Le 25 décembre 2006
Jingle Bells, Jingle Bells!
Non, ce n’est que mon réveil qui sonne, il est 7h55. Foutue alarme que j’ai oublié d’éteindre hier... je n’ai rien ce matin qui ne justifie que je sorte si tôt de mes couvertures bien chaudes, si ce n’est qu’une autre alarme sonnera dans 8 minutes exactement si je ne me lève pas. Puisque évidemment, ma montre n’est pas à portée de main, ni de bras même si je le tends au plus loin possible. Je me lève donc, en profite pour allumer le chauffe eau dans la salle de bain et ouvrir les rideaux. Un rayon de soleil timide pénètre dans ma chambre, et je me remets au chaud. Pas beaucoup de plans pour la journée, comme d’habitude. Si le beau temps se maintient, j’irai me promener à Bagsou, le village d’à côté. Et je vais aller voir le fameux médecin tibétain dont on m’a parlé hier soir. Quand j’étais dans ce restaurant où un copain faisait un petit concert, et que mon estomac souffrait des odeurs de nourriture qui s’étendaient dans la pièce exigüe en un nuage épais et gras. Une Suissesse qui vit là depuis 4 mois, installée à la même table que moi, s’est empressée de me recommander cette femme d’expérience, qui a fait des miracles avec elle.
Alors très bien, aujourd’hui j’irai donc à Bagsou puis chez Dolma pour un check-up médical et un massage si affinités.
La froide douche
Ce planning me laisse largement le temps de me replonger dans un semi sommeil. Sous ma montagne de couvertures, j’attends les yeux mi-clos que le chauffe-eau commence à faire un bruit d’eau qui bout. Entre le moment où je switch l’interrupteur et celui où je peux profiter du seul moment de vraie chaleur de ma journée qu’est la douche, il s’écoule minimum 45 minutes. La douche est un bonheur furtif pour lequel il faut peiner longtemps... d’abord sortir du lit, quitter la chaleur des couvertures pour le froid glacial de cette chambre qui me pénètre instantanément. J’enfile mon bonnet et me couvre de mon châle que je retire d’un geste brusque de l’ammoncellement de strates laineuses dont il a fait partie pour la nuit. Le plus dur reste à venir, quand je tourne le robinet de la douche et que l’eau se met à éclabousser le sol carrelé: car à ce moment là, il me faut enlever mes chaussettes et le caleçon long que j’ai dû acheter pour dormir. Sinon ils seront trempés, et le séchage n’est jamais garanti pour le soir même... je me retrouve transie, pieds nus et en culotte, sur ce carrelage qui me semble être une véritable plaque de glace. L’eau qui commence à couler est tout aussi froide, mais se réchauffe rapidement. Je grelotte en retirant le reste de mes vêtements, et grelotte encore plusieurs minutes sous les jets d’eau brûlante. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà eu la chair de poule en prenant une douche aussi chaude, mais le froid est si intense que j’en ai du mal à ressentir la température de l’eau qui, en conditions normales, me paraîtrait excessive. Progressivement, ma peau se réchauffe, tout au moins celle qui a la chance d’être touchée... car les moindres millimètres carrés en dehors du jet sont gelés par l’air ambiant. Même le savon est glacial, et je me frictionne avec une énergie maladive pour ne pas perdre le bénéfice de la chaleur de l’eau. J’aurais bien envie de laisser l’eau couler sur mes cheveux et innonder mon visage, mais le lavage des cheveux est stratégique et je ne le fais plus maintenant qu’en cas de stricte nécessité. C’est un bonheur bien trop court, pour trop de souffrance à venir... car dès que je fermerais le robinet, le froid commencerait à me planter des aiguilles dans le crâne par milliers, à me paralyser la mâchoire et à me serrer les tempes comme dans un étau. Non, aujourd’hui je n’en ai pas besoin. Je me contente de réchauffer mon corps et mon visage, je profite de chaque goutte et reste contractée, les bras en croix sur ma poitrine, sous le jet. Jusqu’à ce que sa chaleur commence à donner les premiers signes de faiblesse, et là je dois couper le robinet à la hâte, car j’ai déjà testé le moment où brutalement, l’eau redevient glaciale... c’est juste après les premiers, et uniques signes de baisse de température. Ca n’est pas le genre d’erreur qu’on reproduit.
En Suède, après un sauna, les gens prennent une douche glacée, paraît que c’est bon pour la santé. Dans ma salle de bain de Dharamsala, c’est un peu pareil, sauf que je commence par une douche brûlante, et qu’une fois l’eau coupée, la pièce fortement embuée devient un sauna glacé...
Je m’essuie à la hâte, car la serviette est froide, mouillée et froide. J’enfile mes vêtements froids eux aussi, les empile les uns sur les autres; deux tee shirts, une chemise, deux vestes polaires, un foulard autour du cou, un bonnet sur la tête, un jean (aaargh... que c’est froid, un jean...) et deux paires de chaussettes, dont une en laine. Je m’enroule de nouveau dans mon châle en branchant ma résistance pour chauffer de l’eau. En attendant, je me reglisse sous mes couvertures pour finir de me réchauffer de ce rituel matinal. L’eau de mon gobelet chauffe beaucoup plus vite que celle du cumulus, et je peux rapidement redonner à ma température interne une valeur convenable. Tout au moins suffisante pour commencer à me préparer à l’idée d’attaquer ma journée. Je bois mon thé assise sur le balcon, au soleil. Je regarde les montagnes aux alentours, il a neigé cette nuit sur les hauteurs, et des nuages sont encore accrochés sur les plus hauts sommets. La vallée de Dharamsala est voilée, et les reliefs se distinguent dans des dégradés de bleus. La lumière est pâle, timide, c’est juste un nouveau matin d’hiver.
Promenade vers Bagsou
Je retire quelques couches de vêtements avant de me mettre en route. Car quoi que je fasse, il me faut démarrer par une montée raide qui durera une bonne dizaine de minutes pour aller au centre du village, et ça, ça a au moins le mérite d’être efficace pour réchauffer. Il est 10h passées, la rue est pourtant presque déserte. Les magasins sont fermés pour la plupart, et seuls de rares tibétains ont enlevé la bâche bleue qui protége leur étal pour afficher leur marchandise. Des châles, des chaussettes, des bonnets, et des vestes en laine. Quelques bijoux. Un seul vendeur de momos (sortes de gros raviolis tibétains) est installé, d’habitude ils sont au moins quatre. Je passe devant mon cordonnier, sur la route de Bagsou, celui qui l’autre jour a réparé ma puma droite. La réparation de la gauche de Jodhpur tient à la perfection. Je m’arrête et lui offre une cigarette, on parle de la pluie et du beau temps, il est gentil comme tout, et courageux comme pas possible. A tenir son petit bout de trottoir, les trois quarts du temps à l’ombre, et les trois quarts du temps sans clients. Les tibétains sont plutôt des gens bien chaussés. C’est lui que me fait remarquer que c’est le jour de Noël. Parce que c’est pas bon pour le buisness. C’est pour ça que tous les magasins sont fermés. C’est Noël. C’est Noël depuis plusieurs heures déjà, et je le réalise maintenant en discutant avec un cordonnier indien du Punjab venu faire affaire à Dharamsala. Ça me donne l’idée d’aller au temple, à Bagsou, pour souhaiter un joyeux Noël à Shiva. Après tout, je l’ai fait pour Jésus et Buddha hier. Tout est quasi fermé là aussi, mais le village est envahi de touristes indiens fraîchement débarqués pour leur vacances d’hiver à la montagne. Ils déchargent leur voiture devant les hôtels, en riant fort en en prenant des photos. Je ne m’attarde pas trop, j’en ai vite ras le bol des gars qui me demandent si ils peuvent être immortalisés à côté de moi sur leur téléphone portable. Flatteur, mais vite saoûlant. J’esquive en me promenant sur les chemins entre les maisons en contrebas du village, reste un moment à regarder la vallée qui ne se dévoile toujours pas, à observer le jeu de deux mangooses sur un rocher (je sais pas le nom en français..), avant de rebrousser chemin et de retourner vers Mc Leod. Sur la route du retour, mon estomac me rappelle à l’ordre. Je ne sais pas si il me manifeste son appétit ou son désir d’aller au plus tôt voir cette Dolma-la-miraculeuse. Après les kilomètres effectués, le ventre vide depuis hier midi, je prends le partie d’avaler une soupe avant d’aller en consultation; une soupe tibétaine (thenthuk), avec des grosses nouilles plates et des morceaux de légumes dedans. En fait, je n’avale quasiment que le bouillon, et je m’en féliciterai une trentaine de minutes plus tard, quand, après m’avoir auscultée (à savoir pris mon pouls de ses trois doigts sur chacun de mes poignets), Dolma commencera à me masser le ventre avec énergie.
Tibetan massage
Dolma a quitté le Tibet et s’est installée à Mc Leod depuis un an et demi, avec son mari. Ils ont pour cabinet medical une petite pièce, avec deux tables de massage séparées par un rideau blanc, les murs sont recouverts de prières bouddistes, de mandalas tibétains et de posters des points d’acupressure. Je m’assois sur une chaise, et regrette qu’elle ne puisse allumer son petit chauffage électrique à cause de la coupure de courant, qui bien que quotidienne, reste pourtant totalement imprévisible car elle ne tombe jamais au même moment de la journée. Dolma prend mon pouls, et en déduit que mon estomac a pris froid... rien de bien méchant, me dit-elle, et après un massage et une semaine de traitement aux plantes tibétaines, mon estomac sera comme neuf. Je retire mes vêtements, heureusement le haut seulement, et elle me recouvre rapidement le dos nu de couvertures, avant de commencer à m’enduire d’huile. Le massage tibétain est particulier, à la fois doux et énergisant, à la fois relaxant et douloureux... ses mains glissent sur mon dos, ses doigts s’arrêtant pour presser sur des points bien précis, que je reconnais du massage thailandais. J’ai tant de tensions dans les omoplates que j’ai l’impression qu’elle enfonce une aiguille métallique dans ma peau, et qu’elle envoie une décharge électrique. Elle appuie avec force, s’aidant du poids de son corps, et j’en sursaute parfois en riant nerveusement. Puis les paumes de ses mains me caressent et me soulagent, avant que la douce torture ne reprenne quelque part ailleurs. Puis elle s’attaque à mon ventre, écrasant la paume de ses mains sur mon estomac, sur mes intestins qui en gargouillent d’être dérangés de la sorte. Elle tire sur ma peau, tourne autour de mon nombril en appuyant ses mains entières, puis frotte l’ensemble avec énergie. Je me sens secouée mais détendue quand elle commence à tenir ma tête entre ses mains, et à me masser le cou, à m’enfoncer ses doigts dans la nuque, à la base du crâne, tellement qu’elle soulève le poids mort de ma tête de la force d’un seul pouce. Elle caresse ensuite mon visage, le front, les joues et le menton, avant d’écraser mes tempes, d’appuyer sur mes yeux jusqu’à ce que je vois des étoiles, de me tirer les oreilles ou de les cheveux... Tous les gestes sont d’une précision impressionnante; et dès que ses mains arrêtent de s’agiter, je me sens détendue, relaxée, admirant la justesse avec laquelle elle mesurait la force de ses pressions. Je l’ai appris en suivant le stage de massage thailandais, le plus difficile n’est pas de connaître les gestes ou les points d’énergie, mais bien de gérer la douleur. Sans la moindre douleur, le massage n’est pas efficace; il faut savoir doser la pression pour une douleur supportable. Et c’est là qu’on reconnait l’expérience d’un masseur. Et je reconnais sans hésiter l’expérience de Dolma... Dolma et ses doigts magiques. Je vais peut être suivre un stage avec elle, pendant quelques jours. J’aurais bientôt en Anne Chris et Alex deux volontaires (si si!) pour le mettre en pratique...
Dolma me tend mes vêtements, tandis que je goûte au délice d’être au chaud, parfumée d’huile, et parfaitement détendue. Je reprends mes esprits tout doucement, elle prépare des petits sachets plastiques avec des petites boulettes marrons comme des crottes de lapins, qui me serviront de traitement pendant une semaine. Des crottes de lapins à mâcher d’abord, et à avaler ensuite avec de l’eau chaude. Que des plantes médicinales de la tradition tibétaine, aux odeurs de terre et d’épices. Une le matin, trois le midi, et deux le soir. Je prends note de la posologie, bien décidée pour une fois à la suivre jusqu’au bout, et règle les quelques 200 Rs que le lui dois (un peu moins de 4 euros) en la remerciant avec respect. Je me sens légère en repartant, comme si un ballon gonflé à l’hydrogène était accroché à chacune de mes épaules.
Je redescends la rue, m’achète deux paires de chaussettes de laine en passant, puis poursuis le chemin vers ma guest. Je traverse une fois de plus le chantier, ils mettent une couche de dalles de béton sur la terre de la rue, et Noël ou pas, les femmes continuent de charrier des paniers sur la tête, du gros tas de graviers jusqu’à la bétonneuse quelques mètres plus bas. J’attends mon tour pour passer mon chemin, entre la bétonneuse et le bord de la demie partie de route déjà dallée. Un peu de repos, mes trois boulettes à croquer du midi, un gobelet d’eau chaude, et ¾ d’heure de grimaces de dégout plus tard, je vais faire un tour sur internet pour voir les beaux commentaires laissés sur le blog... merci de vos voeux et de vos encouragements, et merci aussi à ceux qui me les envoient par mail... ça me rebooste un peu plus pour la fin de journée, et passer un coup de fil à mes frères et soeurs ensemble pour Noël, avoir mes neveux et nièce au téléphone qui me disent ce qu’ils ont eu comme cadeau, achève définitivement de me redonner le sourire. Je retourne dans ma chambre finalement plus si froide que cela ce soir. Je commande un dhal avec du riz à Tarun, histoire de manger d’ici une bonne heure si ils sont rapides, et m’installe chez moi. Je mets de la musique, allume un bâton d’encens et les deux bougies sur ma table de chevet, et me fais chauffer de l’eau pour le thé.
J’ai envie d’écrire ce soir, encore une petite chose de plus qui rend ce jour finalement un peu plus différent des derniers. Une journée qui a commencé comme beaucoup d’autres, puis qui à mesure du temps est devenue spéciale. J’ai eu le plus beau des cadeaux en recevant un coup de fil imprévu de mon homme, je me suis sentie relâchée et heureuse, et en communion avec les gens que j’aime.... c’est peut être ça, Noël, finalement...