une atmosphère particulière, et qu’on ressent partout, même en restant dans sa piaule.
En réalité, après avoir rapidement fait le tour de Pushkar, je me suis demandée ce que j’allais bien pouvoir y faire. Niveau photo, c’est pas trop ça. En fait, c’est plutôt que ça ne motive pas du tout de photographier ici, comme si je sentais que j’étais là pour autre chose.
Peut être pour me reposer un peu au calme, parce que je me sens très fatiguée.
Peut être pour me prendre du temps vraiment avec moi même, sans me cacher derrière un objectif. Ni quoi que ce soit d’autre.
Juste regarder le temps passer, ne rien faire et s’en donner le droit…
Cure de repos et d’oisiveté à Pushkar. Sortir un peu et se laisser errer dans les rues sans le moindre objectif, s’éterniser sur une terrasse avec un chai, écrire… écrire et me libérer de ce qui m’entrave encore. Parler en écrivant, pleurer en écrivant, rire aussi, mais c’est plus rare.
Il y a des lieux qui appellent, parfois. Sans qu’on ait la moindre idée du pourquoi, on sent qu’il va s’y passer quelque chose d’important, voire de décisif. Pourtant je craignais un peu le style de touristes d’ici, et les indiens chiants comme ils peuvent l’être dans des lieux de concentration. Et je n’avais pas complètement tort….. Mais il n’empêche, je sentais au fond de moi que j’allais y rester un peu.
Pushkar, c’est une énergie, une ambiance, un état d’esprit peut être. Très difficile à expliquer et pour certains sûrement, difficile à comprendre.
Alors j’ai oublié la photo, j’ai oublié le lonely et ses collines à escalader pour aller voir un coucher de soleil, j’ai oublié l’écriture pour le blog… et j’ai commencé à écrire pour moi, à penser à moi. Sans tous mes artifices, assise en sous vêtements dans la cellule de ma prison dorée, moi le plus simplement possible. Je n’ai pas envie de sortir et de me confronter aux autres touristes, aux habitants de Pushkar, pas encore. J’ai besoin d’écrire, seule, pour moi.
Pendant très longtemps, l’écriture n’était avant tout qu’un moyen de communiquer avec moi même. J’ai écrit ma colère, j’ai écrit mes peines, mes souffrances, mes joies… j’écris mes émotions non pas pour les imprimer davantage et leur donner du poids, mais pour pouvoir les observer extérieurement… pour me faire réaliser que bien souvent, la colère n’est pas justifée. Que mes peines sont infondées, que mes souffrances ne sont crées que par moi-même. Ou que mes joies sont fragiles… j’écris pour me parler, pour vomir ce que je n’arrive pas à digérer. J’évacue, je me libère.. les mots sont d’abord crachés avec violence, amertume, passion.. puis le feu qui dévore le ventre s’affaiblit, perd de sa force, et est progressivement éteint par la brise de la compassion. Les mots deviennent plus doux, et de plus en plus profonds.. jusqu’à réaliser à un moment qu’ils ne viennent plus de moi; comme si ils m’étaient dictés, comme si ma main était devenue esclave de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui voulait parler. Me parler.
A peine je m’interroge que des mots se bousculent en m’apportant une réponse. Tout devient plus clair au fur et à mesure que ma feuille se noircit, comme si tout ce qui me salissait à l’interieur se déversait sur le papier sous forme de lettres et de ratures.
Et sans le savoir, c’est ça qui m’attendait à Pushkar. Retrouver ma petite voix intérieure que je n’arrivais plus à distinguer, qui s’essoufflait à me mettre en alerte. Ma petite voix qui m’a fait venir à Pushkar pour enfin ne pas avoir d’autre choix que de ne rien faire…et l’écouter. La lire, surtout… elle est toujours là, toujours autant soucieuse de mon bien être. Et quand je l’écoute, elle donne sens à ce que je traverse. Elle n’efface rien, elle me fait juste prendre conscience de la finalité des obstacles que je rencontre. J’en finis souvent à remercier la vie pour les difficultés qu’elle m’amène à appréhender, parce que chacune d’elles me rapprochent un peu plus de moi-même. Même si c’est dans la souffrance, ça n’est qu’en chemin vers un plus grand bonheur. Je ne désespère pas d’être un en jour en paix avec moi même…
C’est certainement pour ça que, en entendant parler de la magie de Pushkar, j’y ai été attirée. Pourtant, à la sortie du bus j’ai eu rapidement envie de faire demi tour. Tout le décor d’un village d’anciens et de néo-soixanthuitards, qui vit aux sons des cloches des centaines de temples alentours. Les guest houses s’appellent Shanti (tranquille en hindi), Sai Baba, Rama Krishna, Rainbow.. elles ont toutes des coussins ou des fauteuils confortables, des chants de mantras en fond sonore, mais pas trop fort. Dans toutes, on peut boire un bang lassi, manger un pizza “spéciale”, ou même parfois prendre un opium chai pour digérer. Et il y a toujours, pour les restaurants, un menu en israeli avec des falafel, de l’humos et du thé à la menthe. Des vieux occidentaux vêtus en sadhus, arpentant les rues avec leur bâton de bois et les colliers de perles autour du cou, ou assis à un tea shop, au bord du trottoir, à regarder dans le vide avec des yeux hagards. Il y a les pushkariens, ceux qui s’habillent en pantalon de pêcheur thailandais de coton coloré (oui, mais fait en inde), ou de jupes en soie imprimée. Ceux qui ont les dread locks, les tatouages ou encore ces immondes chaussures en plastique. Ca ressemble à une sorte de sabot, mais en plastique souvent de couleur de poubelles qu’on met dans les toilettes avec des trous partout; ce que portaient à la base les paysans dans les rizières. Et bien cette chose qui en plus d’être moche n’a pas l’air d’être d’un extrême confort, cette chose donc est très à la mode. On les retrouve dans tous les lieux “pushkariens” que j’essaie de décrire. La rue du bazaar n’est constituée de shops que de quatre catégories. Les magasins de vêtements, les restaurants ou “german bakery” (sorte de salon de thé, avec ses cakes, ses apple crumbles et ses roulés au gingembre), les guest houses à la mode et les agences de voyage-internet-téléphone-agent de change-expéditeur de colis. A part ça.. rien. Les touristes sur les terrasses des restos, les indiens sur le pas de leur boutique à interpeller chaque passant. La marche de l’arrêt de bus à la guest a été pénible… harcelée de tous les côtés, les vendeurs de bijoux, les chambres pas chères, les rouleaux de PQ ou l’eau minérale.. et puis vient le tour du cul de jatte qui s’accroche à mon pied, la femme rajasthani bien trop maquillée et parée pour que cela soit honnête qui veut absolument me serrer la main et connaître mon nom, ceux qui insistent pour porter mon sac, les faux bramhines (prêtres hindous) qui veulent que j’aille illico presto faire un puja (prière) sur les ghats, les gamins qui me tournent autour… avec des “vats yourrr name”, “vats yourr countrrry” dont j’avais oublié à quel point ils pouvaient être agressifs parfois…
En bref, l’arrivée à Pushkar me laisse un peu perplexe quant à la magie censée y regner. J’aime pas trop ces endroits. Evidemment, pour faire le plein de gel douche Palmolive, de feuilles à cigarettes, de pancakes à la banane ou encore de fringues dites indiennes, c’est bien. Pour résumer, Pushkar est un haut lieu de concentration de routards baba shanti shanti. On consomme, et on “médite”.
Mais bon, même dans ce genre d’endroits, il est souvent facile d’échapper à cette ambiance en parcourant quelques rues… alors je me dis que ça vaut peut être le coup de s’y arrêter quand même.
En trouvant la guest, parfaite coordination avec ce dont j’avais besoin, je me sens déjà plus légère même si j’ai encore le sac sur le dos. Rentrer dans ce petit haveli (vieille maison traditionnelle du Rajasthan) a eu sur moi l’effet de pénétrer dans un autre monde. Je sentais depuis quelques jours que j’avais besoin de m’isoler, et Pushkar devenait soudain un endroit parfait. Ici, je n’ai rien à faire d’autre que de prendre du temps pour moi et me foutre pas mal de ce qui se passe à l’extérieur. J’ai trouvé dans la chambre 8 (baptisée en peinture bleue et jaune Bramha Gayatri) mon île déserte, ma cellule de méditant, ma salle d’isolement, ma caverne d’ascète… mon petit monde à moi, où je me laisse vivre comme je le veux, ne me soucie de rien ni de personne. Juste faire ce que j’ai envie, le temps de comprendre ce dont j’ai envie..
Sont-ce les nombreuses prières et offrandes quotidiennes de Baba pour ses dieux accrochés en poster sur les murs; est-ce le fait de me reposer et de me laisser aller; est-ce…… la magie imperceptible de Pushkar…?
Je ne sais pas ce qui a crée le déclic. Mais je me suis enfin retrouvée.. fragilisée mais bien là. Et prête à repartir avec plus de compréhension et moins de poids.
15 Novembre
17h. Le soleil tombe doucement sur le lac sacré et les collines de Pushkar. Tout est calme, la lumière est douce, les couleurs chaudes et la température idéale. Comme une fin de journée d’été dans un petit village de la Drôme… Au moment où les cigales se taisent, et avant que les grillons ne prennent du service… A l’heure où le seul bruit qui brise le silence est celui des glaçons qui cognent contre le verre de pastis.
Tout est Shanti, Shanti, tranquille.
Je suis là, shanti moi aussi, en train de boire un chai que m’a préparé Baba, sur le toit de la guest house. Baba, en fait, il s’occupe de la guest, c’est, si j’ai bien compris, un frère du proprio. En échange du temps qu’il passe ici à garder la place propre et entretenue, à préparer le dîner aux guest qui le souhaitent, son frère prend en charge la scolarisation de ses 5 enfants. Et Baba, il trouve que c’est un bon deal, et fait son travail avec beaucoup d’amour, de conscience et de respect. L’Europa Durga GH est un petit coin de paradis.. Petite, familiale, et surtout éloignée du Bazaar et de sa concentration de GH, de restos, d’israeliens et de boutiques de fringues “indiennes” (au passage, les indiens n’ont jamais porté ce genre de vêtements). Ma guest est coincée dans une ruelle minuscule, tellement étroite que même une vache a du mal à y passer. En tout cas, si elle y arrive, elle bouche complètement le chemin.
Tellement perdue, cette guest, qu’on est seulement deux à y rester en ce moment.Deux guests, Baba et 8 singes qui s’épouillent en regardant le coucher de soleil avec moi. Heureusement que Baba me dit que ceux-là ne sont pas dangereux, parce que sinon je crois que je serai pas très rassurée de voir cette grosse femelle manger le sucre dans le ramequin à 10 cms de mon pied gauche. En plus Baba me dit que je dois avoir un bon karma pour qu’elle s’installe si près de moi sans crainte. Alors si j’ai un bon karma, tout va bien…
Non décidemment, je sens que je vais être bien ici, pour quelques 100 Rs la nuit (2 euros). Une perle rare…
Je me laisse rarement embarquer par un rabatteur qui me promet une chambre anormalement pas chère. Il y a souvent un truc qui cloche, une fenêtre ou une salle de bain promise qui s’est perdue en chemin ou alors en arrivant sur les lieux, le prix a bizarrement augmenté. Alors en général j’évite. Mais dans un endroit comme Pushkar, ça peut être un moyen efficace de trouver une chambre intéressante.
Parce qu’ici, le 8ème mois du calendrier lunaire hindou ( oct-nov) a lieu la Camel Fair, une gigantesque foire où plus de 200.000 marchands acheminent leurs chameaux pour les vendre. C’est le festival le plus réputé dans le Rajasthan. Et donc, il y a un nombre démesuré de guest houses et d’hôtels pour absorber tous les visiteurs, et en temps normal, certains peuvent avoir du mal à trouver des clients. Surtout quand on est une toute petite guest de rien du tout sans publicité, et coincée dans une ruelle étroite… là, les clients, on va les chercher… Voilà comment je me retrouve dans une simple, mais belle petite chambre, avec ma salle de bain ( la seule!) et eau chaude, dans une coquette maison aux couleurs vives et assorties avec soin… pour 100 roupies… bon, faut pas que je le dise parce que normalement c’est 200. Alors n’y allez pas de ma part, ça serait mauvais pour mon karma. Mais bon, le rabatteur m’avait dit 100, et quand Baba m’a vu arriver, il a bien compris que j’étais prête à repartir, même à 125…
Les rabatteurs ont l’habitude… ils jouent sur le fait que 1/ beaucoup ne connaissent pas Pushkar en arrivant, et ça ils le repèrent vite, 2/ il fait chaud et 3/ ça fait un bon quart d’heure de marche depuis l’arrêt de bus. Alors souvent, ils montrent une première chambre pour le prix proposé, mais qui n’a rien à voir avec la description faite. Et là, soit on accepte en soufflant du genre “ok, je sais que tu m’arnaques mais je suis crevé” ou alors ou mets 50 Rs de plus pour avoir ce qu’on voulait, et dans les deux cas, c’est le rabatteur qui tire son épingle du jeu… Mais moi, là, je lâche rien. J’ai prévu de rester quelques jours ici, alors je suis prête à prendre le temps de trouver un endroit qui me plait.
Alors j’ai eu ce que je voulais, dans un lieu, à dire vrai, au delà de mes espérances..
Un endroit au calme où on vous accueille avec un chai et une boulette de chichon, où on peut utiliser la cuisine quand on veut (ou préférer se faire concocter un bon petit plat par Baba), où on se sert soi même dans le frigo, et qu’on tient ses propres comptes parce que Baba ne sait ni lire ni écrire.
Je crois que si je trouve des endroits intéressants pour mes photos, je vais m’attarder un peu ici.
Me lever de bonne heure le matin à la recherche des écoliers dans les petites rues excentrées, puis me reposer sur une terrasse, lire, écrire, dormir… Enfin bosser, je veux dire. Aller à l’usine, quoi. Même si mon usine actuelle est moins contraignante que l’ancienne… ici, je suis mon propre patron et ma seule et unique employée. Personne d’autre à manager que moi-même, et c’est déjà un challenge suffisant.
Mettre un titre à un article n’est pas forcément la partie la plus facile. Mais parfois, il est tout trouvé, et c’est d’ailleurs par là que je commence à écrire.
C’est le cas aujourd’hui, et encore une fois, je l’emprunte à quelqu’un qui a su trouver les mots mieux que je n’aurai su le faire.
Parce que depuis que j’ai quitté New Delhi et que j’ai commencé mon chemin au Rajasthan, je me laisse errer dans les petites rues, les plus petites possibles, et que… “Là où je vais, (…) c’est un pays docteur” ( Voulzy).
Certaines personnes m’ont demandé récemment si j’avais maintenant d’autres projets, puisque la collaboration avec mon “mentor” était terminée. A ceux là, je réponds que ma passion pour la photo ne date pas d’hier, ni même de un mois et neuf jours; que ce projet de repartir ne reposait heureusement pas sur des épaules incertaines et fragiles, mais bien sur ma propre motivation. Et puis faut pas croire que je vais mettre mon D200 tout neuf à la poubelle comme ça. Il en faudra plus pour m’abattre.
Mes projets restent donc les mêmes, mais maintenant ils sont miens et non plus notres.
Je n’ai pas attendu avant de me remettre au travail. Mon sujet? Les écoliers, les enfants en général. Mon but? Montrer l’Inde à travers eux. Montrer le chauffeur de rickshaw, le cireur de chaussures, le tailleur, le vendeur de chai, le barbier, même, si je trouve un gamin de cinq ans qui se fait raser la moustache en uniforme avant d’aller à l’école. Pourquoi pas? Everything possible in India, comme certains se plaisent à dire. Mes lieux de prédilection? Partout, et n’importe où, du moment que j’arrive à capter l’Inde…. Indienne…
J’ai commencé à Jaipur. Un endroit que je redoutais un peu, car de ma première visite il y a maintenant dix ans, je n’avais pas gardé un très bon souvenir. Jaipur, c’est une des bases du trépied de tour operator. Delhi/Agra/Jaipur. Ca voulait dire pour moi les bus climatisés, pleins de touristes avec des colliers de fleurs autour du cou, beaucoup d’argent et peu de temps pour le dépenser. Ca voulait dire des locaux agressifs, avides de cet argent, refusant toute negociation; alignements d’échoppes de souvenirs, et de vendeurs qui vous aggrippent le bras et vous prennent la tête.
En gros, Jaipur, ca sentait pas bon, mais fallait que j’y aille.
Et puis bizarrement, après des heures agréables dans le train avec cette famille certes encombrante, mais tellement charmante, rien n’est venu altérer ma bonne humeur. Le comité d’accueil était bien au rendez-vous comme prévu, des dizaines de chauffeurs de rickshaw qui sont venus me cueillir à la sortie du train. Et moi, je ne pouvais m’empêcher de rire…
Puis quand vint le moment d’arpenter les rues désertes et sombres (il faisait nuit depuis longtemps déjà) à la recherche d’une guest house où il restait une chambre, à trimbaler mon sac à dos de refus en refus, je riais encore…. Imperturbablement heureuse d’être dans un endroit où je n’avais pourtant pas spécialement envie d’être… Etrange, non?
Dès le lendemain matin, je me suis mise à arpenter les rues, en quittant dès que possible l’axe principal et ses vendeurs de bijoux; loin du tumulte des chemins touristiques, j’erre à l’infini dans ce labyrinthe de ruelles colorées et animées d’une vie paisible, où je ne croiserai personne durant des heures entières. Personne d’autre que les gens qui y vivent, ou y travaillent.
On m’interpelle, on m’interroge, on rigole à mon passage, et gentiement, on m’indique la direction du City Palace. Très bien, j’irai alors à l’opposé… Je cherche une école, pas un palais, si sompteux soit-il. Et progressivement, les rues se peuplent de bouts de chou en uniforme; robe bleu marine sur chemise blanche, salopette ocre et polo jaune, pantalon beige et chemisette à carreaux…
Cartables accrochés au rickshaw, ou à pied avec leur gamelle autour du cou, en vélo ou moto avec leur papa, les jeunes écoliers ont fini leur semaine. Je m’en donne à coeur joie, essayant de m’appliquer à trouver un cadrage correct, n’omettant pas cette femme au sari rouge flamboyant, ou ce muletier qui n’a pas de mule, mais un chameau pour tirer sa carriole.
C’est cette Inde là, qui peut déranger certains, qui moi, m’intéresse. Et qui, le temps d’un passage, s’intéresse à moi…
