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Mercredi 16 avril 2008 3 16 /04 /2008 10:39

Visa story

 

Dimanche. Je passe ma première matinée entre l’ambassade indienne et celle du Pakistan. Je me sens chanceuse, car mon visa indien est prêt. Je n’aurais qu’à déposer mon passeport le matin, et le récupérer tamponné l’après midi. Je me souviens du couple de français que j’avais croisé à l’ambassade quand j’avais déposé ma demande, tellement heureux d’avoir enfin le précieux papier après …. 19 jours de patience…. Il m’en aura fallu que cinq…. Et encore, si je n’étais pas partie vadrouiller à Kashan et Isfahan, je l’aurais déjà récupéré. Ça présage de bonnes choses pour le Pakistan, en tout cas, j’ose l’espérer…. Je suis optimiste, parce que je sens que c’est bien mon chemin, et si c’est réellement le cas, alors je ne rencontrerais pas de difficultés. Je suis confiante.

Passage à l’ambassade du Pakistan, je déchante un peu quand je constate qu’il me faut attendre plus d’1h30 simplement pour récupérer le formulaire….  Je ne dis rien, reste patiente. De toute façon, je n’ai rien d’autre à faire, et j’aime autant jouer la carte de la docilité, avec un léger regard de chien battu, pour attirer la sympathie de l’employé chargé de réceptionner les demandes. J’ai appris à adapter mon comportement aux circonstances, et à en jouer…. Tous les moyens sont bons….

On me donne donc les formulaires à remplir, et la liste des documents à fournir. Photos, copie du passeport, lettre de recommandation et argumentaire sur papier libre pour expliquer pourquoi je n’ai pas fait la demande en France.

Je tente la naïveté, en demandant si je peux présenter une recommandation pour un autre pays que pour le Pakistan… on ne sait jamais, j’en ai rencontré qui ont eu leur visa pakistanais à Delhi, avec une lettre de reco pour l’Iran. Il me répond que non.

C’est donc là que ça se corse.

Je rentre à l’hostel, épuisée mais déterminée. Toujours. Il me faut trouver un moyen d’avoir une lettre de recommandation. L’ambassade de France m’avait d’ores et déjà prévenue, je ne peux espérer en obtenir une que si je me rends au Pakistan par avion. Il me faut donc un justificatif à leur présenter. Sois je passe par internet, fais une réservation pour l’annuler ensuite, perdant une journée à attendre le mail de confirmation et environ 100 euros de frais (pour un billet à 150 euros…), soit je passe par une agence de voyage ici et leur demande de m’aider à truander mon ambassade moyennant une commission… délicat…. Mais on est en Iran.

Je passe deux bonnes heures à réfléchir en buvant du thé. Je n’ai pas encore décidé qu’il me faut retourner à l’ambassade indienne pour récupérer mon visa. Et je ne manquerais le rendez-vous pour rien au monde… direction le métro, la ligne 1 vers Miramad, 6ème station. Je connais le chemin par cœur. J’ai le temps de continuer ma réflexion. Est-ce que l’ambassade de France a besoin d’un billet d’avion, ou d’une simple réservation ? il faut que je les appelle pour en avoir le cœur net. Mais pas avant demain 9h…

J’attends patiemment l’ouverture des portes de l’ambassade indienne, mes écouteurs enfoncés dans les oreilles. Les gens s’accumulent devant la grille, et cela promet encore de joyeuses bousculades… peu m’importe. Je veux bien qu’on me bouscule, laisser passer devant moi les femmes pressées et pressantes, tant qu’on me demande pas de revenir demain…. A 16h45, je repars un large sourire aux lèvres, en ne cessant de contempler mon visa…. Ça y est, je suis enfin autorisée à mettre les pieds en Inde… je suis tellement contente que je m’arrête en cours de route dans une épicerie pour acheter une boîte d’ananas en conserve et deux paquets de toblerone. Il faut fêter l’événement dignement…

De retour à l’hostel, je partage ma joie et mon chocolat avec Ghosem, Javat et Mr Adish, membres du staff. Puis je leur fait part de mes questions pour la lettre de recommandation… Mr Adish connaît quelqu’un qui travaille dans une agence de voyage, le fils d’un ami à lui, et passe un coup de fil. Ça me coûtera 60 US$ de frais d’annulation si il faut présenter un billet, et rien du tout si l’ambassade de France se contente d’une simple réservation factice…. Ça paraît facile…. Rien d’autre à faire pour ce soir, donc, si ce n’est de fumer un narguilé, boire du thé, discuter avec Laurent de l’arrangement de la cuisine pour la rendre plus conviviale, et d’attendre que le livreur me ramène un chicken kabab dans une boîte en polystyrène. Je suis extenuée, mais me couche encore tard, finissant la soirée à siroter des verres de vodka-fanta orange avec Ghosem en parlant de la prohibition dans son pays….

Le lendemain, je me lève aux aurores. Enfin pas tout à fait, mais trop tôt dans tous les cas. J’ai rendez-vous à 8h30 avec un copain de Ghosem qui a une moto, et qui va m’emmener pour mon circuit administratif de la matinée. Agence de voyage, ambassade de France, et si tout va bien, ambassade du Pakistan avant 10h45, heure à laquelle ferme le service des visas. Pas évident dans la mesure où les trois lieux sont dans trois directions opposées… je compte sur l’habilité d’Hassan pour se faufiler dans le traffic démesuré qui envahit les rues de Teheran. A 9h, je suis à l’agence de voyage, en train de boire un thé, attendant que quelqu’un décroche le téléphone de l’ambassade de France. Je tombe sur une voix charmante, avec un léger accent qui me laisse à penser qu’elle n’est pas française. C’est un bon point. Je lui dis que je suis décidée à aller au Pakistan en avion, que je suis dans une agence de voyage prête à prendre un billet, mais que je suis embêtée parce que si on me refuse le visa pakistanais, je devrais payer des frais d’annulation… je prends un air désespéré, si bien qu’elle finit par me dire qu’une simple réservation leur suffira pour me transmettre la lettre de recommandation, et que si je passe dans la matinée, je pourrais la récupérer demain après midi… soit mardi. Ce qui veut dire que je ne pourrais pas aller à l’ambassade du Pakistan avant mercredi matin, et comme ils m’ont annoncé 2 à 3 jours de délai, et qu’il y a le week end (vendredi et samedi), je pourrais dans le meilleur des cas récupérer mon visa dimanche….

Oui mais madame, dimanche c’est le 20, et justement, mon avion part le 20… je joue la comédie, et dois lui sembler si désabusée qu’elle accepte de tout faire pour que j’ai ma lettre demain matin…. Très bien… je souris en raccrochant le combiné, l’ami de Mr Adish me fait une fausse réservation pour un vol dimanche, en me demandant avec un clin d’œil si la compagnie Emirates me convient… je repars avec un joli papier, qui fera totalement illusion quelques dizaines de minutes plus tard, dans les mains de Pupac, la jeune femme de l’ambassade de France qui semble prise de pitié pour moi…. Elle me confirme que je pourrais revenir le lendemain à 9h, qu’elle irait voir elle-même l’ambassadeur pour qu’il appose sa signature et officialise ainsi le document.

Hassan me ramène à l’hostel, ma journée est terminée, il est 10h30. Au programme, faire une lessive dans le lavabo, débarrasser la cuisine et aménager le toit pour qu’on puisse s’y installer ce soir pour fumer le narguilé. Puis j’irai acheter des pommes de terre et des oignons. J’en ai marre des kababs. Contre toute attente, je me sens bien dans cet endroit. Presque comme chez moi, si il n’y avait pas cette tribu de coréens et de japonnais qui investissent la cuisine, y empêchant l’accès des heures durant pendant qu’ils se font cuire leurs pâtes importées.

Le temps passe, à coup de bavardages (pas avec les asiatiques qui semblent avoir construit un mur autour de leur communauté) et de verres de thé, de parties animées de démineur avec Ali, un gamin de 12 ans qui loge ici avec ses parents depuis quelques temps. On fume le narguilé dehors, liant la douceur de la fumée mentholée à celle de l’air, chacun en préparant son plan pour le lendemain.

Pour moi, c’est normalement la dernière étape avant l’attente de réponse du Pakistan…. Je récupère comme prévu la lettre de recommandation, à condition de signer une décharge stipulant qu’on me déconseille vivement d’aller dans 98% du Pakistan, et que si je m’y rends quand même, c’est à mes risques et périls… le genre de papier qui refroidit, mais certainement pas assez pour renoncer à mon voyage…. Pupac me tend la lettre, ainsi qu’une carte de l’ambassade où elle a écrit son nom, me disant que je pouvais l’appeler si il y avait le moindre problème là-bas… elle est adorable, et semble être soucieuse pour moi… de mon côté, je tente de cacher mon excitation à l’idée que la frontière s’ouvre enfin à moi. Je la quitte précipitamment, en la remerciant chaleureusement, lance un ultime au-revoir au policier de garde que je ne reverrai plus trifouiller dans mon sac pour y sortir ma clé de chambre qu’il a pris pour une arme potentielle et saute sur la moto d’Hassan qui démarre en trombe. Il faudra une bonne vingtaine de minutes pour filer à toute allure à l’ambassade du Pakistan, mais j’y arrive à temps. Je dépose les papiers, tout y est, il ne me reste plus qu’à attendre qu’on me convoque pour l’entretien obligatoire avec le consul. Je patiente 2 longues heures, pensant tantôt à ce que je vais bien pouvoir répondre aux questions de Mr le consul, tantôt à Hassan qui doit se demander ce que je fais.

Puis vient mon heure. Je rentre dans le bureau, ne sachant pas trop à quoi m’attendre, ni pourquoi je suis la dernière à passer l’interview. Le consul me reçoit avec un large sourire, se levant de son siège confortable en ouvrant les bras. Je suis surprise de cet accueil, accepte bien sûr son invitation à m’asseoir, et adopte l’attitude de jeune demoiselle souriante et …. Soumise… je réponds oui et amen à tout, lui dit que je rêve d’aller dans son pays depuis si longtemps, tellement on m’en a vanté les innombrables mérites… cela semble lui suffire, il parcourt à peine mon dossier, ne tiquant que sur la durée du visa que j’ai demandé…. Comment ça 15 jours ? il prend presque un air sévère en me disant qu’il m’en donne 30…. Un coup de tampon sur ma demande, une signature, et il me dit avec un grand sourire de revenir le lendemain matin…. Parce que sinon je risque de tomber dans le week end, et que ça serait trop bête de devoir retarder mon départ…. J’en reste sans voix…. Je repars incrédule, ayant une pensée pour John, qui avait dû attendre 10 jours…. il ne reste plus qu’à aller déposer l’argent dans une banque toute proche, et je suis attendue demain matin pour déposer mon passeport et le reçu…

Si ça c’est pas un signe que devais aller au Pakistan…

Je rentre toute légère à la « maison », Mr Adish est le premier à me demander le résultat de mes démarches, et bien qu’en général peu démonstratif, il se lève de son siège en applaudissant ! si la culture iranienne n’était pas ce qu’elle est, je crois qu’il m’aurait pris dans ses bras ! tout le monde se réjouit pour moi, et pour fêter ça, à défaut de pouvoir leur offrir une bière, je prévois de m’occuper du repas du soir pour tout le monde.

J’ai beaucoup de mal à contenir ma joie, mais reste cependant réaliste… tant que je n’aurais pas le papier sous les yeux pour de bon, je ne serais pas totalement libérée de ce poids. John y est retourné 5 jours de suite, l’ambassade lui promettant à chaque fois que le visa serait prêt le lendemain. Mais j’ai bon espoir, je suis même très confiante, me forçant à garder un léger doute à l’esprit pour ne pas tomber de haut, au cas où….. la soirée se finit encore tardivement, joyeuse, légère, bien loin de la morosité de Teheran. On parle de nos rêves, de l’Inde ou du Caire, de nos sentiments mitigés pour l’Iran, des foutues formalités, de la liberté…

Puis vient enfin le jour J. On est mercredi. Le réveil est de plus en plus difficile, tant la fatigue physique et psychologique s’accumule. 8h30, j’enfourche la moto. Hassan ne pouvait pas venir ce matin, mais j’ai trouvé un autre conducteur grâce à l’aide du staff qui ne cesse de se montrer aimable et investit dans ma cause….après quelques frayeurs, plusieurs avants de bus à quelques dizaines de centimètres de mon visage, le genou qui cogne contre des pare-chocs de voitures, et me voilà devant l’ambassade. Pour, je l’espère, la dernière fois. Je retrouve la salle d’attente grisâtre où hurle la télé réglée sur une chaîne pakistanaise, les gens qui ont déposé leur demande attendent patiemment le moment de leur entretien, les autres s’agglutinent devant la petite trappe derrière laquelle se cache l’employé du service des visas. Je m’accroche à l’aggloméré humain, pressée contre le tchador d’une femme et la malette d’un homme, tente de prendre en vain ma place dans une file inexistante, tendant mon passeport au dessus de ma tête. Je garde une attitude calme et patiente qui a fait ses preuves jusqu’à maintenant. Tellement calme et patiente que mon tour ne viendra que quand tous les autres seront passés. Ça m’est égal. Je tends finalement mon passeport avec le reçu que la banque m’a donné. L’employé me regarde, et me dit que mon visa n’est pas prêt. Peut être demain.

Je dois avoir une mine déconfite, mais pas encore suffisamment, alors je théatralise et prends un air vraiment désemparé. Mais Mr le consul m’a dit que, vous comprenez, et puis du coup j’ai réservé un billet de bus, vous comprenez, c’est embêtant, comment je vais bien pouvoir faire, il m’avait dit de revenir aujourd’hui…. Ça a l’air de marcher, je ne lâche pas jusqu’à ce qu’il prenne son téléphone. Je ne sais pas qui il appelle, j’espère secrètement qu’il s’adresse au consul… je ne comprends pas un mot de la conversation, et ne sais pas quoi penser de cet homme…. Si le comportement du consul était transparent, ce n’est pas le cas de celui ci…. J’attends, priant pour que le hiérarchique, quel qu’il soit, s’intéresse à ma cause. Ça ne dure que quelques secondes, mais cela me semble une éternité pendant laquelle plus rien n’existe… comme si ma vie même dépendait de ce coup de téléphone. J’attends la sentance, de savoir si je suis condamnée à rester un jour de plus, ou libre sans condition de reprendre mon chemin….. car même si je pourrais être dans un endroit plus désagréable que le Mashhad hostel, je n’en peux plus de me cantonner à ces quatre murs…. Laissez moi reprendre le bus, vers d’autres horizons, vers d’autres fatigues, d’autres plaisirs, d’autres désillusions aussi…. Laissez moi reprendre mon voyage, je vous en prie…. Il raccroche. Je ne cesse de fixer son regard, essayant d’y percevoir un signe, quel qu’il soit….

Ok. Come back 4 o’clock.

Je lui fais répéter trois fois, pour être bien sûre ; il me confirme, en me disant de ne pas oublier le papier pour le retrait. 4 o’clock. J’ai tellement espéré que j’ai encore du mal à y croire ; cette fois c’est bon. A moins que…. Non, c’est pas possible qu’il y ait eu une incompréhension, pas cette fois. Retour à l’hostel pour les ultimes heures d’attente. Laurent essaye de calmer mon entrain, me dit qu’on ne sait jamais, mais je ne veux pas y croire.. j’aurais mon visa cet après midi, je le sais, je le sens.

Et j’ai eu raison d’y croire… A 16h30, le temps de mariner encore un peu plus, je ressors de l’ambassade en brandissant mon passeport, victorieuse, devant des gardes de la police diplomatique qui me regardent perplexes.. Mon chauffeur sur sa moto m’attends de l’autre côté de la rue, il n’a pas l’air de comprendre, pas plus que les gardes… et pour cause…. Comment comprendre le bonheur que représente un simple bout de papier pour certains, et la réalisation d’un rêve pour moi… c’est bien plus que des papiers à remplir, plus qu’une frontière qui s’ouvre, c’est un chemin qui retouve son caractère libre et infini, mes ailes qui se déployent à nouveau, prête à conquérir le monde qui s’offre à moi, sans que rien ne m’arrête….

Je sens gonflée d’énergie, d’une force et d’une confiance incomparables, heureuse d’avoir cru que ma détermination ne serait pas vaine, d’y avoir cru jusqu’au bout.

Je vais au Pakistan… ça en ferait pâlir plus d’un, et moi j’attends ça avec une telle impatience…

Plus une minute à perdre.

Je prends le bus ce soir, je quitte Teheran, Goshem, Ali, Laurent et tous les autres pour de bon. Direction Yazd où j’arriverai demain matin. Avant dernière étape iranienne. Je ferai un ultime stop à Bam, et en fin de semaine, je serai à la frontière….

Je vais au Pakistan, contre toute attente, contre toute recommandation, mais avec ma bonne étoile, ça ne fait aucun doute…

Par amelotour - Publié dans : Avril 2008 - Iran
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