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15 février 09
Bénarès
Difficile de refaire surface après tant d’absence.
Je n’ose pas regarder de quand date le dernier article, je risquerais de culpabiliser encore plus, ce qui n’est certainement pas ce qu’il me faut en ce moment.
Pourtant, j’ai souvent commencé à écrire des textes, quelques lignes, quelques mots, mais rien qui ne m’ait inspiré davantage… étrange, dans un pays où la moindre banale scène de rue peut devenir un sujet de roman.
Une phrase de Brel que j'aime beaucoup m'a presque persuadee de ne rien ecrire.....
" Il y a des moments où il vaut mieux être honnêtes vis à vis des gens plutôt que de vouloir leur faire plaisir".....
mais pourtant.... allez.... un petit effort, et apres 5 jours de reflexion, je me decide a finalement mettre en ligne les derniers essais, pas tres fructueux, mais je vous laisserai en juger de vous meme....
apres tout, moi maintenant, je ne pense plus qu'a une assiette de cassoulet.
le reste m'indiffere......
9 février 09
Bénarès
La dernière ligne droite est désormais entamée. Comme pour le voyage précédent, Bénarès marque à la fois le point culminant du périple, et aussi, et par conséquent, le début de la chute vertigineuse qui précipite vers le retour.
Ville capitale, pour une étape ultime et cruciale… la ville de tous les excès, ceux qui sont enfin permis après tant d’abstinence forcée, et ceux que l’on fait en prévision des temps moins généreux à venir….
Alors on se gave… on se gave de chai et de pommes de terre sautées, on se gave de chants et d’épices, de cymbales qui résonnent et de bougies qui scintillent, de fleurs qui flottent, de déchets qui pourrissent, de pavés qui glissent ; on se gave du meilleur et du pire sans distinction car à vrai dire, on se laisse gaver….
On se laisse faire car on sait, d’expérience, qu’il ne restera après digestion, décoction, macération, qu’un souvenir suave et doré….. l’essence même de l’Inde…
Pas une minute à perdre pour reprendre possession des lieux ; tout nous apparaît si familier qu’il nous semble n’avoir jamais quitté les ruelles encombrées de la vieille ville, on y retrouve les vendeurs qui ont gardé la même position sur le pas de leur échoppe, les peintures murales qui sont à peine plus écaillées, les vaches qui continuent inlassablement leurs tournées alimentaires de porte en porte, les enfants qui ont si peu grandi…
Notre table est prête. Surplombant de quelques dizaines de centimètres l’animation du quartier, sous le sourire charmeur et bienveillant de notre ami et hôte Ram, s’y asseoir c’est appuyer sur un bouton Reset à la mode indienne…. Etre si connecté à la vie qu’on ne l’est plus du temps.
Ça ne durera pas. Je le sais et j’en profite, avant que mes cauchemars ne reviennent me poursuivre éveillée, de toute cette réalité que je n’ai pas encore envie de voir en face, et qui se rapproche pourtant dangereusement.
Pour un instant, quelques heures, quelques jours tout au plus, je mets de côté mes recherches d’emploi et mes projets photo, mes doutes et toutes ces questions qui me hantent et qui restent désespérément sans réponse.
Et puis j’ai envie de quitter l’Inde aussi, un peu. Cette Inde que l’on vient de traverser de part en part, et qui me fait de plus en plus peur…. Cette Inde réelle que l’on lit dans les journaux au quotidien, cruelle et inhumaine, qui cache si bien son jeu quand on ne veut pas la voir ; ce pays où un couple est arrêté pour s’être échangé un baiser dans le métro, où une femme se fait battre pour être allée dans un pub avec ses amis, où un bébé se fait tremper dans de l’huile bouillante sur le conseil d’un prêtre (devant les yeux ébahis et désinvoltes des journalistes), où les intouchables sont encore brûlés vifs pour avoir emprunté un chemin ou être rentrés dans un temple…
Si on vous dit que tout cela n’existe plus…. Que les castes ont disparu, et que d’ailleurs, des dalits (intouchables) ont aujourd’hui des postes importants dans le gouvernement…. Demandez à cette ministre d’état qui a, sans le vouloir, déclanché des émeutes après être rentrée faire sa prière au temple… et qui encore, s’est platement excusée devant le prêtre alors qu’il se mettait à faire les rituels de purification suite à son passage…
Il y en a plein, des histoires comme ça. On en trouve tous les jours dans le journal même si c’est rarement en première page, sur laquelle on lira plus facilement l’histoire d’un gamin né aux US, mais indien d’origine, ayant gagné le concours d’orthographe du Massachusetts.
Pour mes derniers jours, j’essaie d’occulter les horreurs des articles de journaux, pour retrouver la naïveté de la voyageuse émerveillée et amusée par ce qu’elle découvre….
Bénarès, si on le veut, peut devenir l’Inde des cartes postales et des brochures d’agences de voyage, et pour beaucoup, elle ne laissera qu’un simple souvenir d’encens, de percussions et de prières offertes au Gange, une Inde spirituelle et colorée, plongée dans une telle ferveur qu’elle sait en faire oublier son côté misérable et inhumain…