Lundi 21 avril
Lever matinal a Bam... A 6h, la police vient me chercher pour me conduire jusqu'a mon bus pour Zahedan. Apres avoir passe une bonne partie de
la journee d'hier en leur compagnie, je commence a m'habituer a leur presence... Je les ai traine au cyber cafe, chez le boulanger du coin, au bazaar pour une seance de photo au milieu des
containers, j'ai essaye de les derider en leur offrant une glace... j'ai meme passe la fin de la soiree avec un officier qui m'avait ramene une pizza et une bouteille de sprite.....Alors qu'ils
viennent me chercher ce matin pour un convoi exceptionnel jusqu'a l'arret de bus, je n'y vois plus vraiment d'inconvenient...
Ils font signer au chauffeur ce que j'imagine etre une decharge qui le leste de lourdes responsabilites... puis je signe a mon tour le registre, pour une dernier fois, pour prouver a qui de droit
que je quitte Bam en pleine forme... en vie, quoi.
Je pensais en avoir fini avec les escortes, une fois en securite dans le bus, mais il semblerait que le chauffeur ne veuille pas prendre le risque de me laisser seule a la gare routiere de
Zahedan, non pas qu'il s'inquiete pour moi, mais simplement pour ne pas etre le dernier a m'avoir vu... alors il me depose dans une centre de police....Escorte, qu'on me dit. S'en suivent de
nouveaux controles de mon passeport, qui passe de mains en mains pendant que je reste assise pres de mon sac, impuissante. Bon sang, je veux juste prendre un bus pour Mirvajeh et rejoindre la
frontiere... On me dit que non, trop dangereux, il faut que j'y aille en taxi. Mais c'est que j'ai plus assez de sous pour un taxi, moi..... On me trimbale de voiture de police en voiture de
police, j'ai abandonne l'idee de comprendre en constatant qu'on passait toujours dans la meme rue, et qu'au meme rond point, je devais rechanger de vehicule, remontrer mon passeport, et
reexpliquer a de nouveuax policiers bourrus que je veux juste aller au Pakistan....
Finalement, a defaut de bus dont on ne cesse de me nier l'existence - ce a quoi je ne crois pas un mot- on me met dans un taxi collectif en
direction de la frontiere, apres avoir fait montrer patte blanche au chauffeur, ainsi qu'aux deux autres passagers...
La route n'est
pas tres longue, enfin elle aurait du se faire assez rapidement si, a chacun des nombreux barrages de police, on n'avait pas mis notre voiture de cote pour que son precieux chargement ne soit
enregistre sur leur cahier... decidemment, on me suit a la trace...
Le paysage est desole, un desert blanc ou rien de semble pouvoir survivre bien longtemps, a en croire les carcasses d'animaux qui se desechent ca et la. Le ciel est brumeux, se confondant avec
l'horizon dans une nuee blanche de poussiere et de chaleur.
Puis progressivement, comme un mirage improbable, on commence a deviner le poste de frontiere. Une sorte d'oasis, non pas de verdure, mais de camions et de vehicules en tout genre
agglutines la, au milieu de cette immence plaine de sable et de rocaille, ou mon taxi me depose finalement avec mon escorte, un nouveau garde monte rejoindre notre folle epopee lors du dernier
controle. Il m'accompagne jusqu'a la porte de sortie du pays, me demandant pour la nieme fois une cigarette, et pour la nieme fois je lui reponds qu'il en aura une quand il m'aura rendu mon
passeport....
Ce barbu arme en uniforme vert sera mon dernier contact avec l'Iran, je recupere mon passeport tamponne et ma liberte de mouvement, il fait demi tour en souriant, une winston ultra light aux
levres.
Pendant quelques dizaines de metres, etouffant sous la chaleur et les gaz d'echappement, entre les deux hautes parois grillagees, je ne suis plus en Iran. Je ne suis d'ailleurs nulle part, tant
que je n'aurais pas passe les services d'immigration pakistannais.
Mais malgre la chaleur et le poids du sac, je me sens deja plus legere.... je meurs d'envie d'enlever enfin ma cagoule noire, mais je patiente encore un peu, histoire de pouvoir pleinement
savourer l'instant ou je me denuderai enfin le crane en toute legalite.... apres 3 semaines, ca merite un moment de recueillement....
Me voila presque au Pakistan.... je dois attendre une dizaine de minutes que ces messieurs aient fini de manger, mais deja l'Iran me semble loin.. Le vaste hall propre et climatise iranien a fait
place a une modeste barraque en beton et tole galvanisee, ou les dechets jonchent le sol de sable et de poussiere. En attendant l'officialisation de mon arrivee, on m'offre le the et la
possibilite de changer de l'argent, sans me pousser, sans l'agressivite que j'avais pu ressentir en penetrant sur le territoire iranien il y a quelques semaines.
Puis on me recoit dans le petit bureau, cela prendra en tout et pour tout 3 courtes minutes avant qu'on me tende mon passeport estampille, avec en prime un large sourire de bienvenue. Au service
des douanes, on m'offre un autre the et un siege en plastique au milieu de la piece, juste en dessous du ventilateur qui brasse un air sec et brulant. AU lieu de chercher a fouiller mon sac, on
me propose de me le garder pendant que je vais me rafraichir, profitant ainsi du delice de l'instant pour enfin me devoiler...
Je me sens nue, et ne cesse de toucher ma chevelure emelee, ca les fait rire.... ils me disent qu'ici, y'a pas de probleme....Le Pakistan, c'est comme l'Europe....
Je quitte le bureau, ne pouvant m'empecher de sourire betement... je suis si heureuse d'etre la! Dans ce decor de sable et de terre sechee, ou des vieux a la longue barbe et aux cheveux
enturbannes se reposent a l'ombre d'un mur a moitie tombe, ou les sacs plastiques sont emportes par les bourrasques de vent, ou les chevres errent en recherchant en vain quelque trace de
vegetation absente... Le bus qui va m'emmener a Quetta d'ici une petite heure est deja la, petit et trapu, surmonte de kilos de paquets, sans clim et sans sieges inclinables, mais meme si je sais
que les 15 prochaines heures vont etre une veritable torture, je me sens aux anges.....
Je retrouve cette animation cahotique et puerile, de bric et de broc, de vendeurs ambulants s'egosillants pour couvrir le son des klaxons, de camions decores et de mules trop chargees,
et deja, je sens que le Pakistan s'annonce comme une recompense.... un petit avant gout de l'Inde peut etre...
Comment expliquer ce sentiment aux burocrates de l'ambassade de France? cette sensation d'intense liberte melee a un brin de folie de vouloir entrer dans un pays a pied et par la petite porte,
d'avoir envie d'embrasser son sol poussiereux tant on a attendu de pouvoir le fouler?
Je me sens toute petite, mais d'une force inebranlable, comme si j'etais la premiere a decouvrir ce nouveau monde.... Et meme si je sais que bien d'autres l'ont fait avant moi, ce sentiment
m'appartient a moi et a moi seule, et rien que pour cela, quoi que le Paksitan me reserve pour les jours a venir, je suis deja comblee et fiere d'avoir ete obstinee pour braver les
interdits.....
Bienvenue au Balouchistan, ou....
Il en faut vraiment peu pour etre heureux.....
