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Lundi 24 novembre 2008 1 24 /11 /2008 04:54

No man’s land

24 novembre


L’homme glisse un œil à travers un trou dans l’épaisse porte noire, et me demande en souriant si je veux bien être sa sœur. Voilà une bonne vingtaine de minutes qu’on attend là, derrière cette grande porte cadenassée qui nous offre la seule ombre possible à des centaines de mètres à la ronde.

Je lui répond que oui, pourquoi pas, non pas que j’ai cruellement besoin d’un frère à cet instant précis, ni même que je sois impressionnée par le fusil qu’il vient tout juste de déposer sur le lit de planches qui constitue son seul abri, mais à quoi bon contrarier la seule personne capable de nous aider dans le secteur... et c’est d’ailleurs la seule personne tout court..


Derrière nous, des rizières et champs de légumes à perte de vue. Pas une habitation, pas un seul fil électrique, pas une route, ni même un chemin digne de ce nom. Dans un autre contexte, on aurait trouvé cela grandiose…. Mais là, ça nous rappelle que non seulement, on n’est plus personne, mais en plus, au milieu de nulle part.

Parce que de l’autre côté de cette étrange porte, malgré nos espérances, c’est le même décor.

Il y a bien quelques fermiers au loin, occupés à travailler leurs terres, des buffles aux narines fumantes qui tirent de lourds attelages, mais ceux-là ne nous seront d’aucune utilité. Non, seul cet homme là, mon frère, qui sifflote tranquillement en faisant les cents pas, qui vient régulièrement jeter un regard furtif et amusé sur notre inactivité, lui seul détient les précieuses clefs.


On ne se demande plus ce qu’on fait là, mais plutôt à quel moment on a fait l’erreur qui nous a fait échouer au pas de cette porte.

On a oublié l’idée d’arriver à destination avant 15h, comme on l’avait envisagé, on a même oublié l’idée d’arriver à destination aujourd’hui ; notre seule préoccupation actuelle est de savoir si oui ou non, on pourra franchir ce seuil et poursuivre notre route.

Une seule chose est sûre, c’est que je suis déterminée à ne pas faire demi tour, et que je suis prête à dormir là plutôt que de revenir sur mes pas. Ca n’est pas simplement une question de principe, ni même de fierté, mais je ne me vois pas refaire les 5kms à pieds chargée de plus de 25 kgs…

Si on nous avait dit, en descendant du bus ce matin, que le seul moyen de rejoindre la frontière était de traverser des rizières sur des passages étroits et glissants, en suivant aléatoirement des villageois bien plus agiles sur ce type de terrain que les tortues courbées que nous sommes, on aurait choisi de reprendre un bus et de se rendre à un poste de frontière un peu plus accessible…


Pourtant, rien ni personne ne nous avait laissé imaginer ce scénario. Ni à l’hôtel de Rajshahi, ni le chauffeur de bus, ni même les officiels des « bureaux Â» de l’immigration bangladeshi qui n’ont pas eu l’air de trouver hasardeux de nous laisser partir à cet endroit.

D’après la carte du Lonely, la frontière devait être de l’autre côté de la rivière, à Godagari. Bangladesh d’un côté, Inde de l’autre. Mais déjà, dans la petite barque sommaire chargée de nous faire traverser, au milieu des poulets et des sacs de riz, on regardait la rive en face de manière suspicieuse, tant elle nous semblait anormalement déserte. Mais c’était trop tard, le passeport tamponné par les services bangladeshi, nous ne pouvions déjà plus faire demi tour, car officiellement, nous avions quitté le pays.

Alors à moins de se construire une cabane en bambou et d’apprendre à cultiver le riz, notre seule option est désormais de passer cette foutue porte pour, enfin, entrer sur le territoire indien.

Le temps passe, rien que le temps. L’homme au fusil nous fait comprendre qu’on attend l’officier, car sans lui, il ne peut rien faire.


Quand il commence à agiter les mains, les yeux derrière ses jumelles, en nous disant qu’il arrive, on jette un Å“il à travers les fils barbelés ; on ne voit rien, rien d’autre que ces champs qui atteignent l’horizon, rien d’autre que ce petit sentier qui y serpente et que l’on devra parcourir, jusqu’à la ville de Lalgola dont on ne distingue aucune trace…

L’officier finit par arriver, il doit avoir son heure car un fermier nous a rejoint dans l’ombre, avec une dizaine de sacs de riz. Manifestement, les échanges commerciaux entre les deux pays vont bon train.

Uniforme impeccablement repassé, casquette militaire enfoncée sur les oreilles, il aurait pu avoir une certaine allure si il n’était pas arrivé sur un vieux vélo…

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le tout petit cadenas ridicule cède et la lourde porte s’ouvre enfin ; nous voilà sur le sol indien, non sans soulagement….

Les formalités peuvent commencer, et à vrai dire, on les prend avec le sourire… les mêmes questions déjà posées cent fois depuis ce matin, les mêmes réponses approximatives, les mêmes incompréhensions sur un parcours peu commun….

Monsieur l’officier a décidé de faire les choses bien, et pour cela, la BSF (Border Security Force) se doit de fouiller les sacs.


Les quelques locaux sont passés depuis longtemps, que nous nous mettons à sortir nos effets personnels, en ce qui me concerne, la vue d’une petite culotte les mettra suffisamment mal à l’aise pour qu’on me fasse une signe de la main que je peux refaire mon sac….

Ils veulent tout savoir, et vont jusqu’à compter au centime près les 4 devises différentes que Gil transporte dans sa sacoche. Tout est scrupuleusement noté sur un petit bout de papier, et tout cela se fait dans une ambiance décontractée et bon enfant. Ils ne doivent pas voir tous les jours des étrangers par ici, et encore moins des étrangers avec 4 appareils photo, deux ordinateurs et des billets de banque de toutes les couleurs….


Nous voilà donc en Inde…. Théoriquement, car nous foulons son sol, mais officiellement, rien sur notre passeport ne le prouve, et on comprend vite qu’au bout des rizières, il faudra bien se rendre à un autre bureau. L’officier nous accompagne, il n’y aurait, d’après lui, que trois kilomètres à parcourir avant de rejoindre les douanes de la BSF….

On y arrive enfin… le soleil est bien bas, j’ai l’épaule droite presque déboîtée et les jambes qui tremblent, mais on voit enfin le bout…. En déposant nos sacs, à côté d’une petite table en bois à l’extérieur d’un bâtiment militaire, je commence à tellement croire qu’on en aura bientôt fini que j’accepte le thé gentiment offert en dépit de l’envie de plus en plus pressante d’aller au petit coin…ça dure une bonne demi heure, tout est repassé en revue, jusqu’au contenu de nos sacs que notre officier lit à haute voix au subalterne chargé de remplir le registre, devant des fermiers aux yeux de plus en plus exorbités… il faut dire qu’on transporte avec nous plus que ce qu’il leur faudrait pour faire construire la maison de leurs rêves…..

Sur le coup, on trouve cela moyennement rassurant, parce qu’on est pas encore arrivé en ville, et qu’il commence à faire nuit…..


Mais toujours pas de tampon en vue…. Heureusement pour nos sacs, et tant pis pour l’idée qu’on s’était faite d’être enfin débarrassés des formalités administratives, on se fait accompagner par une autre personne jusqu’à la ville, seulement à 2 kilomètres de là, pour aller au service de l’immigration……

Quand celui-ci, en entrant dans les premières ruelles habitées de Lalgola, nous demande de presser le pas, j’explose…. La fatigue physique et morale aidant, j’explose en riant et les insultes fusent en français, ce qui nous évite un incident diplomatique…. Je crois que le pauvre comprend qu’on commence à être sérieusement atteints.


Voilà enfin le dernier bureau…. C’est d’ailleurs le premier de la journée à ressembler vraiment à un bureau. On recommence toujours le même cirque, avec cette fois la tendance à les laisser se démerder avec nos passeports parce que après tout, tout ce qu’ils ont besoin de savoir y figure.

Je ferme les yeux, tente de m’assoupir. Gil lit son journal. Mais il ne faut pas rêver, ils ne s’en sortent pas, et je me démène de nouveau pour tenter de leur expliquer ce qu’ils veulent savoir. 20 minutes de plus, et toujours pas de tampon…. Pour cela, nous dit-on, il faut maintenant aller au service des douanes… le civil, cette fois. Heureusement que désormais, on peut trouver un rickshaw, sinon je crois bien que je leur aurais laissé mon passeport, mon sac à dos, et tout ce qu’ils voulaient….

Nous voilà repartis, non pas pour la dernière étape, ça serait trop beau, mais l’avant dernière…. Car il nous faudra revenir ici, à l’immigration, après avoir vu les douanes….

Ils ont le don de faire les choses simplement, et encore, je dis cela en sachant que tous nos papiers sont en règle….


Il est 17h30 quand enfin, les passeports tamponnés à la va-vite, nous rejoignons l’hôtel Priyanka, que nous a recommandé le douanier comme le seul établissement décent de la ville, et dans lequel il a eu la gentillesse de nous faire libérer une chambre.

A 9h ce matin, quand on est descendu du bus à ce qu’on pensait être la frontière, on se disait que ce soir, on pourrait manger des frites et une salade de fruits à Calcutta.

Comme si ça pouvait être aussi simple de quitter le Bangladesh que d’y entrer… ça se saurait….

On finit la journée complètement épuisés, mais demain, à 5h du matin, on prendra la direction de la gare pour sauter dans le premier (et unique…) train pour Calcutta…..

Par amelotour - Publié dans : Octobre 2008 - Bangladeh
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