31 décembre
Le soleil vient de disparaître derrière la montagne, il doit être 16h environ. Le dernier soleil de 2006 vient de quitter mon ciel. Je suis installée au coeur des rochers, sur une perle de sable abritée du vent et des regards, déposée sur un rocher qui surplombe la rivière.
Je repense à toutes ces premières fois que j’ai vécu en ce dernier jour de l’année. Première fois que je me réveille et assiste à l’étrange spectacle de la brume épaisse qui peine à se détacher du sol, restant accrochée aux sources d’eau chaude par la vapeur dense qui s’en échappe; première fois que j’ai un chiot du nom de Babou sur les genoux; première fois que je mets le haut noir que j’ai acheté à Mc Leod; première fois que j’essaie cette marque de shampooing en sachet à 2Rs; première fois que j’assiste en vrai à un match de cricket, et première fois que je vois le parcours de ma vie défiler dans le courant d’une rivière sacrée....
Il y a ces étendues lisses et calmes; à vrai dire il y en a peu.
Il y a ces rochers qui perturbent, accélèrent le courant, déchirent les flots...
Il y a ces remous, où l’eau est agitée, mousseuse, bruyante; elle s’affole en bouillons, cascades, éclaboussures..
Puis la surface se lisse à nouveau, laissant y exploser des milliers de bulles claires; l’agitation intérieure remonte et se laisse balayer par le courant... ça fait le bruit des galets quand la vague se retire. Les eaux deviennent alors plus calmes et le vert émeraude retrouve sa couleur si profonde.
Et j’en suis où, moi, dans tout ça...
Je repère bien, dans ma vie comme sur cette rivière, ces longues années à suivre le courant, agitée mais pas encore débordante, perturbée mais pas encore perturbante... ces années où ma surface était tellement lisse, ma vie tellement plate...
Je repère le creux de la vague, avant le premier rocher. Là où l’eau donne toute son énergie pour escalader et recouvrir l’obstacle, avant qu’au sommet, elle ne trouve enfin son potentiel maximum.
Est-ce que j’en suis arrivée en haut du rocher? Suis-je encore en train de l’escalader goutte à goutte? Ai-je déjà plongé dans ce tourbillon bouillonnant qui gicle, assourdit, écrase et propulse...
J’en suis où?
Peut-être à l’endroit où l’eau commence à s’exprimer, à cracher son énergie et sa force, à passer l’obstacle plutôt que de s’obstiner à vouloir le contourner.
Je sais pas exactement où j’en suis, ni où se trouve Tattapani sur cette carte de ma vie. Mais j’ai passé cette longue période à suivre le courant, j’ai cessé de préférer la surface plate à l’expression de moi-même.
Je suis peut-être assourdie par ces remous, au point parfois de ne plus percevoir le monde extérieur, mais peut-être que j’en ai besoin pour commencer à percevoir mon propre monde...
Je suis là, à Tattapani, sur ma perle de sable, avec mon châle sur les épaules, et j’observe ce courant qui m’emporte toujours, mais que j’apprends à maîtriser et à utiliser pour que ma barque prenne le meilleur chemin jusqu’à l’océan.
Bonne annee a tous,
Que 2007 soit pour chacun l’occasion de choisir le meilleur chemin vers son ocean.
Tattapani,
30 décembre 2006
M’y voilà enfin. Après encore une bien longue journée de bus, j’ai déposé mon sac sur le lit et me suis précipitée sur la terrasse du Spring View. Que c’est bon d’être là.... Rien n’a changé, je retrouve ma place telle que j’ai laissé il y a quelques mois, sans savoir alors que je serais si vite de retour.
La rivière est là, devant moi, d’un vert émeraude profond, elle s’écoule à mes pieds dans un bruit sourd et puissant que la pop indienne a du mal à couvrir. Je ne suis arrivée que depuis quelques minutes, mais déjà ma journée pénible s’est effacée, seuls mon postérieur, mon épaule et mon genou gauche semblent être encore traumatisés par les chocs du voyage. Mais bientôt, après mon pancake à la banane et les retrouvailles avec Umesh, j’irai dissoudre définitivement les moindres traces de douleur dans un bain bien chaud aux relents d’oeuf pourri.
C’est la première fois que je reviens dans un endroit que j’ai vraiment aimé, et c’est une sensation très agréable. J’ai pu faire signe au chauffeur du bus pour qu’il m’arrête juste au niveau de la route qui descend vers la rivière et la guest, m’évitant un long trajet inutile depuis la gare routière. Je suis rentrée dans la guest comme si je rentrais chez moi, et même si mon ancienne chambre n’est pas libre, je retrouve instantanément mes repères et n’ai pas besoin d’éparpiller mes affaires dans la nouvelle pour m’y sentir déjà bien.
Je retrouve la “plage” de sable et de galets gris, les bains naturels au bord de la rivière sacrée, où les gens du village et des touristes indiens défilent pour aller s’y laver, le gros rocher sur lequel je m’étais installée pour écrire, surplombant les remous turbulents.
Quelques vieux sont rassemblés autour d’un pot de peinture reconverti en feu aux effluves surprenantes de mangue et de santal, ils fument des bidis vidés, puis re-remplis avec soin de substance moins fruitée, mais tout aussi odorante. En quelques instants, je me retrouve invitée au milieu d’eux, reconnaissant Molik, le père d’Umesh. Je me réchauffe les mains et le coeur autour de ce petit feu, dans le silence voulu par l’impossible conversation.
C’est si bon d’être de retour, de partager un chai avec Umesh qui nous a rejoint, se remémorant le peu de souvenirs qu’on a eu le temps de construire ensemble la dernière fois... d’entendre en permanence la rivière, comme une pluie torrentielle continue... d’attendre avec impatience que le bain chaud se libère, que je puisse moi aussi m’y délasser et m’y récurer à la lueur d’une bougie.
Qu’elles sont loin, les huit heures de bus de la journée! Dire que seulement 140 kms me séparaient d’ici... Tattapani est vraiment un lieu qu’on doit mériter, surtout par la certes magnifique, mais interminable route de Mandi...
Il est presque 20h. J’ai plaqué cahier, crayon, cigarette et musique quand Umesh a toqué à ma porte pour me dire que mon bain était prêt... l’appel de la chaleur est plus forte que tout, je n’ai pas eu vraiment chaud depuis si longtemps...
Le bain est plus incroyable encore que dans mes souvenirs... est-ce le froid extérieur plus piquant et plus vif? Les deux jours à être pliée en deux dans les quatre bus successifs?
Je retrouve la cabane en béton au ¾ couverte d’une bâche en plastique bleu. Umesh a fait installer une ampoule rouge qui diffuse une lumière douce mais qui, additionnée à la vapeur qui se dégage du bain, donne une atmosphère étrange... j’allume un bâton d’encens, enlève mes chaussures et entasse mes vêtements sur la chaise en plastique. Le sol de ciment est mouillé et glacial, mais je n’ai que deux pas avant de me plonger dans une eau trouble à température idéale... je me glisse dans le bain, comme on rejoint le confort des couvertures chaudes de son lit... très chaudes..
Du bonheur liquide et odorant à 40°C, dans un bac en béton aux rebords de carreaux de céramique blanche, bonheur qui me pénètre instantanément, me détend la peau, les muscles, les os.. les moindres cellules sont innondées de chaleur et de plaisir.
Je me retiens pour ne pas laisser échapper un soupir équivoque, car quand le bonheur est si intense et si proche de la perfection, on est pas bien loin –excusez-moi du terme- de l’orgasme.
Je m’abandonne totalement dans ce bain de bien être, avant que les picotements de chaleur ne m’en fasse sortir sortir quelques instants. Je quitte le bain, m’appuie un moment sur le muret découvert, regarde le ciel qui s’opacifie, l’humidité et le froid tombent en brume épaisse et voilent déjà les premières étoiles. Puis, au bout de quelques minutes, quand mon corps refroidi cesse de fumer, je me replonge dans le bain, encore plus chaud et velouté qu’avant. Je ne sais pas exactement combien de fois j’ai répété le rituel... jusqu’à ce que mon corps reste à la température de l’eau, jusqu’à ce qu’il fonde dans le bain... ça vaut tous les massages du monde, et je suis tellement molle après ce bain que je réalise la force des tensions que je portaient en moi, à cause du froid, à cause du souci que je me fais pour mes proches, à cause des questions qui restent sans réponse...
Tout s’est liquéfié progressivement, et je ressors de mon bain exténuée et vidée, entourée de mon aura de vapeur qui se dissous petit à petit.
Mes jambes cotoneuses ont du mal à me porter jusqu’à la chambre, et après avoir pesté pour trouver dans le noir le bon code de mon cadenas, je m’écroule sur le lit et laisse tomber mes affaires sur le plancher. Out. Je mets une demi heure pour retrouver mes esprits, et en même temps l’usage de mes jambes...
No possible, M’am
Mandi, le 29 décembre.
Je m’attendais à ce que le trajet pour Tattapani soit un peu fastidieux et chaotique. 1/ je suis dans les montagnes, et 2/ je veux rejoindre un petit village hors des axes principaux, du nom de Tattapani. Tout le monde connaît Tattapani, mais surtout parce que ça veut dire “eau chaude” en hindi, et que des sources d’eau chaude, dans le coin, il y en a un paquet. Alors j’ai regardé la carte de l’Himachal Pradesh du lonely, et je me suis fait moi même mon plan de route. Ça a l’air facile.
Première destination: Mandi. Je me dis que de là, il doit y avoir moultes bus qui partent pour Tattapani, car selon l’échelle du lonely, c’est à 50 kms à peine. Après m’être renseignée cette semaine à la gare routière de Dharamsala, et au bureau officiel de la HRTC (Himachal Road Transport Corporation), je savais de sources sûres que le bus pour Mandi partait quotidiennement à 11h du mat.
Ce matin, j’ai donc fait mes adieux à la guest; l’avenir me permettra sans doute de revoir Tarun et Chandni, mais certainement pas ici. Je me suis mise en route vers 9h, j’ai prévu du mou parce que 1/ mon sac est bouclé plus tôt que je ne le pensais, 2/ j’ai une sacrée grimpette à faire jusqu’à l’arrêt des jeeps, et 3/ on ne prends jamais trop de précautions en Inde.
Je remonte la rue de Mc Leod, encore déserte à cette heure. Je croise l’australien qui a eu la flemme de descendre à Dharamsala pour envoyer son colis hier, et qui attend l’ouverture du bureau de poste pour être le premier; je croise quelques vendeurs kashmiris qui ouvrent leur boutique, en me demandant si je pars; je fais un signe de la main au gars du Carpe Diem, regrettant déjà ses succulentes pizzas, et j’arrive enfin au main square. En râlant. Pas en râlant comme les français savent le faire, mais en râlant littéralement, comme un animal blessé qui attend qu’on l’achève... je craignais d’avoir à monter cette pente avec le sac à dos, depuis mon arrivée à Mc Leod, quand je la descendais pour la première fois...
Pas le temps de souffler cependant, car une jeep vient de mettre son moteur en marche. Et si à première vue elle peut paraître pleine, le chauffeur me fait signe qu’il reste une place pour moi. Soit vingt centimètres de largeur disponible sur la banquette arrière. Je rassemble les dernières forces qu’il me reste pour jeter tant bien que mal mon sac à dos sur la galerie du toit, avant d’installer ma fesse droite sur l’espace qui lui est généreusement réservée. Cette fois ça y est, je suis partie. Bye bye Mc Leod Ganj, au revoir et à jamais.. je ne peux même pas me retourner pour un dernier regard d’adieu, car j’ai l’autre fesse de travers coincée sur la portière, les genoux plantés dans le siège de devant, et le nez dans les poils de yack d’un bonnet. Au moins je suis calée, et n’ai pas besoin de m’accrocher à quoi que ce soit dans les virages (heureusement, car les mains ne sont pas accessibles.)
J’arrive à la gare routière de Dharamsala par la grande porte, avec les bus, et découvre qu’elle est devenu un gigantesque chantier, à tel point que je me demande si c’est bien celle où je suis passée il y a quelques jours... mais derrière les montagnes de cailloux et de sable, je vois bien se profiler le bâtiment où j’avais alors mis les pieds. Même guichet, même question: Mandi ?? ; même réponse: 11am. Wait.
Alors je wait, il est 10h15, je m’assois au soleil et observe le défilé des bus devant moi, auxquels le chantier n’a laissé qu’un étroit passage.
A 10h20, le gars revient me voir: “Mandi 11am, no possible, M’am.” Et le voilà qui fait demi tour... je le rappelle, pour qu’au moins, à défaut de me donner une raison, qu’il me donne au moins une alternative! Il me montre alors le bus devant moi, en me disant “Palampur”. Très bien, je grimpe donc dans ce bus pour Palampur, mais doutant de la simplicité de cette option, je m’empresse de demander la destination au chauffeur, qui me confirme que le bus ne part évidemment pas à Palampur. Je redescends, envoie à mon guichetier un regard interrogatif, un dodelinement de la tête, les mains tournées vers le ciel, comme quand on s’apprête à chanter “ainsi font, font, font....” pour faire sourire un nouveau né. Il me réponds par un dodelinement aussi, les mains ouvertes vers le sol, doigts légèrement écartés, comme quand on regarde l’état de son vernis à ongles. “Wait!”
Je me réinstalle, après tout il défilera comme tous les autres devant moi, le bus pour Palampur.
À 10h30, je suis finalement installée pour les 34 kms qui me séparent de ma première étape. 1h45... et pourtant, le chauffeur conduisait comme un fou, faisant d’ailleurs la course avec un autre bus... sur une route de la largeur d’une seule voie, avec un beau précipice sur la droite... Je crois bien que cela ne faisait rire que lui, lui et l’autre chauffeur, qui s’avèrera être celui qui me conduirait jusqu’à Mandi..
Ceci dit, à part trois faces à faces très rapprochés avec des camions Tata richement décorés, le trajet s’est bien passé. En arrivant à Palampur, je n’ai eu le temps que d’acheter un paquet de Hide and Seek au chocolat avant de sauter dans le bus vainqueur. Direction Mandi, entre 100 et 120 kms, selon la signalisation étrange des panneaux routiers. Je suis coincée sur un siège à l’avant du bus, où j’aurais apprécié le confort d’être seule au moins cinq minutes. Ils sont vraiment petits, ces gens, c’est pas possible autrement... parce que pour moi, même les fesses bien calées au fond du siège, je n’arrive pas à faire rentrer les genoux...et la barre métallique en haut, celle où normalement on peu poser la tête, m’arrive au milieu des omoplates... ça durera en tout 4h30, entrecoupées de deux arrêts de dix minutes durant lesquels il m’aura fallu escalader montagnes de bagages et de gens bien décidés à garder leur précieuse place, pour aller me dégourdir un peu les jambes.
J’atteins Mandi à 16h30. Le trajet était long et douloureux, mais les paysages magnifiques traversés et mon lecteur mp3 l’ont presque rendu agréable.
Mandi me parait fort sympathique, étendue sur les flancs d’une petite vallée, au fond de laquelle coule une rivière qui, de là où je la vois, a l’air propre. C’est bon à savoir, mais pour une autre fois; à l’heure qu’il est, je ne pense qu’à ma prochaine et ultime étape, Tattapani.
Cette gare routière n’est pas en chantier, pourtant elle est boueuse et bien plus désorganisée que celle de Dharamsala. Je dégage mon sac du tas de bagages amoncellés sur le moteur, bousculant au passage les gens assis qui ne bougent toujours pas et ceux qui montent dans le bus et en bouchent la sortie. Je me fraye un chemin en jouant du coude, et pars à la découverte de cette nouvelle gare. Je trouve le bureau des renseignements, m’adresse à une grille peinte en vert derrière laquelle est assise une femme en train de tricoter. Tattapani? Elle dodeline de la tête, mais ayant la bouche derrière un châle et les mains occupées, ça ne veut rien dire du tout. Il y a également quatre hommes dans le bureau, ils se réchauffent autour d’un tas de braises et discutent. Alors je rentre dans la pièce, là où il y a un sens interdit sur la porte; parce que en étant une femme occidentale seule, je peux m’octroyer ce droit là et j’en profite. Ils me font immédiatement une place autour du feu, pendant que je dépose mon sac en leur demandant comment je peux atteindre Tattapani. Maintenant.
“ No possible, M’am...” J’apprécie beaucoup leur honnêteté, là où d’autres m’auraient pointé du doigt un bus aléatoire en acquiescant.
Je comprends vite le problème. Il n’y a bien sûr pas de bus direct, il faut que je passe par Karsog; le prochain bus est à 18h, et parcours les quelques 50 kms en 5 heures... j’ai donc deux options: dormir à Mandi et partir demain matin à 6h30, ou partir pour Karsog, et tenter de trouver un endroit où dormir dans ce bled que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, au coeur d’une nuit noire et glaciale.. mais dans tous les cas, je n’atteindrai pas Tattapani ce soir. Alors je reste à Mandi, j’ai encore quelques heures pour en profiter un peu.
Je quitte la gare routière, la femme qui tricote, et les quatre bonhommes qui m’ont promis de m’attendre demain matin avec un chai. J’embarque mes affaires, et emprunte la route vers le centre, où je prendrais le premier hôtel sur mon chemin. Le premier s’appelle “quelque chose Palace”, ce qui en soit ne veux pas dire grand chose quant à l’extérieur. Mais en voyant les prix affichés (c’est déjà rare d’avoir des prix qui soient affichés), celui ci a peut être bien des chambres de palace.. A 1000 Rs la chambre simple, je tourne les talons immédiatement. Le gars de la récéption me rappelle, me dit que si je veux, il peux me faire un bon prix. 250 Rs... No, too much!.... 200?....... No, 100 Rs...... Euh, no possible, M’am. For you 150, mais no hot water....... no hot water????? 60!!!!!...... ok M’am, 100 Rs, last price...... ok, mais un seau de hot water..... ok....ok.
Bon d’accord, je suis au cinquième étage, bon d’accord la salle de bain est en travaux, mais j’ai une grande chambre sur le toit, avec des toilettes, une télé, une table basse ronde et deux fauteuils... j’aurais jamais mis 1000Rs dans une chambre comme ça, mais honnêtement, au prix qu’ils me font, je leur pardonne de la pas l’avoir nettoyée et de cogner le pied contre un reste de repas sous le lit. Après tout, je ne suis là que pour une nuit, et le fond de chai dans le gobelet sur la table me servira de cendrier.
Me voilà enfin revenue en Inde... j’ai mal au crâne, je suis dans une chambre sale et bruyante, crevée du transport mais.... que c’est bon de retrouver le chaos et l’animation toujours aussi surprenante de l’Inde! Je ne tiens pas cinq minutes dans la chambre, j’ai envie de profiter du peu de temps que j’ai pour aller explorer la ville, voir comment sont les gens et ce qu’ils font sur la place de du marché, j’ai envie aussi de manger un bon dhal avec des chapattis après un jêune de 28h.
Le plaisir m’envahit de nouveau, j’oublie la fatigue et le mal du crâne, je marche avec plus d’assurance dans ces rues inconnues que dans celles de Mc Leod Ganj après dix jours. Je ne m’explique pas pourquoi, mais je me sens plus sereine, plus ouverte, plus familière dans ce décor de petite ville bien indienne. On a rien à me vendre, on me bouscule, on me laisse exister à l’indienne, avec parfois brutalité... mais autrement que par mon porte monnaie. Dharamsala m’a proposé un break appréciable et reposant, mais bon sang!, quand je redescends sur terre dans des petits bus surchargés, je saisis davantage ce que j’aime en Inde... tout ce qu’il n’y a pas là haut...
Dharamsala,
Le 28 décembre
Le temps de partir
Il est grand temps de me remettre en route. Cela fait déjà dix jours que je traîne mes savattes à Mc Leod Ganj, c’est pour ce voyage le record absolu de passivité... la dernière fois que je suis restée dix jours au même endroit en Inde, c’était pour suivre le stage de méditation Vipassana, et j’ai vécu ici à peu de choses près l’inverse...
La seule ressemblance, c’est le fait de me dire tous les jours... demain je me casse... mais quelques soucis de santé m’ayant mis K.O, et impatiente de suivre ma formation de reiki, je suis finalement restée; prenant goût aux promenades en pleine nature, à respirer de l’air frais et régénérant, profitant des meilleures pizzas qu’il m’ait été donné de manger en Inde, m’autorisant à acheter un peu de Toblerone et des muffins encore tout chaud dans la pâtisserie de Bagsou road. Un petit air de chez moi, même si le décor de Mc Leod Ganj est bien différent de celui de Lambersart, je me suis installée comme jamais dans mon immense chambre. Le nécessaire à thé, le gingembre, le citron et le miel sont dans la kitchenette, où il n’y a pour tout équipement qu’un évier et un plan de travail en béton. L’embêtant, c’est qu’ils ont oublié de penser à mettre une prise de courant, ce qui me vaut d’incessants allers-retours avec mon gobelet d’eau brûlante entre la cuisine et le salon (salon = table à côté du lit, avec un fauteuil devant). J’ai étalé mes vêtements dans le placard, certains même sur un cintre dans la penderie, ce qui est bien la première fois. Tout mon petit bordel est sorti de mon sac à dos, et éparpillé un peu partout, de manière organisée. Je me suis installée, quoi.
Mais maintenant que j’ai terminé la formation avec Alfredo, je commence à repenser à l’idée de ressortir le sac du placard pour reprendre la route. Je ne veux pas passer le nouvel an ici, alors je pars demain matin en bus pour Mandi. A environ 6-8 heures de bus d’ici. De là, je vais essayer de trouver le moyen de rejoindre Tattapani, le petit village aux sources d’eau chaude où j’ai passé quelques jours lors du dernier voyage. Sur la carte du lonely planet, ça a pas l’air d’être trop loin, je dirais à vue d’oeil une cinquantaine de kilomètres, ce qui doit correspondre à un trajet en bus de 3 ou 4h. on verra bien.
Je vais retrouver Umesh et son Enfield dans la guest de Tattapani, peut être qu’il m’emmènera encore une fois faire un tour dans les montagnes environnantes, faisant le fier à trimbaler un nénette occidentale sur sa bécane. J’espère y être dès demain soir, rien qu’à penser à l’idée de me prélasser dans le bain extérieur bien chaud et sulfureux, j’en oublie que le trajet risque d’être long et pénible. Une petite pause de bien être et de silence à Tattapani, où je pourrais continuer à pratiquer le Reiki dans les meilleures conditions.
J’aurais voulu partir dès aujourd’hui, mais les achats nécessaires ou non que j’ai pu faire m’ont obligé à envoyer un colis, et donc à me bloquer une demi journée pour aller au bout du processus.
Si ça peut être très simple et bien organisé dans certaines villes, envoyer un colis d’ici est toute une affaire...
Il faut d’abord commencer par préparer le paquet. Parce la poste ne fournit bien évidemment pas les cartons. Pour cela, ça n’est pas compliqué en soi mais il faut le savoir, il faut se mettre en quête de trouver un tailleur. On appelle ici tailleur un homme qui est assis devant une machine à coudre manuelle, au milieu d’un tas de chutes de tissu, et d’un tas de vêtements en attente d’être reprisés. Dans les lieux touristiques, y’en a toujours un ou deux spécialement intelligent pour s’installer près de la poste et se spécialiser en packaging. Je dépose mes trois sacs devant la marche de l’entrée de la cabane de béton et de tôle ondulée que j’ai reperé par le signe “parcel packing” accroché dans la rue de la poste. Mujeesh est campé là, les yeux rivés sur le chat de l’aiguille dans lequel il s’apprête à passer une double épaisseur de gros fil de coton blanc. Ça ne lui prend que quelques secondes, pour une opération que j’aurais sans doute abandonné après cinq minutes de tentatives vaines. Oui mais Mujeesh, ça fait 36 ans qu’il est tailleur, alors ses mains de “viellard de 49 ans” (c’est lui qui le dit) sont précises et expertes. Pendant qu’il termine son travail, je commence le mien. Mettre de côté tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un livre, car l’expédition des bouquins est vraiment pas chère. Évidemment, les cahiers ou coupures de journaux, je les considère comme livres. Sans hésiter. Puis les affiches d’école pour mes neveux et nièce (pour qu’ils apprennent comment on dit tigre en hindi, ça peut toujours servir), les barrettes de ram de mon mac, les guimbardes de Jaisalmer et des bâtons d’encens. Les vêtements, je les mets d’office dans un autre sac, où les rejoindront sous peu les gimbardes et l’encens.... Il fait tellement froid ici que j’ai dû m’équiper en vêtements chauds d’une épaisseur inapropriée par rapport au volume disponible de mon sac à dos. Les chaussettes qui grattent tricotées façon grand-mère (tibétaine), le châle en laine si doux et si confortable, ma belle veste en laine elle aussi, le bonnet en moumoutte synthétique et le caleçon long acheté d’urgence au marché de Dharamsala après une nuit tellement glaciale que je l’ai finie en jean sous mes 5 couches de couvertures... tout ça m’attendra sagement en France, encombrant un peu plus l’appart d’Anne Chris, pour le prochain hiver lillois... je renvoie aussi une de mes polaires, gardant celle à 100 Rs que j’ai acheté à Amritsar et que je ne regretterai pas quand elle se sera complètement décousue. J’espère juste qu’elle tiendra le peu temps qu’il me reste à passer dans le nord de l’Inde.
J’ai donc deux gros sacs légers gonflés de vêtements et autres bricoles non littéraires, et un petit sac avec les “livres”.
Mujeesh s’attaque au premier paquet, celui avec les livres. Il récupère deux morceaux de carton au sol, et protège les bouquins. Il noue deux chutes de tissu, dont il entoure les bouts de carton en serrant bien fort. Voilà, il ne reste plus qu’à emballer le tout. Il prends les mesures vite fait, et cherche dans ses morceaux de tissu de coton écru lequel sera à la bonne taille. Sans même vérifier, il coud le tissu en une sorte de poche, parfaitement ajustée au colis qu’il glissera ensuite à l’intérieur.
Puis il referme la poche, en cousant d’un gros fil blanc l’ouverture et le coins. Un trou sur le côté, pour qu’on puisse voir que le contenu est bien constitué... de livres, et il allume sa bougie pour l’opération finale qui consiste à déposer des empreintes de cire rouge sur les extrémités de coutures. Voilà, en une dizaine de minutes à peine, j’ai entre les mains un joli petit paquet tout blanc, parfaitement ficelé, sur lequel il ne me reste plus qu’à écrire l’adresse de l’expéditeur et la mienne au marqueur noir.
Le second paquet commence à poser problème dès la première étape. Il n’a pas de carton assez grand, et à vrai dire, il n’en a plus qu’un. Alors il faudra faire avec. Il me demande un coup de main pour compacter les sacs au maximum, on doit les faire rentrer dans ce foutu carton. Il prépare des autres cordes de chutes de tissu assemblées, pour ficeler les sacs que je maintiens serrés comme je peux. Puis on pousse à deux sur les sacs, le carton baille de plus en plus, ses coins menacent de se déchirer, les côtés sont bombés à la limite de l’explosion, et les rabats sont tendus et dressés vers le ciel. Mais le carton ne cède pas... et Mujeesh va maintenant consolider le tout avec d’autres cordes de récup. Bien sûr, il n’a pas de chute de tissu assez longue pour faire le tour du carton, et utilisera au moins 5 morceaux différents pour ficeler correctement le paquet. Il les cherche sous sa planche de travail surélevée à quelques centimètres du sol, en sort des poignées entières de petites découpes de toutes les matières, de toutes les couleurs, et de toute petite taille... il a certainement une très bonne raison de conserver des bouts d’écossais rose de 2 centimètres carrés.
Mon carton n’a pas très belle allure, mais il ne bouge plus d’un poil.
C’est la même histoire pour le tissu d’emballage... le plus gros morceau qui lui reste fait 30 cm sur 40. Un peu léger, et à vrai dire, rien que pour couvrir une face, il n’y a pas assez. On recherche sous le tas de pantalons en attente, on en ressort des petites pièces du tissu réglementaire... il passera en tout bien 45 minutes à préparer un patchwork monochrome assez grand pour contenir mon carton. J’ai le temps d’aller à la poste pour aller chercher le formulaire à remplir, et j’y apprends qu’étant donné la nouvelle coupure de courant, ils ne peuvent pas envoyer de colis. Car, dans une logique implacable, ce petit bureau de poste de village étriqué et crasseux est équipé d’une balance électronique... le guichet pour l’envoi des colis n’est ouvert que le matin (à partir de 10h...), et c’est bien évidemment à ce moment là qu’il y a le plus de coupures... je n’ai pourtant pas bien le choix, je dois envoyer ces colis aujourd’hui si je veux prendre le bus à 11h demain matin.
Je retourne voir où en est Mujeesh, et prends deux chais en passant. Pas d’urgence, temps que le courant n’est pas rétabli (ce qui peut prendre parfois une journée..), je suis bloquée. Mujeesh s’arrête quelques instants pour boire le thé avec moi, il me dit que je peux aller à la poste de Dharamsala, le guichet parcel est ouvert jusqu’à 13h30. Une grande poste, qu’il me dit, à seulement une dizaine de minutes de marche de l’arrêt des jeeps. Très bien, j’irai donc à Dharamsala avec mes paquets sous le bras. Du coup je lui demande de me faire un petite poignée sur le gros colis, pour que ça soit plus simple à transporter. Il est 11h30 quand je quitte Mujeesh. Je me dirige vers le main square où les jeeps attendent d’être remplies complètement avant de faire le trajet pour Dharamsala. J’ai mon gros carton sur les genoux, à la verticale, pour que le chauffeur ne me charge pas le tarif de deux personnes. Pour qu’on puisse bien s’entasser à 12 dans le véhicule. Le trajet dure une vingtaine de minutes, peut être une demie heure, puis je commence à descendre la rue principale, le gros carton sur les bras car je crains que sa poignée ne finisse par arracher le tissu. Dix minutes... ok, je me dis que si je vois un rickshaw, je peux m’offrir ce luxe... mais évidemment, les rickshaws quand on en a besoin, on les trouve pas... et les dix minutes sont passées que je ne suis pas encore arrivée à la poste. Je n’ai pas l’heure, mais il doit être aux environs de 12h30. J’ai mal aux bras, et quand on me dit finalement qu’il me reste 1,5 kms à faire, je dépose mes sacs au bord de la route, allume une clope, bien décidée à arrêter le prochain bus qui descend. Il passera forcément devant la poste... le bus tant attendu ne se laisse pas désirer, et je n’ai pas le temps de finir ma clope que je me retrouve assise coincée entre deux gaillards légèrement insistants... m’en fous pas mal, je suis déposée devant la poste quelques minutes plus tard, il est 12h50 quand je rentre finalement dans le hall bien évidemment encombré. Je fais la queue au guichet que l’on m’a indiqué, le 4, celui où il y a le plus de monde, et où le gars derrière moi trouve là une raison suffisante de me coller de manière fort désagréable. Je me retourne une fois, avec un regard qui normalement, est assez évocateur quelle que soit la langue. Pas là. Deuxième main qui se perd, deuxième regard foudroyant de ma part. Je mets mon colis à ma place, c’est lui qui fera la queue et moi je le pousserai du pied, en restant en dehors de la file. Quand vient mon tour, après une vingtaine de minutes, bien obligée de me remettre dans l’alignement de la petite ouverture du guichet, le voilà qui se recolle derrière moi, profitant du passage d’une femme en travers de la file. Je me retourne, furieuse, et m’adresse à lui en français, suffisamment fort pour que les gens autour soient interpellés... je constate une fois de plus que parfois, quelques mots inconnus sont bien mieux compris que des gestes ou des regards qu’on pense internationnaux. Car ça marche, et le vieux bonhomme, un homme d’âge mûr auquel on donnerait le nirvana sans confession, se recule de quelques centimètres que j’envahie instantanément en glissant le pied vers l’arrière. La poste bien organisée, me libère après quelques minutes seulement de tapotage de clavier.
Je peux retourner tranquillement vers Mc Leod, en prennant un bus dans l’autre sens (c’est pratique quand il n’y a qu’une rue, on a pas besoin de demander à quelqu’un de nous noter le numero en hindi pour monter dans le bon bus), puis en attendant le remplissage de la jeep qui me ramènera au bled.
Une dernière pizza au feu de bois, le courant n’est toujours pas revenu, et je retourne dans mes quartiers où j’espère pouvoir prendre ma douche, mais l’eau, coupée ce matin de trop bonne heure, n’est pas revenue non plus. Je m’installe donc au salon, met un peu de musique, un châle (j’en ai quand même gardé un...) sur les épaules, et je fais chauffer un peu d’eau pour mon thé. Je m’installe devant l’écran de mon ordinateur, et commence mes adieux à Mc Leod Ganj.
Je pars demain, et je ne reviendrais probablement jamais.
Je suis en manque d’Inde, celle contre laquelle je me suis ennervée tout à l’heure dans la file d’attente, celle dans laquelle j’ai baigné dans les bus ou jeeps, celle où j’ai toujours envie de retourner quand je la quitte un moment.
Le 25 décembre 2006
Jingle Bells, Jingle Bells!
Non, ce n’est que mon réveil qui sonne, il est 7h55. Foutue alarme que j’ai oublié d’éteindre hier... je n’ai rien ce matin qui ne justifie que je sorte si tôt de mes couvertures bien chaudes, si ce n’est qu’une autre alarme sonnera dans 8 minutes exactement si je ne me lève pas. Puisque évidemment, ma montre n’est pas à portée de main, ni de bras même si je le tends au plus loin possible. Je me lève donc, en profite pour allumer le chauffe eau dans la salle de bain et ouvrir les rideaux. Un rayon de soleil timide pénètre dans ma chambre, et je me remets au chaud. Pas beaucoup de plans pour la journée, comme d’habitude. Si le beau temps se maintient, j’irai me promener à Bagsou, le village d’à côté. Et je vais aller voir le fameux médecin tibétain dont on m’a parlé hier soir. Quand j’étais dans ce restaurant où un copain faisait un petit concert, et que mon estomac souffrait des odeurs de nourriture qui s’étendaient dans la pièce exigüe en un nuage épais et gras. Une Suissesse qui vit là depuis 4 mois, installée à la même table que moi, s’est empressée de me recommander cette femme d’expérience, qui a fait des miracles avec elle.
Alors très bien, aujourd’hui j’irai donc à Bagsou puis chez Dolma pour un check-up médical et un massage si affinités.
La froide douche
Ce planning me laisse largement le temps de me replonger dans un semi sommeil. Sous ma montagne de couvertures, j’attends les yeux mi-clos que le chauffe-eau commence à faire un bruit d’eau qui bout. Entre le moment où je switch l’interrupteur et celui où je peux profiter du seul moment de vraie chaleur de ma journée qu’est la douche, il s’écoule minimum 45 minutes. La douche est un bonheur furtif pour lequel il faut peiner longtemps... d’abord sortir du lit, quitter la chaleur des couvertures pour le froid glacial de cette chambre qui me pénètre instantanément. J’enfile mon bonnet et me couvre de mon châle que je retire d’un geste brusque de l’ammoncellement de strates laineuses dont il a fait partie pour la nuit. Le plus dur reste à venir, quand je tourne le robinet de la douche et que l’eau se met à éclabousser le sol carrelé: car à ce moment là, il me faut enlever mes chaussettes et le caleçon long que j’ai dû acheter pour dormir. Sinon ils seront trempés, et le séchage n’est jamais garanti pour le soir même... je me retrouve transie, pieds nus et en culotte, sur ce carrelage qui me semble être une véritable plaque de glace. L’eau qui commence à couler est tout aussi froide, mais se réchauffe rapidement. Je grelotte en retirant le reste de mes vêtements, et grelotte encore plusieurs minutes sous les jets d’eau brûlante. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà eu la chair de poule en prenant une douche aussi chaude, mais le froid est si intense que j’en ai du mal à ressentir la température de l’eau qui, en conditions normales, me paraîtrait excessive. Progressivement, ma peau se réchauffe, tout au moins celle qui a la chance d’être touchée... car les moindres millimètres carrés en dehors du jet sont gelés par l’air ambiant. Même le savon est glacial, et je me frictionne avec une énergie maladive pour ne pas perdre le bénéfice de la chaleur de l’eau. J’aurais bien envie de laisser l’eau couler sur mes cheveux et innonder mon visage, mais le lavage des cheveux est stratégique et je ne le fais plus maintenant qu’en cas de stricte nécessité. C’est un bonheur bien trop court, pour trop de souffrance à venir... car dès que je fermerais le robinet, le froid commencerait à me planter des aiguilles dans le crâne par milliers, à me paralyser la mâchoire et à me serrer les tempes comme dans un étau. Non, aujourd’hui je n’en ai pas besoin. Je me contente de réchauffer mon corps et mon visage, je profite de chaque goutte et reste contractée, les bras en croix sur ma poitrine, sous le jet. Jusqu’à ce que sa chaleur commence à donner les premiers signes de faiblesse, et là je dois couper le robinet à la hâte, car j’ai déjà testé le moment où brutalement, l’eau redevient glaciale... c’est juste après les premiers, et uniques signes de baisse de température. Ca n’est pas le genre d’erreur qu’on reproduit.
En Suède, après un sauna, les gens prennent une douche glacée, paraît que c’est bon pour la santé. Dans ma salle de bain de Dharamsala, c’est un peu pareil, sauf que je commence par une douche brûlante, et qu’une fois l’eau coupée, la pièce fortement embuée devient un sauna glacé...
Je m’essuie à la hâte, car la serviette est froide, mouillée et froide. J’enfile mes vêtements froids eux aussi, les empile les uns sur les autres; deux tee shirts, une chemise, deux vestes polaires, un foulard autour du cou, un bonnet sur la tête, un jean (aaargh... que c’est froid, un jean...) et deux paires de chaussettes, dont une en laine. Je m’enroule de nouveau dans mon châle en branchant ma résistance pour chauffer de l’eau. En attendant, je me reglisse sous mes couvertures pour finir de me réchauffer de ce rituel matinal. L’eau de mon gobelet chauffe beaucoup plus vite que celle du cumulus, et je peux rapidement redonner à ma température interne une valeur convenable. Tout au moins suffisante pour commencer à me préparer à l’idée d’attaquer ma journée. Je bois mon thé assise sur le balcon, au soleil. Je regarde les montagnes aux alentours, il a neigé cette nuit sur les hauteurs, et des nuages sont encore accrochés sur les plus hauts sommets. La vallée de Dharamsala est voilée, et les reliefs se distinguent dans des dégradés de bleus. La lumière est pâle, timide, c’est juste un nouveau matin d’hiver.
Promenade vers Bagsou
Je retire quelques couches de vêtements avant de me mettre en route. Car quoi que je fasse, il me faut démarrer par une montée raide qui durera une bonne dizaine de minutes pour aller au centre du village, et ça, ça a au moins le mérite d’être efficace pour réchauffer. Il est 10h passées, la rue est pourtant presque déserte. Les magasins sont fermés pour la plupart, et seuls de rares tibétains ont enlevé la bâche bleue qui protége leur étal pour afficher leur marchandise. Des châles, des chaussettes, des bonnets, et des vestes en laine. Quelques bijoux. Un seul vendeur de momos (sortes de gros raviolis tibétains) est installé, d’habitude ils sont au moins quatre. Je passe devant mon cordonnier, sur la route de Bagsou, celui qui l’autre jour a réparé ma puma droite. La réparation de la gauche de Jodhpur tient à la perfection. Je m’arrête et lui offre une cigarette, on parle de la pluie et du beau temps, il est gentil comme tout, et courageux comme pas possible. A tenir son petit bout de trottoir, les trois quarts du temps à l’ombre, et les trois quarts du temps sans clients. Les tibétains sont plutôt des gens bien chaussés. C’est lui que me fait remarquer que c’est le jour de Noël. Parce que c’est pas bon pour le buisness. C’est pour ça que tous les magasins sont fermés. C’est Noël. C’est Noël depuis plusieurs heures déjà, et je le réalise maintenant en discutant avec un cordonnier indien du Punjab venu faire affaire à Dharamsala. Ça me donne l’idée d’aller au temple, à Bagsou, pour souhaiter un joyeux Noël à Shiva. Après tout, je l’ai fait pour Jésus et Buddha hier. Tout est quasi fermé là aussi, mais le village est envahi de touristes indiens fraîchement débarqués pour leur vacances d’hiver à la montagne. Ils déchargent leur voiture devant les hôtels, en riant fort en en prenant des photos. Je ne m’attarde pas trop, j’en ai vite ras le bol des gars qui me demandent si ils peuvent être immortalisés à côté de moi sur leur téléphone portable. Flatteur, mais vite saoûlant. J’esquive en me promenant sur les chemins entre les maisons en contrebas du village, reste un moment à regarder la vallée qui ne se dévoile toujours pas, à observer le jeu de deux mangooses sur un rocher (je sais pas le nom en français..), avant de rebrousser chemin et de retourner vers Mc Leod. Sur la route du retour, mon estomac me rappelle à l’ordre. Je ne sais pas si il me manifeste son appétit ou son désir d’aller au plus tôt voir cette Dolma-la-miraculeuse. Après les kilomètres effectués, le ventre vide depuis hier midi, je prends le partie d’avaler une soupe avant d’aller en consultation; une soupe tibétaine (thenthuk), avec des grosses nouilles plates et des morceaux de légumes dedans. En fait, je n’avale quasiment que le bouillon, et je m’en féliciterai une trentaine de minutes plus tard, quand, après m’avoir auscultée (à savoir pris mon pouls de ses trois doigts sur chacun de mes poignets), Dolma commencera à me masser le ventre avec énergie.
Tibetan massage
Dolma a quitté le Tibet et s’est installée à Mc Leod depuis un an et demi, avec son mari. Ils ont pour cabinet medical une petite pièce, avec deux tables de massage séparées par un rideau blanc, les murs sont recouverts de prières bouddistes, de mandalas tibétains et de posters des points d’acupressure. Je m’assois sur une chaise, et regrette qu’elle ne puisse allumer son petit chauffage électrique à cause de la coupure de courant, qui bien que quotidienne, reste pourtant totalement imprévisible car elle ne tombe jamais au même moment de la journée. Dolma prend mon pouls, et en déduit que mon estomac a pris froid... rien de bien méchant, me dit-elle, et après un massage et une semaine de traitement aux plantes tibétaines, mon estomac sera comme neuf. Je retire mes vêtements, heureusement le haut seulement, et elle me recouvre rapidement le dos nu de couvertures, avant de commencer à m’enduire d’huile. Le massage tibétain est particulier, à la fois doux et énergisant, à la fois relaxant et douloureux... ses mains glissent sur mon dos, ses doigts s’arrêtant pour presser sur des points bien précis, que je reconnais du massage thailandais. J’ai tant de tensions dans les omoplates que j’ai l’impression qu’elle enfonce une aiguille métallique dans ma peau, et qu’elle envoie une décharge électrique. Elle appuie avec force, s’aidant du poids de son corps, et j’en sursaute parfois en riant nerveusement. Puis les paumes de ses mains me caressent et me soulagent, avant que la douce torture ne reprenne quelque part ailleurs. Puis elle s’attaque à mon ventre, écrasant la paume de ses mains sur mon estomac, sur mes intestins qui en gargouillent d’être dérangés de la sorte. Elle tire sur ma peau, tourne autour de mon nombril en appuyant ses mains entières, puis frotte l’ensemble avec énergie. Je me sens secouée mais détendue quand elle commence à tenir ma tête entre ses mains, et à me masser le cou, à m’enfoncer ses doigts dans la nuque, à la base du crâne, tellement qu’elle soulève le poids mort de ma tête de la force d’un seul pouce. Elle caresse ensuite mon visage, le front, les joues et le menton, avant d’écraser mes tempes, d’appuyer sur mes yeux jusqu’à ce que je vois des étoiles, de me tirer les oreilles ou de les cheveux... Tous les gestes sont d’une précision impressionnante; et dès que ses mains arrêtent de s’agiter, je me sens détendue, relaxée, admirant la justesse avec laquelle elle mesurait la force de ses pressions. Je l’ai appris en suivant le stage de massage thailandais, le plus difficile n’est pas de connaître les gestes ou les points d’énergie, mais bien de gérer la douleur. Sans la moindre douleur, le massage n’est pas efficace; il faut savoir doser la pression pour une douleur supportable. Et c’est là qu’on reconnait l’expérience d’un masseur. Et je reconnais sans hésiter l’expérience de Dolma... Dolma et ses doigts magiques. Je vais peut être suivre un stage avec elle, pendant quelques jours. J’aurais bientôt en Anne Chris et Alex deux volontaires (si si!) pour le mettre en pratique...
Dolma me tend mes vêtements, tandis que je goûte au délice d’être au chaud, parfumée d’huile, et parfaitement détendue. Je reprends mes esprits tout doucement, elle prépare des petits sachets plastiques avec des petites boulettes marrons comme des crottes de lapins, qui me serviront de traitement pendant une semaine. Des crottes de lapins à mâcher d’abord, et à avaler ensuite avec de l’eau chaude. Que des plantes médicinales de la tradition tibétaine, aux odeurs de terre et d’épices. Une le matin, trois le midi, et deux le soir. Je prends note de la posologie, bien décidée pour une fois à la suivre jusqu’au bout, et règle les quelques 200 Rs que le lui dois (un peu moins de 4 euros) en la remerciant avec respect. Je me sens légère en repartant, comme si un ballon gonflé à l’hydrogène était accroché à chacune de mes épaules.
Je redescends la rue, m’achète deux paires de chaussettes de laine en passant, puis poursuis le chemin vers ma guest. Je traverse une fois de plus le chantier, ils mettent une couche de dalles de béton sur la terre de la rue, et Noël ou pas, les femmes continuent de charrier des paniers sur la tête, du gros tas de graviers jusqu’à la bétonneuse quelques mètres plus bas. J’attends mon tour pour passer mon chemin, entre la bétonneuse et le bord de la demie partie de route déjà dallée. Un peu de repos, mes trois boulettes à croquer du midi, un gobelet d’eau chaude, et ¾ d’heure de grimaces de dégout plus tard, je vais faire un tour sur internet pour voir les beaux commentaires laissés sur le blog... merci de vos voeux et de vos encouragements, et merci aussi à ceux qui me les envoient par mail... ça me rebooste un peu plus pour la fin de journée, et passer un coup de fil à mes frères et soeurs ensemble pour Noël, avoir mes neveux et nièce au téléphone qui me disent ce qu’ils ont eu comme cadeau, achève définitivement de me redonner le sourire. Je retourne dans ma chambre finalement plus si froide que cela ce soir. Je commande un dhal avec du riz à Tarun, histoire de manger d’ici une bonne heure si ils sont rapides, et m’installe chez moi. Je mets de la musique, allume un bâton d’encens et les deux bougies sur ma table de chevet, et me fais chauffer de l’eau pour le thé.
J’ai envie d’écrire ce soir, encore une petite chose de plus qui rend ce jour finalement un peu plus différent des derniers. Une journée qui a commencé comme beaucoup d’autres, puis qui à mesure du temps est devenue spéciale. J’ai eu le plus beau des cadeaux en recevant un coup de fil imprévu de mon homme, je me suis sentie relâchée et heureuse, et en communion avec les gens que j’aime.... c’est peut être ça, Noël, finalement...
