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Jeudi 12 juin 2008 4 12 /06 /Juin /2008 14:56

Jeudi 12 juin

 

Le revoilà, c’est bien lui. Non pas que je sois si heureuse de le revoir, mais après deux jours entiers passés sous mon balcon, j’ai craint en ne le voyant plus hier soir qu’il ne manquerait ce matin un acteur primordial des scènes d’aurores (horror ?) du Gange. C’était devenu naturel de le voir de bonne heure, en poussant les volets de ma chambre une serviette de toilette autour de la taille et une tasse de café à la main.

Me voilà presque rassurée de le retrouver aujourd’hui.

Je lui dis bonjour, de loin, et comme d’habitude, il ne me répond pas. De là où il est, il ne peut pas m’entendre.

Il s’appelle Achille. En réalité, je ne le connais pas, je n’ai jamais osé m’en approcher. Alors je l’ai baptisé Achille. Il déambule lentement, flotte avec legèreté et molesse, entouré de son fidèle chien, Rantanplan, qui ne le lâche pas d’une semelle.

Je le découvre sous un nouveau profil, craignant un instant de faire erreur sur la personne car jusqu’alors, je ne l’avais vu que de dos. Mais il n’y a aucun doute possible, ça ne peut être que lui.

Je le reconnais à son teint blafard, sa musculature saillante dans un corps qui semble pourtant flasque ; je lui découvre un ventre si proéminent qu’il paraît prêt à exploser, un ventre que je n’imaginais pas compte tenu de son dos si athlétique.

Il est presque nu, vêtu d’un simple pagne négligemment noué autour de ses hanches, un vulgaire bout de tissu délavé, aussi pâle que lui, et partant en lambeaux.

Comme ses pieds. Depuis que Rantanplan a commencé à lui manger il y a deux jours. C’est ça, en fin de compte, qui m’a permis de reconnaître Achille avec certitude : le tibia apparent de sa jambre gauche. Ça ne trompe pas.

Le niveau du Gange ne cesse de monter, et Achille aime s’amuser avec le courant. Il se laisse porter par les eaux sacrées, pour échouer quelques mètres plus bas, contre les marches du ghat, au milieu des déchets et des colliers de fleurs, offrant généreusement sa main droite à Rantanplan, qui n’a alors même plus à se mouiller les pattes pour commencer son festin.

La peau, élastique, résiste à ses crocs, et finit par s’ouvrir sur une chaire noire et spongieuse.

Pauvre Rantanplan. Il semblerait que les meilleurs morceaux soient déjà partis.

D’ailleurs, dans l’idée peu probable que quelqu’un finisse par le sortir de l’eau, il serait impossible de l’identifier: Achille n’a plus ni visage, ni empreintes. Il resterait éventuellement le test ADN. Après tout, les indiens l’utilisent aussi sur les chiens, pour identifier leur vrai maître*…

Mais il semblerait de toute façon que tout le monde s’en contrefiche, d’Achille.

Quoi qu’il ait pu être, il n’est plus grand chose aujourd’hui.

Certains vous diront pourtant que c’est un privilégié, parce qu’il n’est pas passé sur le bucher. Et qu’il fait donc partie de ceux qui ont eu une vie suffisamment sainte (brahmanes, sadhus), innocente (petits enfants) ou douloureuse (lépreux), ou encore de ceux dont la mort a été prématurée (femmes enceintes) ou sacrée (morsure de cobra) ; de ceux qui, sans avoir besoin de la purification par le feu, atteignent directement le Nirvana. Ou les rives du Gange.

Ça dépend du courant, et du gars qui a attaché les pierres au cadavre.

Je finis mon café, et Rantanplan sa main. J’empoigne mon sac photo et me décide à aller me promener dans le monde des vivants, laissant Achille aux bras de la déesse.

Fascinants spectacles que ceux des ghats de Bénarès. Si déroutants qu’ils puissent être parfois, on se fait aux meilleurs comme aux pires ; à la vie, à la mort…

 

 

* source : Hindustan Times

Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
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