mercredi 2 avril 2008
La journée s’annonçait compliquée…. Pourtant, je commençais à avoir une connaissance suffisante des bus turcs pour imaginer que le trajet jusqu’à Urumieh serait comme à chaque fois un jeu d’enfant. Hormis l’inconnue du passage de frontière, mais pour ça, avec une tenue et des papiers réglementaires, je ne me faisais pas trop de souci.
Je me suis donc présentée comme convenu à 8h au bureau de la compagnie de bus, pour y attendre le servis (navette) qui devait m’emmener à l’otogar de Van, pour monter dans le bus de 8h30. Je dépense en route mes dernières lyres en clopes et simits, et me voilà fin prête pour le grand départ. Il doit se passer quelques chose de particulier aujourd’hui, car il y a un nombre de policiers et de soldats impressionnant dans la grande rue, à une heure où la ville est encore si calme… je me fais la remarque en croquant dans un simit, mais sans y prêter davantage attention. Après tout, je m’en vais, alors peu m’importe…. Mais à 8h20, le servis n’étant toujours pas arrivé, et des bus entiers de militaires et de fanfarons déferlant dans la rue, je commence à me demander ce qui se trame, et pose la question à l’unique employé de la compagnie parlant quelques mots d’anglais. C’est carnaval, me répond-il… et comme la circulation est bloquée, pas de servis pour l’otogar…. Donc pas de bus. C’est aussi simple que ça… je garde mon calme, à quoi bon s’ennerver.. d’ailleurs, lui, il sourit en me disant qu’il y a pas de problème…. Non, certes, mais si ils m’avaient dit la veille, quand j’ai acheté mon ticket, qu’il y aurait un carnaval en préparation devant la porte de leur bureau ce matin, j’aurais pris mes dispositions pour aller moi-même à l’otogar… maintenant, c’est trop tard, et de toute façon je n’ai plus de sous pour prendre un taxi. On me rembourse le prix du billet, ce qui me laisse 20 lyres pour atteindre la frontière, et d’après lui c’est jouable. Hors de question de repasser une nuit ici, je suis prête à partir et j’ai on ne peut plus hâte d’enfiler mon manteau et de couvrir mes cheveux blancs….
Gentiement, il m’indique le lieu où je peux trouver un dolmus pour Yüksekova, d’où je pourrais prendre un taxi collectif pour Esandere, où se situe le poste frontière.
Ça s’annonce cahotique, mais y’a pas de raison que je n’y arrive pas…
Une bonne vingtaine de minutes plus tard, confortablement installée dans mon dolmus qui s’éloigne doucement de Van, j’ai déjà oublié les méandres de la matinée et celles à venir… le décor est subjuguant…. Il a neigé la nuit dernière, et les sommets entourant le lac sont d’une blancheur immaculée, faisant ressortir davantage la couleur turquoise du lac que j’ai peine à quitter des yeux… les reliefs sont doux, des langues de neiges semblent avoir été déposées avec délicatesse sur l’herbe rase et chaude où se prélassent, ça et là, des bergers entourés de leurs troupeaux ; les habitations se font rares, et ne consistent plus guère qu’en quelques maisons de terre isolées où le linge pend, battu avec violence par le vent glacial ; doré et voluptueux sous le soleil du printemps, le paysage désert laisse présager de la rudesse de l’hiver…. Un air de bout du monde, duquel je n’arrive à décrocher le regard…. Je ne vois pas le temps passer, et quand nous nous arrêtons pour une pause çay, malgrè le froid, je reste dehors, assise sous un rayon de soleil trop faible pour qu’il me réchauffe vraiment, pour ne pas perdre une miette de ces beautés qui m’entourent ; ça fait sourire les passagers, un sourire empreint de beaucoup de fierté… comme je les comprends… ll est midi quand nous atteignons Yüksekova, et à mon plus grand soulagement une famille me prend sous son aile. L’avantage non négligeable d’un dolmus par rapport au bus normal, c’est qu’on y est moins nombreux et que, même si la communication est difficile, les liens se créent bien plus aisément. Aussi, cette famille iranienne, bien que fortement occupée durant le trajet à essuyer le vomi de leur dernière, n’avait cessé de me témoigner leur sympathie. Me tirant presque par le bras, une fois mon sac récupéré, ils m’ont mis dans un taxi avec une partie d’entre eux pour parcourir la cinquantaine de kilomètres restants avant la frontière. Je savoure encore une fois chacun d’entre eux, réellement heureuse que le chapitre turc se close de cette manière, loin des magasins de téléphones portables et des rues bruyantes de Van, dans une plénitude hors du temps et presque, de l’espace….
Le passage de la frontière n’est qu’une formalité. A ma grande surprise, moi qui m’attendais à passer plusieurs heures dans un vaste hall surpeuplé d’hommes, de femmes et d’enfants, au milieu de montagnes de bagages scrupuleusement éventrés par des douaniers suspicieux, je me suis retrouvée tellement vite du côté iranien que je n’ai pas eu le temps de réaliser que je quittais la turquie pour de bon.
Un bâtiment presque désert, une dizaine de personnes à faire la queue pour les tamponnages successifs… je prends garde à la question concernant mon travail, et évite de dire que je suis photographe… d’ailleurs, le suis-je vraiment ? non monsieur, je suis ingénieur… si si…. et je suis là pour mes vacances…. Je redoute l’étape de la fouille qui pourrait rendre nos amis iraniens nerveux à cause de l’appareil photo manifestement encombrant, et de l’ordinateur en évidence dans mon sac à dos….
Mais mes bagages les laissent dans la plus profonde indifférence, et l’un d’entre eux ayant à peine soulevé une poche extérieure de mon sac photo, ils me font signe de passer… me voilà en Iran… j’ai pas un rond -enfin pas un rial-, je suis morte de chaud, et j’ai le foulard qui arrête pas de glisser, mais j’y suis….
De l’autre côté de la frontière, le paysage est le même… à savoir qu’il n’y a rien d’autre que quelques camions stationnés, une barrière rouge et blanche, un drapeau, et des chauffeurs de taxi. Pas la moindre boutique où acheter une bouteille d’eau ou un petit quelque chose à grignoter, et surtout, pas le moindre bureau de change… et Urumieh, là où le bus de la compagnie Vangölü était censé me déposer, est encore à une bonne 50aine de kilomètres…. Il y a juste deux-trois gamins qui m’interpellent, ils proposent un taux excessivement défavorable, mais je n’ai pas bien le choix…. Je change 20 dollars, ce qui me permettra de payer le taxi et, je l’espère, la chambre d’hôtel en arrivant….
Me voici en Iran ; et le paysage a beau être le même, j’ai perdu beaucoup de repères…. Je reste songeuse, durant le trajet qui m’amène à Urumieh, commençant à me soucier de tout ce que je dois reconstruire à partir de maintenant… jongler avec une nouvelle monnaie pleine de zéros, oublier un vocabulaire à peine intégré au profit d’un autre, réapprendre à utiliser les transports en commun, apréhender une culture encore différente et décoder un nouveau système de comportements et d’usages…. Je vais où en arrivant ? Qu’est-ce que je vais manger ce soir ? combien coûte une bouteille d’eau ?
A quoi va ressembler cette nouvelle vie qui ne m’attend pas, et dans laquelle je vais devoir sauter comme on attrape un train en marche ?
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