Mardi 22 avril 2008

Mardi 22 avril

Quetta’ttitude

On m’a dechargee ce matin de bonne heure a Quetta, comme on a decharge les lourds colis du toit, s’ecrasant dans un bruit sourd contre le sol en soulevant la poussiere.

Je n’ai pas ferme l’œil de la nuit, cherchant desepÈeemment un moyen de caser mes jambes trop longues pour l’espace qui leur etait imparti, sans succes. J’en etais presque a regretter le confort incomparable des bus Volvo iraniens. Presque… car malgre la fatigue, je n’attends qu’une seule chose, c’est de decouvrir ce que la ville me reserve apres ces longues heures de traversee du desert.

On m’enfourne dans une sorte de bachee collective, en partance pour le centre-ville. Je sors de ma poche une copie deja froissee du plan de Quetta, et demande a ce qu’on me depose du cote de Prince Road, ou je devrais pouvoir trouver un hotel bon marche.

Au fur et a mesure qu’on se rapproche de la ville –et je realise qu’on en etait encore loin-, les rues s’animent de plus en plus, envahies par d’innombrables ecoliers. Je note l’heure: il est 7h15. Je constate avec grand plaisir que contrairement a l’Iran, tout semble ici vibrer a leur rythme. Alors que les rues iraniennes etaient encore deseperemment desertes a cette heure matinale, ici, la vie fourmille deja de toute part, entre les rickshaws qui klaxonnent, les vendeurs ambulants qui offrent de quoi rassasier les petits estomacs vides, les echoppes qui commencent a ouvrir leurs rideaux metalliques, les troupeaux de moutons qui tentent de traverser sous l’œil vigilent de leur gardien… un spectacle qui me rejouit, et incapable d’atteindre mon appareil photo pour l’heure, je me languis deja d’etre demain matin….

Pour le moment, une autre mission m’attend car j’ai hate de pouvoir deposer mon sac et de m’installer sur quelque banc pour boire mon premier chai de la journee.

Heureusement que le quartier est truffe d’hotels, car j’en ferais 3 avant de trouver une chambre de libre…. Et vu l’etat des chambres, et pire encore, des sanitaires, je comprends que celui-ci ait des disponibilites. J’ai meme le choix… mais pas une chambre n’a de fenetre, ni de draps propres, ni de toilettes qui ne soient encore maculees de precedentes affaires…. Tant pis, je ferais avec, choisissant la moins pire d’entre elles, a savoir celle ou le lavabo n’est pas factice et ou de l’eau coule vraiment.

C’est peut etre pour cela qu’ils l’appellent VIP room… allez savoir…

Peu importe, bien que je sois extenuee par la derniere nuit blanche, et celle d’avant qui l’etait presque autant, je ne peux m’empecher de vouloir sortir…. Je laisse mon barda en vrac dans ma pietre chambre, et me rend au coin de la rue oe j’ai deja repere quelques tables installees sur le trottoir et une gamelle de chai fumante.

Je ne me sens pas perdue, j’ai presque l’impression d’etre deja arrivee en Inde, a un detail pres… je n’ai encore croise aucune femme… ma tenue, presque en tout point identique a celle que j’avais en Iran, ne fais plus illusion.. pourtant, par reflexe ou par conditionnement, je ne peux m’empecher de me couvrir les cheveux d’un foulard…. Mais meme, tous les regards sont braques sur moi, fixant ma maniere de siroter mon chai ou de me bruler les doigts avec mon parota…

Je n’irais pas jusqu’a dire que j’aime ca, mais j’ai appris a le supporter. Ca ne serait d’ailleurs pas tres intelligent de ma part de choisir ce genre de destination si je n’arrivais pas a faire abstraction. Trois chais et deux pages d’ecriture plus tard, je retourne dans ma chambre. Deux options s’offrent a moi: me reposer un peu, ou aller vadrouiller vers le bazaar avec mon appareil photo. Quetta est en altitude, ce qui rend la temperature agreable; il ne m’en faut pas plus pour choisir la seconde option.

Cette fois, la ville est bel et bien reveillee, il n’y a plus aucun doute. L’absence de signalisation rend la circulation totalement anarchique, dans laquelle se melangent rickshaws, mules tirant des carioles branlantes, brouettes disparaissant sous leur chargement, voitures aux chauffeurs surexcites, motos vrombissantes et autres velos, chariots de toutes sortes…. Je me faufile, cherchant a grande peine des trottoirs inexistants, ou obstrues dans le meilleur des cas; ceux qui ne m’observent pas depuis leur echoppe se retournent sur mon passage, a croire que dans le quartier, la presence d’etrangere se fasse rare…. En tout cas suffisamment pour attirer une attention pour le moins deconcertante… car plus j’avance, plus c’est fort… sans pour autant parler d’hostilite, je ne me sens pas particulierement la bienvenue.

Quetta est reputee etre assez conservative, et il m’est difficile de savoir ce que ma presence peut refleter.

Toute trace de modernisme a disparu, je me fais meme la remarque que je croise tres peu de jeunes en jean affichant leur telephone portable, comme on en voit partout en Iran. Tous sans exception portent une tunique jusqu’aux genoux, sur un pantalon bouffant de la mÍme couleur. Blanche, pour la plupart. C’est aussi blanc de tuniques ici que noir de tchador de l’autre cote de la frontiere. Les visages sont marques, et viennent de bien d’horizons differents. D’Afghanistan, bien sur, compte tenu de la proximite avec la frontiere, mais on voit aussi des regards brides d’Ouzbekistan, des visages clairs du Turkmenistan, ou presque noirs…. Sans reellement en avoir conscience, j’ai mis les pieds dans une zone ou se cotoyent tant d’ethnies differentes qu’il est comprehensible que l’ambiance semble tendue….

La pauvrete est tres marquante, et je realise encore une fois le fosse d’avec l’Iran, hesitant un moment avant de sortir mon appareil photo…

C’est un sentiment etrange, si proche de l’Inde, mais si different a la fois… je ne sais pas trop sur quel pied danser, n’oubliant pas ma condition de femme en pays islamique, mais me raccrochant a celle d’etrangere qui bien qu’oppressante, me rassure….

J’erre pendant des heures, m’abreuvant de cette vie passionnante et deroutante en meme temps, passant tour a tour de l’invitee honorable devant laquelle on s’empresse de poser,a‡ l’hote indesirable a qui on jette des cailloux dans le dos…

Quetta n’a pas la reputation d’etre une ville facile, et comme je n’ai pas beaucoup de temps pour traverser le Pakistan, je ne vais pas m’y eterniser. D’autant qu’une nuit dans ce trou a rat qui me sert de chambre sera bien suffisante…

Alors je pars demain dans la matinee, sans oublier ma seance photo des ecoliers, avant tout…. Je veux bien admettre etre facilement impressionable, mais je sais aussi qu’il faut un peu de temps, et de sommeil, pour s’adapter… et puis comme pour donner raison a mon cote obstine, le train pour Multan ne part qu’a 10h30….

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