Recommander

Mars 2008 - Turquie

Vendredi 4 avril 2008 5 04 /04 /Avr /2008 15:43

mercredi 2 avril 2008

 

La journée s’annonçait compliquée…. Pourtant, je commençais à avoir une connaissance suffisante des bus turcs pour imaginer que le trajet jusqu’à Urumieh serait comme à chaque fois un jeu d’enfant. Hormis l’inconnue du passage de frontière, mais pour ça, avec une tenue et des papiers réglementaires, je ne me faisais pas trop de souci.

Je me suis donc présentée comme convenu à 8h au bureau de la compagnie de bus, pour y attendre le servis (navette) qui devait m’emmener à l’otogar de Van, pour monter dans le bus de 8h30. Je dépense en route mes dernières lyres en clopes et simits, et me voilà fin prête pour le grand départ. Il doit se passer quelques chose de particulier aujourd’hui, car il y a un nombre de policiers et de soldats impressionnant dans la grande rue, à une heure où la ville est encore si calme… je me fais la remarque en croquant dans un simit, mais sans y prêter davantage attention. Après tout, je m’en vais, alors peu m’importe…. Mais à 8h20, le servis n’étant toujours pas arrivé, et des bus entiers de militaires et de fanfarons déferlant dans la rue, je commence à me demander ce qui se trame, et pose la question à l’unique employé de la compagnie parlant quelques mots d’anglais. C’est carnaval, me répond-il… et comme la circulation est bloquée, pas de servis pour l’otogar…. Donc pas de bus. C’est aussi simple que ça… je garde mon calme, à quoi bon s’ennerver.. d’ailleurs, lui, il sourit en me disant qu’il y a pas de problème…. Non, certes, mais si ils m’avaient dit la veille, quand j’ai acheté mon ticket, qu’il y aurait un carnaval en préparation devant la porte de leur bureau ce matin, j’aurais pris mes dispositions pour aller moi-même à l’otogar… maintenant, c’est trop tard, et de toute façon je n’ai plus de sous pour prendre un taxi. On me rembourse le prix du billet, ce qui me laisse 20 lyres pour atteindre la frontière, et d’après lui c’est jouable. Hors de question de repasser une nuit ici, je suis prête à partir et j’ai on ne peut plus hâte d’enfiler mon manteau et de couvrir mes cheveux blancs….

Gentiement, il m’indique le lieu où je peux trouver un dolmus pour Yüksekova, d’où je pourrais prendre un taxi collectif pour Esandere, où se situe le poste frontière.

Ça s’annonce cahotique, mais y’a pas de raison que je n’y arrive pas…

Une bonne vingtaine de minutes plus tard, confortablement installée dans mon dolmus qui s’éloigne doucement de Van, j’ai déjà oublié les méandres de la matinée et celles à venir… le décor est subjuguant…. Il a neigé la nuit dernière, et les sommets entourant le lac sont d’une blancheur immaculée, faisant ressortir davantage la couleur turquoise du lac que j’ai peine à quitter des yeux… les reliefs sont doux, des langues de neiges semblent avoir été déposées avec délicatesse sur l’herbe rase et chaude où se prélassent, ça et là, des bergers entourés de leurs troupeaux ; les habitations se font rares, et ne consistent plus guère qu’en quelques maisons de terre isolées où le linge pend, battu avec violence par le vent glacial ; doré et voluptueux sous le soleil du printemps, le paysage désert laisse présager de la rudesse de l’hiver…. Un air de bout du monde, duquel je n’arrive à décrocher le regard…. Je ne vois pas le temps passer, et quand nous nous arrêtons pour une pause çay, malgrè le froid, je reste dehors, assise sous un rayon de soleil trop faible pour qu’il me réchauffe vraiment, pour ne pas perdre une miette de ces beautés qui m’entourent ; ça fait sourire les passagers, un sourire empreint de beaucoup de fierté… comme je les comprends… ll est midi quand nous atteignons Yüksekova, et à mon plus grand soulagement une famille me prend sous son aile. L’avantage non négligeable d’un dolmus par rapport au bus normal, c’est qu’on y est moins nombreux et que, même si la communication est difficile, les liens se créent bien plus aisément. Aussi, cette famille iranienne, bien que fortement occupée durant le trajet à essuyer le vomi de leur dernière, n’avait cessé de me témoigner leur sympathie. Me tirant presque par le bras, une fois mon sac récupéré, ils m’ont mis dans un taxi avec une partie d’entre eux pour parcourir la cinquantaine de kilomètres restants avant la frontière. Je savoure encore une fois chacun d’entre eux, réellement heureuse que le chapitre turc se close de cette manière, loin des magasins de téléphones portables et des rues bruyantes de Van, dans une plénitude hors du temps et presque, de l’espace….

Le passage de la frontière n’est qu’une formalité. A ma grande surprise, moi qui m’attendais à passer plusieurs heures dans un vaste hall surpeuplé d’hommes, de femmes et d’enfants, au milieu de montagnes de bagages scrupuleusement éventrés par des douaniers suspicieux, je me suis retrouvée tellement vite du côté iranien que je n’ai pas eu le temps de réaliser que je quittais la turquie pour de bon.

Un bâtiment presque désert, une dizaine de personnes à faire la queue pour les tamponnages successifs… je prends garde à la question concernant mon travail, et évite de dire que je suis photographe… d’ailleurs, le suis-je vraiment ? non monsieur, je suis ingénieur… si si…. et je suis là pour mes vacances…. Je redoute l’étape de la fouille qui pourrait rendre nos amis iraniens nerveux à cause de l’appareil photo manifestement encombrant, et de l’ordinateur en évidence dans mon sac à dos….

Mais mes bagages les laissent dans la plus profonde indifférence, et l’un d’entre eux ayant à peine soulevé une poche extérieure de mon sac photo, ils me font signe de passer… me voilà en Iran… j’ai pas un rond -enfin pas un rial-, je suis morte de chaud, et j’ai le foulard qui arrête pas de glisser, mais j’y suis….

De l’autre côté de la frontière, le paysage est le même… à savoir qu’il n’y a rien d’autre que quelques camions stationnés, une barrière rouge et blanche, un drapeau, et des chauffeurs de taxi. Pas la moindre boutique où acheter une bouteille d’eau ou un petit quelque chose à grignoter, et surtout, pas le moindre bureau de change… et Urumieh, là où le bus de la compagnie Vangölü était censé me déposer, est encore à une bonne 50aine de kilomètres…. Il y a juste deux-trois gamins qui m’interpellent, ils proposent un taux excessivement défavorable, mais je n’ai pas bien le choix…. Je change 20 dollars, ce qui me permettra de payer le taxi et, je l’espère, la chambre d’hôtel en arrivant….

Me voici en Iran ; et le paysage a beau être le même, j’ai perdu beaucoup de repères…. Je reste songeuse, durant le trajet qui m’amène à Urumieh, commençant à me soucier de tout ce que je dois reconstruire à partir de maintenant… jongler avec une nouvelle monnaie pleine de zéros, oublier un vocabulaire à peine intégré au profit d’un autre, réapprendre à utiliser les transports en commun, apréhender une culture encore différente et décoder un nouveau système de comportements et d’usages…. Je vais où en arrivant ? Qu’est-ce que je vais manger ce soir ? combien coûte une bouteille d’eau ?

A quoi va ressembler cette nouvelle vie qui ne m’attend pas, et dans laquelle je vais devoir sauter comme on attrape un train en marche ?

 

Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mardi 1 avril 2008 2 01 /04 /Avr /2008 16:58

Mardi 1er Avril

 

 J’ai fini par trouver une boutique dans le bazaar, à vrai dire, une parmi beaucoup d’autres où pendent ces longs manteaux difformes. Je m’arrête à la première, car compte tenu de la sobriété requise, nul besoin de passer la journée à comparer les modèles.

Le patron ne parle pas anglais, mais quand il me voit pointer un manteau, je crois qu’il cible tout de suite ma problématique, car il évoque l’Iran. Il croit peut être que j’en viens, à cause de mon salvar noir dont l’entrejambe qui m’arrive à mi-mollet cache efficacement mes formes ; quoi qu’il en soit, il a l’air de savoir parfaitement ce que je recherche…. J’ai le choix entre le noir noir, le noir clair, le gris anthracite et le gris foncé… je me risque à montrer un manteau beige, mais conformément à mon idée, il me dit que non…. Trop gai.
Alors j’essaie un noir.
Rien qu’à le sentir sur moi, ça me déprime… La matière synthétique a l’air d’être étudiée pour glisser sur le corps sans pour autant s’accrocher à aucune courbe, et quand je me décide à m’approcher du miroir pour voir de quoi j’ai l’air, j’ai peine à me reconnaître… On dirait qu’on m’a plantée dans un tube. Avec ma tête qui dépasse d’un côté, et un bout de mes chaussures de l’autre. Des chaussures qui, malgrè la poussière et les restes de boue (souvenir de cappadoce), semblent criardes….
Non… c’est vicéral, je ne peux pas…. Faut trouver autre chose. Alors j’opte pour le gris anthracite. Je reste dubitative face au miroir, les bras ballants devant ce reflet de fantôme triste qu’il me reflète.

Et pour couronner le tout, il reste le choix du foulard. Celui que m’a offert Cerifè à Urfa, avec ses tâches rouges et dorées, n’est pas adapté, alors j’en prends un dans les tons noirs, gris foncés et gris tellement clair qu’on pourrait presque croire que c’est du blanc. Mais non.
Je n’ai maintenant plus aucun doute sur le fait d’être de présentation convenable pour les services de l’immigration. Et pour cause….. j’ai littéralement disparu, je ne ressemble plus à rien ni à personne, et encore moins à moi-même… c’est sans doute ce que l’on attend d’une telle tenue…

Le vendeur a l’air de bien comprendre mon désarroi et me lance un regard  compatissant.. Iyi, qu’il me dit avec un demi sourire navré. Moi qui d’habitude ai droit à des çok çok güzel à répétition (très jolie), cette fois un simple iyi suffit. Bien… nouvelle preuve que le costume remplit ses fonctions…

Je repars avec mon sac plastique. Car j’ai encore le choix d’avoir ce foutu manteau en boule dans un sac. Comme tous les jours, je croise des femmes vêtues comme je le serai bientôt quotidiennement moi aussi, et pour la première fois, je les vois différemment ; essayant d’imaginer qui elles sont réellement sous leur toge, car je mesure aujourd’hui à quel point ce qu’elles sont ne se voit pas…. Est-ce par choix, par conviction religieuse qu’elle se cachent ainsi ? ou est-ce comme pour moi une contrainte de devenir à ce point insignifiantes…..

Je suis bien loin d’être un modèle de féminité, mais le fait de devoir l’occulter ainsi complètement me donne une envie subite de mini-jupe et de bras nus….
J’avais optimisé mon budget de manière à quitter la turquie le porte-monnaie vide, et il me restait en tout et pour tout, après l’achat du dit manteau, 5 lyras (soit env 3euros) pour finir la journée, ce qui était certes rik-rak, mais jouable.
Mais en sortant de la boutique, je suis fermement décidée à me faire du bien aujourd’hui, et à m’accorder tous les plaisirs auxquels je peux encore accéder….
A commencer par l’achat d’un débardeur…. On me demande si je l’achète à crédit ? non, je paie cash, et c’est pour consommer tout de suite… car je vais de ce pas me faire dorer la pilule au bord du lac en mangeant du poisson grillé.
Et si je sais malgrè tout que je ne m’afficherais pas dénudée, le simple fait d’avoir ce débardeur sous ma tunique me rappellera que… l’habit ne fait pas le moine…
Ensuite, en rentrant, j’irais me faire bichonner dans un hammam, essayer d’y laisser le plus de toxines possible, pour en avoir moins à suer dans la chaleur iranienne qui se promet…. Etouffante….
Et si ce soir, j’ai encore des sous à dépenser, je m’autoriserais un resto. Et même une dernière gorgée de bière…..

 

Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Lundi 31 mars 2008 1 31 /03 /Mars /2008 17:02

Lundi 31 mars

 

 

 

Arrivée à Van ce matin, après une nouvelle nuit sans sommeil dans un bus, à veiller sur les rêves profonds d’une petite fille allongée sur les genoux.

Ma voisine étant corpulente au point qu’il n’y ait plus aucun espace libre entre sa poitrine et le siège devant elle, je n’avais guère d’autre choix que celui de proposer mes propres cuisses à ce petit – mais costaud – bout de chou que j’avais dû tirer de son sommeil ma montée dans le bus.

Ayant attendu ce dernier jusqu’à 23h30, je pensais que j’allais de toute façon m’effronder une fois assise, et j’avais même naïvement imaginé faire une bonne nuit…. Mais c’était en oubliant toutes mes expériences de trajets nocturnes, et sans compter que mon estomac allait commencer à faire des siennes, lui qui avait jusque là accepté avec une docilité exemplaire tout ce que je lui avais sommé d’ingurgiter.

Mais là, il m’a confirmé le goût suspicieux que j’avais trouvé aux brochettes de mouton de la veille.

Enfin bref, la nuit fût des plus désagréables, mais l’avantage est que dès les premières lueurs, j’ai pu profiter du paysage féerique qui s’étalait autour de nous ; d’un côté l’immense étendue calme et luisante du lac de Van, et de l’autre les montagnes encore enneigées… on m’avait déconseillé à plusieurs reprises de m’arrêter à Mardin et à Batman compte tenu des récents affrontements avec les indépendentistes kurdes, et pour rajouter à la frustration de tout traverser d’un trait, il fallait encore que les seuls bus en partance d’Urfa fassent le trajet de nuit….

Aussi, ma décéption a été un peu amoindrie par les trois dernières heures de route, au centre d’un panorama spectaculaire.

Van, par contre, n’a rien de particulier.. elle aura le mérite de m’aider à quitter la Turquie plus facilement, tant je la trouve dépourvue de charme.

Il faut dire que j’y arrive exténuée, que l’accueil à l’hôtel est tout aussi médiocre que la chambre elle-même, et que l’idée d’être maintenant si proche de l’Iran commence à m’angoisser… les conditions ne sont donc pas optimales aujourd’hui, peut être le seront-elles davantage demain.

La ville est jeune et moderne, on croise ici moins de femmes voilées qu’il n’y avait de tchador à Urfa, et contre toute attente, c’est au milieu des boutiques Benetton, LC Waikiki ou Pierre Cardin que je dois – c’est ce que j’avais prévu- me refaire une garde robe au goût des standards iraniens… je recherche un manteau sombre qui tombe jusqu’aux chevilles, quand les vitrines proposent des petits hauts à fines bretelles et aux couleurs acidulées…. Situation pour le moins étrange….

Je n’ai pas beaucoup de courage aujourd’hui, mais il faudra que je me décide demain à aller fouiller dans le bazaar pour trouver mon « bonheur »…

Et après demain, c’est décidé, je prends le bus pour Urumieh, de l’autre côté de la frontière… affublée de mon long manteau noir, de mon foulard noir, et de mes pataugas parme….

Et la page turque sera tournée.

Il m’est difficile de donner un avis sur ce pays…. J’ai le sentiment d’être passée à côté de la Turquie qui m’aurait enchantée, et que je n’ai fait qu’apercevoir derrière les vitres d’un bus.

Ca n’est pas évident de se construire un itinéraire sans avoir aucune idée de ce que l’on va trouver ; difficile également de suivre l’avis des turcs qui pensent que mon intérêt est, comme beaucoup, porté sur les lieux historiques ou les bars branchés… et c’est compréhensible… s’ils venaient visiter la France, on leur proposerait plus les Champs Elysées ou les châteaux de la Loire que d’aller faire les vendanges ou regarder des vieux jouer à la pétanque dans un petit village du sud de la Drôme…

Ils sont en quête de modernisme, je les comprends, mais moi, le modernisme m’ennuie.

Quant à prendre l’avis d’autres voyageurs ? c’est bien simple, je n’en ai croisé aucun !

Alors pour maintenant, j’abandonne car le temps presse et j’ai hâte de retrouver mon India. Mais je reste persuadée qu’un prochain voyage me montrera le visage de la Turquie que je pensais trouver. Il fallait bien une première approche, et je ne regrette pas celle que j’ai eu. Elle aura été, l’avenir me dira très bientôt si je me trompe, une bonne préparation pour l’Iran.

Mais si je devais refaire la Turquie un jour, ce que j’aimerais sincèrement, ça se passerait là, au fin fond de l’est que je viens de traverser, en m’éloignant des villes et de leurs turpitudes, dans des traditions que j’imagine plus paisibles et plus saines.

Maintenant, il est temps de changer de décor, et de passer dans la cour des grands….

 

 

 

 

Ps : au fait…. J’ai ajouté une carte de la turquie avec mon itinéraire !!! voir dans les infos pratiques

Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 30 mars 2008 7 30 /03 /Mars /2008 18:50
Dimanche 30 mars

Urfa


C’est mon dernier jour à Urfa. Mon bus pour Van partant tard ce soir, j’ai vidé ma chambre, paqueté mon sac à dos, et profite des ultimes heures d’errance dans ses rues familières.
Aujourd’hui, c’est dimanche et le bazaar est calme. La plupart des rideaux de fer sont tirés, teintant d’un gris froid et terne les allées si colorées et animées que j’avais découvertes il y a deux jours.
L’air y était alors frais et parfumé de mille senteurs, de l’âcreté de la chair pendue aux effluves douces et piquantes des épices ; à chaque secteur sa spécialité, on traverse celui des bijoutiers aux vitrines clinquantes, avant de rentrer dans celui des vendeurs de vêtements et de tissus, où parmi les innombrables nuances de noir, les couleurs vives et brillantes des parures arabes se font presque provocantes ; puis viennent les chaussures, pendant par grappes entières où s’entremêlent les pâles copies de baskets américaines et les fines ballerines pailletées. Puis on rentre dans le coin des artisans, travaillant de leurs mains agiles le bois, le cuir, le métal…. Un bazaar dans toute sa splendeur, où tout trouve sa place dans une organisation cahotique, où l’on ne sait jamais ce que le prochain détour peut dévoiler.
C’est là que j’avais déniché ce qui allait devenir mon repère, en marchant au hasard, alors que l’appel du thé se faisait de plus en plus fort.
Le çay (thé), c’est pour moi l’occasion de m’asseoir sur un petit tabouret, de reposer un peu mes jambes fatiguées par les kilomètres avalés, tout en continuant à nourrir mon insatiable désir d’observation.
En trouvant ce lieu, j’avais de quoi me satisfaire. Un vieux caravansérail rénové avec soin, bordé de superbes voutes de pierre ; quelques arbres qui s’élèvent au cente avec fierté, baignant la vaste cour d’une ombre délicate et aérée ; plusieurs dizaines de tables basses y sont entassées, bruyamment prises d’assaut par une population hétéroclite, mais exclusivement masculine.
Les plus jeunes proposent leur service de cireurs de chaussures, se faufilant entre les tables une paire de sandalettes en plastique à la main ; d’autres, un large plateau posé en équilibre sur le sommet de la tête, s’égosillent à vendre des simits ;
Les plus âgés, qui sont également les plus silencieux, se retrouvent pour discuter en égrainant leur rosaire ou, comme la plupart des hommes, toutes générations confondues, pour disputer une partie. Les tables sont encombrées, par ici de jeux de cartes ou de dominos, par là de badgammon, et toujours, sur un coin, un bout de papier et un crayon de bois. Et quelques verres de çay qui refroidissent, à mesure que les esprits s’échauffent.
Il règne ici une ambiance relaxante, malgré l’assourdissant chahut fait de joyeuses et indicibles conversations, de cuillères qui tintent contre les verres, de paquets de cartes ou de jetons abattus avec force sur le bois des tables.
Et au milieu de tout ce guilleret tumulte, dans ce flot incessant de bruits et de mouvements, j’ai repris aujourd’hui ma place au premier rang pour me délecter du spectacle, et du thé.
Quelques regards à peine jetés sur moi, furtivement, avant que la partie ne reprenne son fil et qu’on me confonde avec la pierre, immuable et discrète.
J’aime me sentir baigner dans la vie comme j’y suis maintenant, sans créer de remous, sans déranger. Sans être le pavé que l’on jette dans la mare.
Je pourrais rester là des heures entières, et à vrai dire, deux se sont déjà écoulées et je ne les ai pas vues passer.
Nul besoin de parler, il y a assez de mots qui m’entourent ;
Nul besoin de bouger, quand le plus fascinant des spectacles vient se dérouler sous mes yeux.
Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Vendredi 28 mars 2008 5 28 /03 /Mars /2008 19:25
Vendredi 28 mars


On avait dit vers 18h. Comme le soleil se couche vers 17h30, ça me laissait donc à priori le temps de repasser à l’hôtel pour prendre une douche et me mettre sur mon 31. A savoir des vêtements à peu près propres, à défaut d’être réellement présentables après 3 semaines de savonnage régulier.
Oui mais voilà, c’était sans compter l’invitation impromptue de Beyza et de sa famille à boire le thé. Sans montre, perdue dans l’espace et dans le temps, je quitte précipitemment mes hôtes quand mon regard croise les aiguilles de l’horloge accrochée au mur de l’unique pièce. Il est 17h45, je n’ai absolument aucune idée de l’endroit où je me trouve, et je dois encore passer acheter des baklavas* pour ne pas arriver les mains vides chez la famille Balikçi qui m’attend de pied ferme.
Une fois de plus, je réalise la chance que j’ai d’avoir un compas dans la tête, car sans aucune difficulté, je retrouve la rue principale, les vendeurs de baklavas, les toilettes publiques, et les nombreuses épiceries du coin dont une seule marque le moment où je dois bifurquer à gauche et m’enfoncer dans les ruelles. Il est presque 18h30, il fait déjà sombre, et bien sûr, quand je photographiais la petite Ramziè hier, ce qui m’a valu d’être invitée ce soir par les 19 membres de sa famille, je n’avais évidemment aucune idée de l’endroit où j’étais…
Se perdre a beaucoup de charme, à vrai dire c’est une de mes activités favorites… mais se perdre deux fois au même endroit, ça relève de l’exploit. Heureusement, j’étais repartie hier avec leur adresse. Histoire de pouvoir leur envoyer les photos. Et finalement, grâce au gardien d’un parking voisin, je sonne au numéro 2 de la rue 1402. Je déclenche alors une affreuse mélodie électronique, semblable à celle que pourrait émettre une poupée chinoise bas de gamme quand on lui appuie sur le ventre. C’est Mohammed qui m’ouvre la porte, presque instantément. Mohammed, c’est MONSIEUR Balikçi, le maître des lieux, celui pour lequel on se lève quand il entre dans une pièce, celui qui n’a pas besoin de mots pour exprimer une envie de thé ou de cigarette, car on est attentif au moindre battement de ses sourcils. Il me souhaite la bienvenue, je le salue bien bas et ne commets pas la grossière erreur de lui tendre le paquet de baklava. C’est à la maîtresse de maison, qu’on se doit d’offrir le bouquet de fleurs… sauf que je l’avoue, compte tenu du nombre de femmes et des difficultés de communication, je n’ai pas bien saisi qui était la Madame officielle de Monsieur. Si tant est qu’il n’y en ait pas plusieurs… alors je tends le paquet à la petite Ramziè, la seconde à m’accueillir avec empressement et fierté. Je rentre dans la belle cour où l’on m’avait fait asseoir hier, une chaise en plastique bleu face à une bonne dizaine d’autres. Les chaises ont disparu, mais les femmes sont bel et bien là. Elles me prennent les mains et m’embrassent chaleureusement, et me font signe de rentrer. Je me déchausse, regrettant vraiment de ne pas avoir eu le temps de prendre de douche et maudissant une fois de plus les fibres synthétiques des chaussettes queshua qui certes, sèchent vite, mais….. enfin bref. Je me déchausse et rentre dans la pièce dont on m’a ouvert la porte. Le sol est entièrement recouvert de tapis, et sur le bas des murs sont disposées des sortes de banquettes, à la verticale, de sorte qu’on puisse s’y adosser. Aucun autre meuble que la table sur laquelle est posée la télévision. Un radiateur éléctrique, quelques posters sur les murs représentants des calligraphies arabes ; un décor sobre mais chaleureux, dans lequel je me serais vite sentie complètement à l’aise si il n’y avait pas cet ô combien frustrant problème de communication… je me félicite une fois de plus d’avoir fait l’acquisition de ce petit dictionnaire anglais-turc, sans lequel nous serions très vite tombé à court de mots…. D’autant que les questions usuelles sur mon identité, mon état civil et ma situation professionnelle ont déjà été abordées hier….
Je suis entourée de femmes, et à mon grand étonnement, elles sont très proches, très tactiles. La pièce assez grande pour que nous ayons chacune notre place, mais elles sont collées à moi, posent leurs mains sur mes genoux, ou sur mes épaules, Ramziè et sa sœur jouent avec mes cheveux. Avant d’être écartées par Cerifè, une des plus agées, qui s’empresse alors de me pincer les joues avec tendresse. Le dictionnaire passe de mes mains à celles de Sibè ; je réalise que c’est une des seules qui sache lire, et si évident que puisse nous paraître l’utilisation d’un dictionnaire, il faut au moins cela.
Alors on papote comme on peut, elles me posent des questions sur moi, sur ma famille, sur la France, tandis que j’essaie d’en savoir plus sur les liens qui les unissent, la façon dont elles vivent, qui a préparé le repas…
C’est loin d’être évident, mais on s’en contente, on rit, mais pas trop fort en essayant d’étouffer nos gloussements pour ne pas déranger Mohammed et les autres hommes assis sur des coussins, eux, à l’autre bout de la pièce. D’autres hommes font leur apparition, on se lève, on salut en baissant les yeux, jusqu’à l’entrée d’un hôte probablement de marque, puisque cette fois Mohammed lui-même se lève à son tour pour l’accueillir, en embrassant ses mains avant de les porter à son front. Sibè me chuchote de la suivre, et me fait signe de prendre mon sac. Il est temps de s’effacer discrètement, de laisser ces messieurs dans leur fumoir, tandis que nous rejoignons notre poulailler. La pièce en face, en tous points identique, mais où nous n’aurons plus à retenir nos rires. C’est pour le moins déroutant, mais cette situation me semble bien plus convenable, cela m’évitera de répondre encore une fois aux obsessionnelles sollicitations de Kebir, pour le moins déplacées étant donné que sa femme était assise à mes côtés…
Et puis l’ambiance entre femmes est réellement différente, bien plus décontractée, même si aucune de mes hôtesses ne quitte son voile contrairement à ce que j’aurais pu imaginer. D’ailleurs, contre toute attente, Cerifè m’en offre un en cadeau… elles s’y mettent à trois, avec Sibè et Ceylan, pour me recouvrir la chevelure, avant de s’émerveiller comme des enfants devant cette, à leurs dires, belle jeune femme turque que je suis devenue…. Çok çok güzel !!
Il ne me reste plus, me dit-on, qu’à changer de prénom, me convertir à l’islam et me marier avec un turc, par exemple le frère de Sibè, étrangement invité à se joindre à nous et à s’asseoir à mes côtés….
Me voilà donc, le temps d’une soirée, rebaptisée Eminè, au centre d’un cercle familial dont on me fait comprendre avec tendresse et affection, qu’il est aussi le mien.
Nous restons des heures entières, à partager beaucoup malgrè la barrière de la langue qu’un simple dico de poche ne suffit pas à réduire à néant, des heures pleines de simplicité et de générosité, loin, bien loin l’idée que je commençais à me faire de la turquie…. Et bien plus proche de ce qu’on avait pu m’en dire… la fameuse hospitalité turque…
Je suis passée par la phase de naïveté, avec cette fausse idée en tête qu’avec une telle réputation d’ouverture vers les autres, je ne pouvais croiser que des gens aux intentions louables…en tant que femme solitaire, il faut le dire, je me trompais… et de trop nombreuses expériences contrariantes m’ont fait passer de la naïveté à une circonspection telle que je redoutais de croiser le moindre regard, tant cela devenait pesant.
Je suis heureuse qu’à l’aube de mon aventure iranienne, le ciel se découvre… pas totalement, mais juste ce qu’il faut pour que la rencontre soit de nouveau le cœur de mon voyage..




* pâtisseries
Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 27 mars 2008 4 27 /03 /Mars /2008 21:17
Jeudi 27 mars

A SaniaUrfa

Gaziantep semblait être le dernier havre de paix que j’entrevoyais. Peut-être à cause du vaste parc où il fait bon traîner pour échapper aux turbulences de la ville, peut-être pour les rues sinueuses du bazaar restaurées avec soin, où les échoppes aux murs de pierre regorgent de mille trésors, peut-être encore pour les innombrables vendeurs de pâtisseries fourrées de pistaches, toutes aussi succulentes les unes que les autres…. Peut-être….
Pour moi, Gaziantep, c’est la rencontre avec Dilek ; un sacré bout de bonne femme de 54 ans qui, après avoir parcouru le monde, après avoir été chef d’entreprise en Allemagne, a décidé de vivre la fin de ses jours à Gaziantep, à servir des petits déjeuners dans un hôtel d’entrée de gamme pour hommes d’affaires turcs…
Convertie à l’islam, elle s’est fait baptisée Dilek. Souhait.
Et comme par miracle, c’est la porte de son hôtel que j’ai poussé.
J’avais tant de doutes et de questions qui restaient en suspend, tant d’appréhensions à poursuivre mon voyage dans ces conditions parfois si hostiles…. J’avais tant besoin de pouvoir me livrer à quelqu’un qui puisse comprendre…. Même si je sais que vous êtes nombreux à me suivre et à me soutenir, les moments difficiles c’est seule que je dois les affronter. Aussi, la rencontre avec Dilek a été un vrai soulagement…..
Et le passage a Gaziantep une cure de jouvence…
M’en voilà repartie, ce matin, après un autre petit déjeuner préparé avec amour par mon hôtesse. Direction Sanlaurfa, encore plus au sud, encore plus à l’est. C’est la cité des prophètes, l’une des villes les plus religieuses du pays, où les touristes se font rares et où les femmes seules ne sont acceptées que dans certains hôtels…. Vu l’état dans lequel j’errais dans les rues de Gaziantep, la description rapide qu’on m’avait fait de Urfa me faisait appréhender un peu plus l’arrivée et l’accueil qu’on pourrait m’y réserver.
Toutefois, je n’ai pas eu à un seul moment l’idée de rebrousser chemin et de remonter plus au nord pour une route moins…. Cahotique..
Il y a des décisions qui ne s’expliquent pas, qui ne se prennent que parce qu’un petit bout de voix intérieure s’est manifesté….
Alors je suis descendue du bus à l’otogar de Urfa, en plein caniard, pour partir à la recherche d’un hôtel que Dilek m’a conseillé. Où les femmes seules sont non seulement acceptées, mais en plus, en sécurité.
Mon sac est lourd, il l’est toujours trop quand il faut arpenter des rues pentues sous un soleil de plomb, les gens me regardent comme si je venais d’une autre planète et finalement, à voir le spectacle qui s’étale autour de moi, ça doit être réellement le cas. La Turquie d’Istanbul est bien loin derrière moi, les hommes flottent dans leur salvar (pantalon arabe), les femmes glissent discrètement sous leur tchador, et moi, j’ai le front qui perle de sueur et les cheveux à l’air…. Forcément, on me regarde. Forcément, chargée comme une mule au milieu de la rue commerçante, je ne passe pas inaperçu. Mais il n’y a ni malveillance, ni hostilité. Et à deviner les ruelles qui se dessinent de part et d’autr, je sens que Urfa la Glorieuse va me plaire…
Je trouve l’hôtel, il reste une chambre. Sans fenêtre et avec télé. Dommage, j’aurais préféré l’inverse. Et le temps d’une douche, j’emmène mon appareil photo pour une découverte allégée de la ville. Lui qui m’avait semblé si lourd ces derniers jours, lui que j’avais même fini par renoncer à emmener, il reprend sans plus aucune hésitation sa place de choix sur mon épaule droite. Pour photographier, je dois le sentir… là, je le sens.
Je redescends la rue principale, bordée de bijoutiers, de kebabs, de magasins de vêtements. La lumière se fait plus douce, et les murs de pierre se teintent d’or. Les ruelles m’appellent. Sinueuses, étroites, résonnantes comme je les aime. J’ai comme une envie de me perdre, de flâner, de suivre les échos de rires et les bruits de ballons qui se cognent contre les murs. J’essaie de contenir le plaisir qui semble vouloir s’afficher trop ostensiblement sur mon visage. Il est préférable de ne pas trop sourire. Regrettable, mais préférable.
Une cour, au détour d’un labyrinthe de rues entrelacées, des gamins qui jouent, deux ou trois ballons dégonflés, une vieille église orthodoxe en pierre, il ne m’en fallait pas davantage pour me réconcilier avec mon viseur… l’ambiance est au jeu, aux sourires qu’ici, je ne contiens plus…
Je me sens revivre… après plusieurs jours d’aphasie, je retrouve des sensations que je pensais oubliées, auxquelles je ne croyais plus… je marche le cœur aussi léger qu’il n’était lourd hier, la confiance a repris le pas sur l’appréhension, et si il y a de cela deux semaines, une petite fille m’avait fait baissé les yeux, j’avance aujourd’hui de nouveau la tête haute…
Je me dis qu’Allah a peut-être entendu mes prières, quand je lui demandais hier encore, dissimulée sous mon voile dans le fond d’une des nombreuses mosquées de Gaziantep, de m’éclairer sur mon chemin….
Et comme pour m’encourager, après les visages fermés, voilà que les portes s’ouvrent à mon passage ; les murs tombent et les bras se tendent pour m’accueillir ; je découvre la vie qui se cache, qui se découvre comme on découvre un précieux trésor, dans une cour aux pierres chargées d’histoire où une famille entière me reçoit comme si j’en faisais partie depuis toujours, une vie où je ne suis plus ni fantasme, ni bourse ;
Cette vie que je m’obstinais à chercher, il fallait tout simplement que j’attende qu’elle se présente à moi…. Que je l’accueille avant qu’elle ne m’accueille elle-même….
Nous y voilà… je rentre à l’hôtel fatiguée de ces quelques heures de découverte qui m’ont semblé durer une éternité, regonflée de sourires et de ces échanges simples et sains qui me manquaient tant… je me sens pleine de gratitude, et pour une fois, je ne cherche pas à savoir ce qui a changé… j’ai juste envie de dire merci…
Le sommeil est difficile à trouver, pourtant il faut que je me repose car il ne fait nul doute que la journée de demain regorgera d’émotions que je veux pouvoir vivre pleinement…
Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 26 mars 2008 3 26 /03 /Mars /2008 22:40
Mercredi 26 mars
Gaziantep, dans le parc

Une journée à ne rien faire, ne rien attendre, ne rien espérer.
Etre seule, toujours.
Boire un thé, au soleil, me laisser me réchauffer le corps et le cœur, écouter de la musique et aussi, un peu, le chant des oiseaux et les rires des enfants qui jouent, insouciants. Comme je les envie.
Essayer d’oublier, de me laisser aller, de m’autoriser un peu de douceur. Sans pression.
Essayer d’oublier toutes les photos que je n’ai pas prises, les rencontres qui ne se sont pas faites.
Me concentrer sur les rayons du soleil et le chant des oiseaux. Sur l’air frais qui me purifie.
Ne plus penser ni au pourquoi, ni au comment ; ne plus penser.
Ecrire. Pour m’isoler du monde et me vider de mes mots.
Rester indifférente au regard des autres, fermer les yeux. Respirer. Savourer le bonheur de respirer. En avoir l’envie, presque autant que le besoin.
Lâcher prise, remettre mes doutes et mes peurs à la vie, accepter d’être dépassée et impuissante, de ne pas contrôler ; ne plus vouloir contrôler.
Oublier le passé et ses remords, oublier les peurs et les espérances du futur ; essayer de me sentir vivante, là où je suis.
Ne pas y arriver, mais essayer encore.
Reprendre un thé et une page blanche.
Regarder les sucres fondre doucement, ignorer les hommes qui m’entourent, penser à celui dont les bras ne m’entourent pas, et plonger mes yeux dans la couleur dorée du thé, avant d’y plonger mes lèvres.
Goûter à la chaleur âpre sur le palais et veloutée sur la langue. Admettre que c’est bon, admettre que ce dixième thé de la journée, je l’aime. Qu’il me fait du bien, et que c’est bon de se faire du bien.
Attendre que le soleil réapparaisse, et admettre qu’il me fait du bien, lui aussi.
Sentir progressivement mon front se détendre et mes yeux devenir libres de s’ouvrir à nouveau ;
Laisser faire… ne pas prendre de décisions, m’autoriser à ne rien faire, et ne pas culpabiliser, ne pas subir, avoir le choix et réaliser la chance que j’ai d’avoir le choix.
Penser à l’usine.
Entendre l’appel à la prière, et l’écouter.
Réaliser que la musique s’est arrêtée. Sentir mon cœur vibrer, timidement.
Avoir envie de prier. De parler à cet Allah que je ne connais pas et qui m’invite.
Avoir envie de le rejoindre, et un peu peur aussi.
L’entendre me dire d’avoir confiance. Que lui n’a pas peur de moi.
Lui répondre que je serais là au prochain appel.
Et reprendre un thé.
Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 24 mars 2008 1 24 /03 /Mars /2008 17:51

Lundi 24 mars

 

 

Il faut parfois que l’histoire se répète maintes et maintes fois avant d’en saisir le sens. Cette fois ci, je me le promets, assise sur ce banc au milieu du parc de Ganziantep, je ne répondrais plus à aucun membre de la gente masculine turque, si aimable puisse-t’elle être, au dépend de l’un d’entre eux qui vient comme par miracle de s’asseoir à côté de moi. Je ne réponds pas, reste froide et distante, et après quelques vaines tentatives, il finit par s’en aller.

Ca commence par un mehraba, qui vite traduit mes origines, ensuite c’est le thé, les quelques questions de convenance, le çok güzel (très jolie) et tôt ou tard, l’histoire se termine par une fin plus ou moins prévisible… Triste constat que je fais tous les jours depuis mon arrivée, il m’a fallu deux bonnes semaines et une situation critique la nuit dernière, pour que je réalise vraiment que vouloir croire en une relation amicale avec un turc était illusoire.

Ces braves garçons que je croise, malgrè leur générosité et leur bonne foi apparente, ne sont finalement animés que de sombres pensées quand je réponds, na¨vement et inconsciemment, à leurs avances déguisées.

La nuit dernière a été décisive dans les écarts où peut me conduire ma stupidité à croire que l’aide qu’on me propose est simplement opportune et fraternelle.

Retour sur les faits.

Dimanche, début de soirée dans l’otogar de Kayseri où j’attends mon bus pour Gaziantep.

J’ai conscience au moment même où j’achète mon billet, que je n’ai aucune idée ni du lieu, ni de la façon dont je finirais ma nuit. N’ayant bien évidemment pas reservé de chambre d’hôtel et le bus étant censé atteindre Gaziantep entre 2 et 4h du matin, mon plan est d’attendre le lever du soleil sur un banc de l’otogar, avant de partir en quête d’un hôtel à une heure décente.

Pas très réjouissant, j’en conviens, mais encore une fois, le voyage est loin d’être une partie de plaisir au quotidien, qu’on se le dise. Et comment apprécier le confort d’un matelas et d’une porte close, quand on a pas goûté au métal froid et dur d’un vaste hall à la vue de tous.

Bref, c’était mon plan initial, et il n’y aurait pas grand chose à raconter si je m’y étais tenu.

Voilà qu’après 4h de secousses et de films turcs, le bus s’arrête pour une pause pipi-çay-kebab de 30 minutes, et j’entrevois enfin la possibilité de dormir un peu ; et alors que tout le monde descend du bus, je m’enfonce un peu plus dans mon siège, la tête calée contre la vitre. Ça ne loupe pas, je n’ai fermé les yeux que depuis quelques secondes quand on me tape sur l’épaule avec insistance. Un jeune homme, la trentaine, veste en cuir et chaussures pointues. Il ne parle pas anglais, mais me fait comprendre que je dois moi aussi sortir du bus pour manger. Iste. C’est comme ça.

Tellement insistant que je consens à me trouver une petite envie de pipi à satisfaire, pour qu’il le soit aussi et me laisse en paix. Je refuse son invitation à boire un thé, je préfère voyager la vessie vide, et lui fais signe que je suis fatiguée et que je remonte dans le bus pour dormir. Il me fait comprendre que pas de probleme, je pourrais dormir plus tard dans mon hôtel et que donc je peux venir boire un thé avec lui. Et là, grossière erreur de ma part, je lui avoue que je n’ai pas d’hôtel et que je vais sleeper dans l’otogar… après ça, il m’a débité tout un discours en turc, dont je ne suis toujours pas bien sûre d’avoir saisi le sens. Je crois qu’il me proposait de m’emmener en taxi vers un hôtel en arrivant. Dans un état semi-comateux, j’ai répondu tamam (ok) plus pour qu’il me foute la paix et que je puisse retourner me semi-allonger.


Evidemment, deux heures plus tard quand nous avons atteint Gaziantep, il ne m’a pas lâchée d’une semelle et je ne savais pas trop comment me sortir de cette fâcheuse situation, quand Sehin est arrivé sur son cheval blanc… Sehin, c’était le chauffeur du bus qui, par ailleurs, était blanc. Un anglais limité, mais toutefois suffisant pour que l’on puisse communiquer. Il avait l’air sincèrement soucieux de me laisser là comme ça, sachant que je n’avais pas d’endroit où dormir, alors gentiement, il m’a proposé de m’emmener dans le centre. En bus. Pour trouver un hôtel. Il m’inspirait confiance, bien plus que Mohammed, le gominé aux chaussures en pointe, alors je me suis laissée embarquer pour une virée surréaliste. A mon grand désarroi qu’il semblait par ailleurs partager, il a constaté que les hôtels étaient fermés, à part ceux que mon budget ne me permet pas d’approcher.

Nous voilà repartis en directon de l’otogar, dans un grand bus vide, sur des grandes routes vides. Il était 3h du matin. Je lui ai dit que pas de problème, je pouvais dormir dans l’otogar, ça me convenait tout à fait. Mais pas à lui. Il m’a dit que c’était dangereux, qu’on risquait de m’agresser et de me voler mes affaires, mais que par contre, je pouvais dormir dans le bus. Ça, j’avoue que je ne l’avais pas envisagé et, persuadée que lui avait une chambre dans la gare, la perspective de 50 sièges en tissus était plus alléchante que celle des bancs métalliques.

Une fois garés sur le parking, en bon gentleman qu’il semblait être, il m’a montré mon lit. Et alors que je m’attendais à m’allonger tout bonnement sur la rangée de sièges au fond du bus, j’ai brusquement réalisé qu’à côté des escaliers, entre les soutes à bagages, c’était son matelas qu’il me proposait. En précisant, comme pour dédramatiser le malaise naissant, que lui dormirait sur les sièges. Tamam. Pas très fière, j’ai fini par m’installer, mais ne parvenais pas à trouver le sommeil, restant à l’affût du moindre bruit. J’en étais au point de regretter le hall de la gare.

Aucun bruit, si ce n’est, bien plus tard, que celui d’une cigarette qu’on allume. J’ai fini par me rassurer, culpabilisant presque d’avoir à ce point douté de son honnêté et de la légendaire hospitalité turque (même dans un bus), et alors que je m’apprêtais à me laisser tomber enfin dans les bras de morphée, le voilà qui débarque et qui s’installe à côté de moi. Je me suis sentie subitement non seulement stupide, mais plus terriblement seule et vulnérable. J’ai vivement repoussé ses avances dont je pensais avoir été épargnée jusqu’alors, il insistait lourdement, je me suis ennervée, il s’est calmé.

Fort heureusement pour moi, Sehin, comme Yussuf, Nazif, ou encore très (trop) récemment Yasar, n’a pas un mauvais fond et qui plus est il ne risquerait pas sa place ou sa liberté pour un écart de conduite. Envers une touriste.

Les turcs ont comme les indiens, une frustration sexuelle démesurée, et surtout une fausse idée de libertinage à l’européenne… mais toujours comme les indiens, ce sont des gamins qui ne connaissent pas les limites à ne pas franchir, et qu’il convient de leur poser, avec fermeté….


Bien plus qu’un sentiment d’insécurité, j’ai ressenti la colère et le dépit de la trahison. Mais c’est décidé, à partir de maintenant et jusqu’à nouvel ordre, je serais un mur que personne ne pourra plus franchir. A moins d’être une femme, ou d’être âgé de plus de 60 ans. Je suis abattue, non pas parce que j’ai eu peur, mais plus parce que je me demande bien à quoi peut bien servir le voyage, si c’est pour se fermer aux rencontres, et ne plus avoir confiance…. Comme si la solitude n’était pas assez pesante… alors cet après midi, pendant que je suis occupée à écrire, j’ignore les hommes qui m’entourent et me dévisagent et comme le fait d’être affairée sur les lignes de mon cahier ne crée pas assez de distance, je leur fais signe de me foutre la paix quand il s’obstinent, avec un regard ferme et directif. A quoi bon…. Ça n’est pas moi… j’appréhende de plus en plus la suite du voyage qui, plus je m’enfoncerais vers l’est, sera plus agressif encore….si je dois le devenir aussi pour une question de survie, alors comment trouver du plaisir à continuer ? comment prendre des photos, si ça doit se résumer à un cliché sans relation ?

Je persiste à croire que mon étoile me protège toujours, et quoi qu’il en soit, c’est le cas jusqu’à présent. Je n’en ai que rarement douté. Mais je commence à fatiguer….

Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Dimanche 23 mars 2008 7 23 /03 /Mars /2008 17:45
Dimanche 23 mars
 
Apres Konya, l'arrivee a Göreme a quelque chose de surrealiste. Petit village en plein coeur de la Cappadoce, dans un decor ocre et rose qui semble avoir ete sculpte avec minutie au milieu d'un bac a sable, il regne une atmosphere paisible, loin des grandes avenues encombrees et des allees assourdissantes du bazaar de Konya.
Pas trop de difficulte a trouver un hotel convenable, Göreme en compte pres de 90, pour un village de 2000 ames... Je devais m'y attendre, la Cappadoce est une destination incontournable et Göreme en est le principal centre. Ici, le touriste est tour a tour le roi et le pigeon, tout semble avoir ete exclusivement fait pour lui, avec certes beaucoup de gout, mais aussi avec demesure... D'autant qu'aujourd'hui, la saison n'a pas encore commence et le touriste se fait rare, donnant au village une ambiance fantomatique etrange... Les vastes terrasses des nombreux restaurants desertes, quand toutefois elles sont ýnstallees, la musique resonne sans tintement de verres qui s'entrechoquent, meme les marchands de tapis semblent avoir perdu leur entrain comme si ils sortaient timidement de leur periode d'hibernation.

Loin de me plaindre de cette tranquilite, j'ai d'abord cru qu'il me serait plus facile de prendre des photos sans avoir un coreen en arriere plan, mais j'ai vite realise que les rues de Göreme etaient tout aussi delaissees de turcs que les terrasses le sont d'occidentaux...
Decidemment, j'etais deja pas tres inspiree ces derniers temps, mais la ca devient de l'acharnement...
ok. Tamam. Je lache prise....
Je me passe mon petit week end pepereen Cappadoce, et je vais voir ailleurs. Je me concocte un petit programme, tout doux, respectant mon incapacite vicerale a enchainer les visites comme la plupart des gens le font ici. Et c'est honorable, de vouloir s'en mettre plein les yeux en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, mais je me connais, c'est pas mon truc.....Pas la peine d'insister.

Une journee a ete largement suffisante a mes yeux, et je n'irais pas survoler la region en ballon ni galoper sur des chevaux miniatures. Ce matin, je bouclais mon sac bien decidee a passer la nuit suivante loin d'ici.
La destination suivante, je l'avais pointe du doigt sans grande conviction sur une carte sans autre raison que celle d'etre sur ma route vers Van, derniere etape envisagee avant l'Iran.
J'allais donc me mettre en route vers Malatya. J'etais pourtant bien inspiree, hier, quand j'ai remis a aujourd'hui la reservation du bus, car suite aux conseils d'une allemande rencontree au petit dej, je prends finalement la direction de Gaziantep, toujours vers l'est, non loin de la frontiere syrienne. Vieilles maisons en pierre, bazar anime, pistaches et creme glacee, l'entree dans le bastion kurde pourrait se presenter plus mal. Si bien entendu je fais abstraction du fait que le bus m'y deposera a 4h du matin...
J'ai hate de sortir des hauts lieux touristiques et de la turquie moderne et en meme temps, ca n'est pas sans une certaine apprehension.
Parce que quand elle n'est pas moderne, la Turquie revet un visage conservateur pour lequel ma condition de voyageuse solitaire est en dehors de toute consideration.
Konya m'a donne un avant gout de regards incomprehensifs allant parfois jusqu'a un mepris destabilisant diifficile a affronter.
Je ne baisse pas les bras, et pas encore les yeux; il me faut trouver le juste equilibre entre confiance et prudence, je n'ai probablement pas encore.....
Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 19 mars 2008 3 19 /03 /Mars /2008 18:21

Mercredi 19 mars, Konya

La nuıt a ete bien courte... Les bruits incessants de perceuse et de marteau ont eu raison de moi. Quand le reveil a sonne ce matin a 7h, en ouvrant diffıcilement les yeux sur des murs trop deprimants, j'etais fermement decidee a quitter au plus vite cet hotel miteux et a decouvrir ce que les rues de Konya me reservaient. Le temps de m'habiller et j'ai empoigne mon sac photo sans demander mon reste; la douche pouvait bien attendre, de toute façon il n'y avait pas de douche au Nur Otel et je comptais bıen profiter de cette premiere escapade matinale pour me trouver un logement plus decent.

Le ciel etaıt deja bien bleu, et le soleil, bien qu'encore timide a cette heure, semblait vouloir adoucir mon penible reveil.
Lors de mon arrivee hier soir, lorsque je parcourais en tramway les 14kms qui separent l'otogar du centre ville, le decor ne m'avait pas enchante. Passant des alignements de tours propres et froides aux vitrines modernes lechees par la classe moyenne, je me demandais deja ou le destin pouvait bien me conduire.

Mais cette ville doit avoir ses secrets, elle aussi, au travers de ruelles etriquees, derriere ses facades sophistiquees et arrogantes.

J'ai avance, degustant un delicieux simit* croustillant en guise de petit dejeuner, mais des lors, je le sentais, le coeur n'y etait pas. J'ai erre dans un labyrinthe de rues desertes, elles semblaient refleter le vide quı m'envahissait.
A defaut de trouver un çay evi* pour remettre mes idees en place, je me suis alors dirigee vers le musee Mevlana, decrit comme la principale attraction touristique de Konya. Eminent philosophe mystique du 13eme siecle,  venere pour ses ecrits religieux et ses poemes, Rumi se faisait appeler Mevlana par ses fideles: Mon guide...  Puisse-t'il, en ce jour, etre aussi un peu le mien...

Je suis donc entree dans ma peau de touriste, me frayant un passage au milieu d'un vaste groupe invasif et bruyant qui, outre le fait de se promener cheveux a l'air et de briser le silence religieux des lieux, ne cessait de se plaindre que les legendes n'etaient pas traduites en ....... français...
Je me suis bien gardee de prononcer le moindre mot et, refugiee sous mon foulard, j'ai tente d'occulter leur presence comme tous ces fideles en recueillement devant la tombe richement paree.

C'est en sortant du musee, clouee dans mon mutisme et le regard fuyant, que je suis tombee sur Nazif. Ou plutot qu'il m'est tombe dessus. Comme un ange tombe du ciel.
Il n'avait rien a me vendre et m'a propose une cigarette.
Se pouvait-il que je degage autant de doutes pour qu'il puisse a ce point lıre en moi comme dans un livre ouvert?
"Ton ame est en quete, c'est ce qui t'a amene ici; as-tu trouve la reponse que tu cherchais?"
Cette question fut la premiere d'une serie de troublantes verites que je devais entendre....
Il se peut qu'il ne s'agisse tout bonnement que de banalites passe-partout, ou encore d'un plan drague pour "ame en quete" finement amene... mais quoi qu'ıl en soit, certains de ses mots, certaines de ses phrases se detachaient de leur contexte de philosophie de comptoir pour prendre en moi une dimension toute particuliere.

Il y avait autant de naivete dans mon esprit que de discernement dans ses propos, et pourtant c'est lui quı se montrait maladroit et moi qui voyait clair. Dans son jeu moins que dans le mien....

Je ne cesse de croire que chaque rencontre a un sens; celle ci sans conteste revetait une importance speciale. Nafız m'a permis de me liberer d'un poids important en mettant enfin des mots sur une culpabilite et un malaise grandissants quı m'ont faıt perdre pied. Jusqu'a en perdre l'envie d'y croıre.

Maşallah. Dıeu l'a voulu ainsi. Dans toute sa bonte, il a cree le malheur, car pour voır un arc en ciel, il faut avoir une larme dans les yeux.




*simit: sorte de pain au sesame en forme d'anneau
*çay evi: salon de the a la turka, souvent ınstalle a meme le trottoir

Par amelotour - Publié dans : Mars 2008 - Turquie
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés