Dimanche 20 avril 2008

Dimanche 20 avril


 Bam, dernière étape iranienne… en m’enfonçant vers l’est en direction de la frontière, je savais que l’aventure allait se corser.
Je quitte Yazd par le bus de 10h direction Bam, et là déjà, les passagers ne sont plus les mêmes.
Une femme s’installe à côté de moi, nous serons ainsi deux pendant quelques heures, jusqu’à ce qu’elle ne descende du bus et me laisse seule au milieu de tous ces barbus à la peau sombre. Finis les jeans et les tee-shirts moulants, les coiffures gominées et les lunettes de soleil, il semblerait que là où l’on va, rien de tout cela ne soit plus nécessaire. Les hommes revêtent tous une longue tunique blanche, verte kaki ou marron, les plus vieux ont un chapeau tissé et une longue barbe peignée ; les visages sont noirs et durs, la peau marquée et les yeux petits mais tout aussi obscurs sont de ceux que l’on préfère éviter…
 Leur allure m’impressionne, ils ont quelque chose d’agressif dans leurs gestes et leur façon de parler, même dans leur manière de rire, mais plus que jamais, on me respecte. Personne ne se risque à s’asseoir à côté de moi, ni à m’adresser un regard déplacé, et quand on m’offre un gâteau ou un verre de thé, dans une quasi-indifférence, je sais que c’est pas respect. Simplement.
Le voyage sera long, notre bus s’arrêtant régulièrement pour des contrôles de police qui s’accompagnent toujours d’un silence macabre et tendu. Simple paranoïa de ma part ? ou… ou rien. Je ne veux rien savoir. Pendant des heures entières, on traverse des paysages secs et désolés sans aucune trace d’habitation, un décor sauvage rendu plus hostile encore par le ciel noir menaçant de tomber en rideaux de pluie.
L’arrivée à Bam ressemble à beaucoup d’autres, déposée à un rond-point avec mon sac, au milieu de taxis et de passagers en attente avec leur barda.
 Fatiguée, je ne cherche pas la complication, et saute dans un des taxis jaunes, ceux dont on ne doute pas qu’il s’agisse de taxi officiel.
 Direction l’Akbar guest house que l’on m’a vivement recommandée. Je découvre les faubourgs de la petite ville de Bam, qui a été presque entièrement détruite par un violent tremblement de terre il y a quelques années (2003), et qui semble peiner à sortir des décombres.
Je traverse des rues de ruines, où la vie renaît dans des contenairs métalliques ou de simples bâtisses en préfabriqué. Quelques bâtiments meurtris de fissures tiennent encore debout, mais menacent de s’effondre eux aussi. Je voulais venir à Bam, non pas pour constater l’ampleur des dégâts, je ne croyais pas qu’ils puissent être encore si visibles….
Je voulais venir parce que celle ville est délaissée par les touristes depuis que sa fabuleuse citadelle a été réduite en poussière. C’est injuste pour les gens qui y vivent et qui on déjà tant perdu….
 Si ma contribution, si modeste soit-elle, peut être une aide à la reconstruction, alors je préfère dormir ici qu’à Yazd.
Je découvre l’Akbar guest house, qui n’a pas été épargnée non plus, et son chaleureux propriétaire m’accueille à bras ouvert dans son humble décor de tôle et de parpaings, où se situent les chambres provisoires… faute de moyens, le nouvel établissement est encore en construction.
Après le thé et les échanges habituels, Akbar me met au parfum : dès que je voudrais sortir, il me faudra l’en informer pour qu’il contacte la police. Depuis qu’un japonnais a été enlevé il y a six mois, chaque étranger a droit à sa propre escorte policière…
Ça s’annonce fort sympathique..
 Ma foi, il est tard, je suis crevée et une fille d’Akbar m’apporte sur un plateau la seule raison que j’avais de vouloir sortir… un bon repas, suivi d’une douche et de quelques verres de thé en compagnie d’Akbar et de mes gardes du corps, ça sera bien assez pour finir la journée.

 Le lendemain matin, je me laisse traîner au lit jusque 8h30. J’ai du mal à combler le manque de sommeil, et je dois dire que cette idée de me promener avec une milice privée a un peu refroidi mes ardeurs.
Après un modeste petit déjeuner fait de thé et de quelques dattes, je me décide à sortir.
Accompagnée de près par mes deux gardes sur leur moto, je ne peux m’empêcher de sourire… ils me laissent avancer 50 mètres, puis me doublent avant de se garer 50 mètres plus loin, jusqu’à ce que je les rattrape, me retenant, à chaque fois, de laisser échapper un fou rire qui ne serait pas approprié… j’ai émis l’idée d’aller sur internet, alors ils me trouvent un cyber café, et pendant que je vaque à mes occupations, celui des deux qui est armé reste posté devant la porte…
C’est vraiment étrange, et moi qui aime tant passer inaperçue, là, c’est loupé.
 Mais je joue le jeu…. Mosshein et son fusil me suivent ensuite jusque dans les vestiges de la vieille ville, sur les chemins de poussière entre les gravats où s’épuisent des centaines de travailleurs. Il ne reste plus rien que des décombres, de briques et de boue séchée, et bien qu’ayant en tête l’image de ce à quoi ressemblait la citadelle avant le désastre, je n’en reconnâit ni le fort, ni les murailles, ni rien du tout…
 Je voudrais bien me poser un instant, boire une verre d’eau ou de thé et laisser sortir les émotions, qui sont nombreuses… Devant ces ruines inertes, devant ses ouvriers qui, dans des conditions épouvantables, essaient de leur redonner vie et gloire passée… y arriveront-t’ils un jour ? et le cas échéant, combien d’années d’acharnement, de sueurs acides, de bronches colmatées….
 Et dire que leur présent est encore à terre…
Il est des lieux qui se digèrent, mais mes deux policiers ne le voient pas du même œil… à force d’insister, on me laisse m’asseoir un instant à l’ombre du poste de sécurité, mais une fois le verre d’eau terminé, il me faut partir….
Inutile d’insister ; je les laisse me ramener à la guest, en moto cette fois. Là au moins j’aurais peut être la possibilité de me poser un peu…

Etrange parfum que celui des dernières effluves iraniennes… la rupture d’avec ce que j’ai vu de l’Iran jusqu’à présent est telle, que j’ai le sentiment d’avoir déjà changé de pays….
Parfois, on va loin pour trouver un joyau encore pur qui nous fait oublier le chemin pénible qu’il a fallu parcourir pour l’atteindre ;
Et parfois, on arrive trop tard et le trésor a été pillé, l’oasis se révèle n’être qu’un tas de poussière dont même la verdure s’est ternie…
Bam, c’est le chaos total…. Je m’en vais demain matin, un peu plus loin encore, en route vers le Pakistan en quittant l’Iran par la porte de derrière, sans m’éterniser….. sans faire de bruit….

Par amelotour - Publié dans : Avril 2008 - Iran
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil
Blog : Mode & Beauté sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus