Angkor et encore,
Le 3 avril 07
4h30. Mon réveil sonne une première fois et me tire de mon sommeil. Je ne bouge pas. Pas encore. Quand la seconde alarme retentit quelques minutes plus tard, je me demande quelle mouche m’a piquée de vouloir parcourir les 10 kilomètres qui me séparent d’Angkor Thom en vélo, et surtout de si bonne heure. Il fait encore bien nuit, et il n’y a pas si longtemps de ça, Eva rentrait bruyamment de ses pérégrinations nocturnes avec le dénommé Superman, un stéréotype californien à la musculature hyper-protéinée mise en valeur par un marcel moulant. Troisième sonnerie. Je me redresse et m’assieds sur le rebord du lit. Echapper à une nouvelle journée en compagnie de cette jeune autrichienne frivole et inintéressante est en soi une raison suffisante pour me lever...
Mais plus important encore, j’ai pris rendez-vous avec ces ruines fascinantes aux premières lueurs du jour et je ne veux pas le manquer. Hier, Eva et moi avons suivi le flot de touristes. On a loué un tuk-tuk pour la journée, et on a fait le tour des principaux sites en suivant un itinéraire bien précis et difficilement modifiable. D’abord le lever de soleil sur Angkor Wat*, relativement remarquable à en croire le nombre d’objectifs japonnais braqués sur lui; puis Angkor Thom, le Bayon et sa fresque d’éléphants sculptés, puis plein d’autres tas de vieilles pierres dont je suis bien incapable de retenir les noms... sauf le Ta Prohm, qu’Eva se plait à appeler Tomb Raider car le film aurait été en partie tourné là.
Bref, une journée bien chargée dont je ne pouvais me contenter. C’était parfait pour un repérage, mais aujourd’hui, je suis bien décidée à revoir différemment les endroits qui m’ont plu. Au prix d’un nouveau réveil très matinal, et d’une longue pédalade sous l’unique lumière de la pleine lune.
Quand j’arrive à Angkor Wat, le défilé de tuk-tuk a commencé. Les bus arrivent par dizaines, déchargeant des passagers encore endormis, mais les yeux déjà collés derrière leurs écrans lcd. Je sais alors qu’il me reste une bonne demi heure de tranquilité avant que le soleil ne fasse son apparition, et avant que les touristes ne commencent à vouloir aller découvrir les autres lieux. Je pédale doublement... j’ai encore 3,5 kms à parcourir avant d’atteindre Angkor Thom, je voudrais y être pour les premières lueures orangées du soleil levant. Je traverse les forêts aux arbres majestueux, entretenues avec soin, et je ne regrette pas d’avoir payé si cher l’entrée aux sites quand je vois qu’une partie de mon argent est utilisée pour préserver la magie sereine qui règne en ces lieux.
Je passe sous la porte sud d’Angkor Thom, précédée d’alignements de sculptures bordant la route, comme des visages de gardiens au sourire accueillant, et j’entre dans l’enceinte du temple. Déserte. Les boutiques sont fermées, les vendeurs de boissons fraîches et de souvenirs sont encore endormis, ou plus probablement, affairés à Angkor Wat où les acheteurs potentiels sont déjà nombreux. Pas de tuk-tuks ou de motos qui m’harcèlent en arrivant; il n’y a que trois chiens couchés paisiblement devant l’entrée principale du Bayon. Les chiens que l’on chasse le jour prennent possession des lieux la nuit... j’arrive sur leur territoire, après avoir cadenassé mon vélo à un arbre. Ils se lèvent et aboient, je les dérange peut être trop tôt à leur goût; mais ils finissent contraints à me céder le passage, résignés à devoir comme tous les jours s’effacer devant les masses bruyantes et envahissantes qui prennent la possession des lieux. Il n’y a pas un bruit. Seuls les oiseaux rompent délicieusement le silence, donnant une note sucrée et joyeuse au mystère intriguant qui nourrit l’atmosphère.
Je marche prudemment sur les pierres sombres et craquantes; je m’attends à faire face à une créature étrange, un dragon peut-être, ou un elfe encore assoupi au pied d’une marche usée et douce. Je me sens observée, et je le suis... par ces dizaines d’immenses visages de pierre qui dominent le temple, tournés dans les quatre directions. Les visages sont doux, mais parfois le temps leur en a ôté le sourire. Je suis parfaitement seule, avec pourtant une compagnie invisible mais vibrante... je n’ose faire de bruit, caresse doucement de mes pieds nus les dalles polies de mille années de passage, effleure les façades du bout de mes doigts, et tente de percevoir les chants et les vibrations des prières qui ont impregné les pierres il y a si longtemps.
Je découvre un lieu qui redevient majestueux comme il a dû l’être, pour lequel je ressens soudainement beaucoup de respect, et un je-ne-sais-quoi de gratitude... ce n’est plus cette attraction touristique piétinée, éblouie, grassement tâtée et salie que j’avais entrevu la veille, mais réellement un lieu de recueillement à l’atmosphère mystérieuse..
Un premier brin de vie anime les pierres silencieuses. Trois chatons, dont le pelage se fond dans la couleur des murs, jouent avec insouciance. Le soleil commence à pénétrer les branches des arbres et à couvrir les sourires sculptés d’un reflet d’or. Je m’assieds pour goûter à ce moment intense, les pierres sont encore fraîches. Mais le moteur toussotant du premier tuk-tuk résonne déjà. Le silence est rompu, je sors de ce qui m’apparaît alors comme ayant été un songe. Il est temps de partir, je veux conserver ces longues minutes de face à faces silencieux en mémoire, garder ce souvenir parfait et purement égoiste... je reprends mon vélo alors que deux autres véhicules arrivent. Et d’autres encore les suivent, comme une colonne ininterrompue d’insectes envahissants. Compte tenu de mon rythme, je ne serai plus seule longtemps. Le prochain temple dans lequel je voulais repasser du temps est beaucoup trop loin pour l’atteindre avant qu’il soit pris d’assaut. J’ai donc tout mon temps. Pour explorer des chemins que les moteurs ne parcourent pas, pour se perdre dans la vie calme d’un village, ou se retrouver au pied d’un petit temple isolé, délaissé. Au bord de l’un d’entre eux, une longue pierre plate, déposée sous l’ombre claire d’un jeune arbre, m’invite à m’y reposer. Je m’allonge, la tête sur mon sac photo, et plonge dans un profond sommeil. Je ne sais pas combien de temps j’ai pu dormir. Mais le rayon de soleil qui m’a réveillé était déjà bien puissant, m’obligeant à le fuir. A reprendre mon vélo qui grince, et les petits chemins de sable loins des kalxons et des ronflements des climatisations. J’atteins le temple Banteay Kdei qui bien que sur la tournée classique, reste relativement peu visité. J’y avais entrevu hier un lieu parfait pour s’y poser quelques heures, à l’ombre d’un manguier, pour lire ou écrire, ou... dormir... je suis fatiguée, et l’appel du sommeil est plus fort encore avec la chaleur abrutissante qui règne déjà. Une longue pierre horizontale, de l’ombre, un petit courant d’air frais au détour d’un couloir, et je sombre de nouveau...
Je suis nulle en histoire. Nulle au Trivial Poursuit, pour le camembert jaune plus que pour tous les autres. Et j’ai un peu honte de dire que je me suis très peu renseignée sur ce qu’était historiquement Angkor. Je suis pas une fan de tas de cailloux en général, surtout quand ils sont devenus inanimés. Mais quel que soit ce qu’il se soit vraiment passé dans ces temples, j’y ai trouvé une énergie ancestrale et divine, une ferveur dont est empreinte chaque pierre, une sérennité qui donne au sommeil une profondeur inégalée...
Hier j’ai visité Angkor. Aujourd’hui je l’ai ressenti, et vibré à son rythme.
Demain je partirais, avec plus de magie dans le coeur que dans mes images, mais il y a un temps pour tout...
* Angkor Wat: THE temple. Celui qu’on voit dans les brochures d’agences de voyage. Surtout au lever du soleil.
