Vendredi 4 avril 2008

mercredi 2 avril 2008

 

La journée s’annonçait compliquée…. Pourtant, je commençais à avoir une connaissance suffisante des bus turcs pour imaginer que le trajet jusqu’à Urumieh serait comme à chaque fois un jeu d’enfant. Hormis l’inconnue du passage de frontière, mais pour ça, avec une tenue et des papiers réglementaires, je ne me faisais pas trop de souci.

Je me suis donc présentée comme convenu à 8h au bureau de la compagnie de bus, pour y attendre le servis (navette) qui devait m’emmener à l’otogar de Van, pour monter dans le bus de 8h30. Je dépense en route mes dernières lyres en clopes et simits, et me voilà fin prête pour le grand départ. Il doit se passer quelques chose de particulier aujourd’hui, car il y a un nombre de policiers et de soldats impressionnant dans la grande rue, à une heure où la ville est encore si calme… je me fais la remarque en croquant dans un simit, mais sans y prêter davantage attention. Après tout, je m’en vais, alors peu m’importe…. Mais à 8h20, le servis n’étant toujours pas arrivé, et des bus entiers de militaires et de fanfarons déferlant dans la rue, je commence à me demander ce qui se trame, et pose la question à l’unique employé de la compagnie parlant quelques mots d’anglais. C’est carnaval, me répond-il… et comme la circulation est bloquée, pas de servis pour l’otogar…. Donc pas de bus. C’est aussi simple que ça… je garde mon calme, à quoi bon s’ennerver.. d’ailleurs, lui, il sourit en me disant qu’il y a pas de problème…. Non, certes, mais si ils m’avaient dit la veille, quand j’ai acheté mon ticket, qu’il y aurait un carnaval en préparation devant la porte de leur bureau ce matin, j’aurais pris mes dispositions pour aller moi-même à l’otogar… maintenant, c’est trop tard, et de toute façon je n’ai plus de sous pour prendre un taxi. On me rembourse le prix du billet, ce qui me laisse 20 lyres pour atteindre la frontière, et d’après lui c’est jouable. Hors de question de repasser une nuit ici, je suis prête à partir et j’ai on ne peut plus hâte d’enfiler mon manteau et de couvrir mes cheveux blancs….

Gentiement, il m’indique le lieu où je peux trouver un dolmus pour Yüksekova, d’où je pourrais prendre un taxi collectif pour Esandere, où se situe le poste frontière.

Ça s’annonce cahotique, mais y’a pas de raison que je n’y arrive pas…

Une bonne vingtaine de minutes plus tard, confortablement installée dans mon dolmus qui s’éloigne doucement de Van, j’ai déjà oublié les méandres de la matinée et celles à venir… le décor est subjuguant…. Il a neigé la nuit dernière, et les sommets entourant le lac sont d’une blancheur immaculée, faisant ressortir davantage la couleur turquoise du lac que j’ai peine à quitter des yeux… les reliefs sont doux, des langues de neiges semblent avoir été déposées avec délicatesse sur l’herbe rase et chaude où se prélassent, ça et là, des bergers entourés de leurs troupeaux ; les habitations se font rares, et ne consistent plus guère qu’en quelques maisons de terre isolées où le linge pend, battu avec violence par le vent glacial ; doré et voluptueux sous le soleil du printemps, le paysage désert laisse présager de la rudesse de l’hiver…. Un air de bout du monde, duquel je n’arrive à décrocher le regard…. Je ne vois pas le temps passer, et quand nous nous arrêtons pour une pause çay, malgrè le froid, je reste dehors, assise sous un rayon de soleil trop faible pour qu’il me réchauffe vraiment, pour ne pas perdre une miette de ces beautés qui m’entourent ; ça fait sourire les passagers, un sourire empreint de beaucoup de fierté… comme je les comprends… ll est midi quand nous atteignons Yüksekova, et à mon plus grand soulagement une famille me prend sous son aile. L’avantage non négligeable d’un dolmus par rapport au bus normal, c’est qu’on y est moins nombreux et que, même si la communication est difficile, les liens se créent bien plus aisément. Aussi, cette famille iranienne, bien que fortement occupée durant le trajet à essuyer le vomi de leur dernière, n’avait cessé de me témoigner leur sympathie. Me tirant presque par le bras, une fois mon sac récupéré, ils m’ont mis dans un taxi avec une partie d’entre eux pour parcourir la cinquantaine de kilomètres restants avant la frontière. Je savoure encore une fois chacun d’entre eux, réellement heureuse que le chapitre turc se close de cette manière, loin des magasins de téléphones portables et des rues bruyantes de Van, dans une plénitude hors du temps et presque, de l’espace….

Le passage de la frontière n’est qu’une formalité. A ma grande surprise, moi qui m’attendais à passer plusieurs heures dans un vaste hall surpeuplé d’hommes, de femmes et d’enfants, au milieu de montagnes de bagages scrupuleusement éventrés par des douaniers suspicieux, je me suis retrouvée tellement vite du côté iranien que je n’ai pas eu le temps de réaliser que je quittais la turquie pour de bon.

Un bâtiment presque désert, une dizaine de personnes à faire la queue pour les tamponnages successifs… je prends garde à la question concernant mon travail, et évite de dire que je suis photographe… d’ailleurs, le suis-je vraiment ? non monsieur, je suis ingénieur… si si…. et je suis là pour mes vacances…. Je redoute l’étape de la fouille qui pourrait rendre nos amis iraniens nerveux à cause de l’appareil photo manifestement encombrant, et de l’ordinateur en évidence dans mon sac à dos….

Mais mes bagages les laissent dans la plus profonde indifférence, et l’un d’entre eux ayant à peine soulevé une poche extérieure de mon sac photo, ils me font signe de passer… me voilà en Iran… j’ai pas un rond -enfin pas un rial-, je suis morte de chaud, et j’ai le foulard qui arrête pas de glisser, mais j’y suis….

De l’autre côté de la frontière, le paysage est le même… à savoir qu’il n’y a rien d’autre que quelques camions stationnés, une barrière rouge et blanche, un drapeau, et des chauffeurs de taxi. Pas la moindre boutique où acheter une bouteille d’eau ou un petit quelque chose à grignoter, et surtout, pas le moindre bureau de change… et Urumieh, là où le bus de la compagnie Vangölü était censé me déposer, est encore à une bonne 50aine de kilomètres…. Il y a juste deux-trois gamins qui m’interpellent, ils proposent un taux excessivement défavorable, mais je n’ai pas bien le choix…. Je change 20 dollars, ce qui me permettra de payer le taxi et, je l’espère, la chambre d’hôtel en arrivant….

Me voici en Iran ; et le paysage a beau être le même, j’ai perdu beaucoup de repères…. Je reste songeuse, durant le trajet qui m’amène à Urumieh, commençant à me soucier de tout ce que je dois reconstruire à partir de maintenant… jongler avec une nouvelle monnaie pleine de zéros, oublier un vocabulaire à peine intégré au profit d’un autre, réapprendre à utiliser les transports en commun, apréhender une culture encore différente et décoder un nouveau système de comportements et d’usages…. Je vais où en arrivant ? Qu’est-ce que je vais manger ce soir ? combien coûte une bouteille d’eau ?

A quoi va ressembler cette nouvelle vie qui ne m’attend pas, et dans laquelle je vais devoir sauter comme on attrape un train en marche ?

 

Mardi 1 avril 2008

Mardi 1er Avril

 

 J’ai fini par trouver une boutique dans le bazaar, à vrai dire, une parmi beaucoup d’autres où pendent ces longs manteaux difformes. Je m’arrête à la première, car compte tenu de la sobriété requise, nul besoin de passer la journée à comparer les modèles.

Le patron ne parle pas anglais, mais quand il me voit pointer un manteau, je crois qu’il cible tout de suite ma problématique, car il évoque l’Iran. Il croit peut être que j’en viens, à cause de mon salvar noir dont l’entrejambe qui m’arrive à mi-mollet cache efficacement mes formes ; quoi qu’il en soit, il a l’air de savoir parfaitement ce que je recherche…. J’ai le choix entre le noir noir, le noir clair, le gris anthracite et le gris foncé… je me risque à montrer un manteau beige, mais conformément à mon idée, il me dit que non…. Trop gai.
Alors j’essaie un noir.
Rien qu’à le sentir sur moi, ça me déprime… La matière synthétique a l’air d’être étudiée pour glisser sur le corps sans pour autant s’accrocher à aucune courbe, et quand je me décide à m’approcher du miroir pour voir de quoi j’ai l’air, j’ai peine à me reconnaître… On dirait qu’on m’a plantée dans un tube. Avec ma tête qui dépasse d’un côté, et un bout de mes chaussures de l’autre. Des chaussures qui, malgrè la poussière et les restes de boue (souvenir de cappadoce), semblent criardes….
Non… c’est vicéral, je ne peux pas…. Faut trouver autre chose. Alors j’opte pour le gris anthracite. Je reste dubitative face au miroir, les bras ballants devant ce reflet de fantôme triste qu’il me reflète.

Et pour couronner le tout, il reste le choix du foulard. Celui que m’a offert Cerifè à Urfa, avec ses tâches rouges et dorées, n’est pas adapté, alors j’en prends un dans les tons noirs, gris foncés et gris tellement clair qu’on pourrait presque croire que c’est du blanc. Mais non.
Je n’ai maintenant plus aucun doute sur le fait d’être de présentation convenable pour les services de l’immigration. Et pour cause….. j’ai littéralement disparu, je ne ressemble plus à rien ni à personne, et encore moins à moi-même… c’est sans doute ce que l’on attend d’une telle tenue…

Le vendeur a l’air de bien comprendre mon désarroi et me lance un regard  compatissant.. Iyi, qu’il me dit avec un demi sourire navré. Moi qui d’habitude ai droit à des çok çok güzel à répétition (très jolie), cette fois un simple iyi suffit. Bien… nouvelle preuve que le costume remplit ses fonctions…

Je repars avec mon sac plastique. Car j’ai encore le choix d’avoir ce foutu manteau en boule dans un sac. Comme tous les jours, je croise des femmes vêtues comme je le serai bientôt quotidiennement moi aussi, et pour la première fois, je les vois différemment ; essayant d’imaginer qui elles sont réellement sous leur toge, car je mesure aujourd’hui à quel point ce qu’elles sont ne se voit pas…. Est-ce par choix, par conviction religieuse qu’elle se cachent ainsi ? ou est-ce comme pour moi une contrainte de devenir à ce point insignifiantes…..

Je suis bien loin d’être un modèle de féminité, mais le fait de devoir l’occulter ainsi complètement me donne une envie subite de mini-jupe et de bras nus….
J’avais optimisé mon budget de manière à quitter la turquie le porte-monnaie vide, et il me restait en tout et pour tout, après l’achat du dit manteau, 5 lyras (soit env 3euros) pour finir la journée, ce qui était certes rik-rak, mais jouable.
Mais en sortant de la boutique, je suis fermement décidée à me faire du bien aujourd’hui, et à m’accorder tous les plaisirs auxquels je peux encore accéder….
A commencer par l’achat d’un débardeur…. On me demande si je l’achète à crédit ? non, je paie cash, et c’est pour consommer tout de suite… car je vais de ce pas me faire dorer la pilule au bord du lac en mangeant du poisson grillé.
Et si je sais malgrè tout que je ne m’afficherais pas dénudée, le simple fait d’avoir ce débardeur sous ma tunique me rappellera que… l’habit ne fait pas le moine…
Ensuite, en rentrant, j’irais me faire bichonner dans un hammam, essayer d’y laisser le plus de toxines possible, pour en avoir moins à suer dans la chaleur iranienne qui se promet…. Etouffante….
Et si ce soir, j’ai encore des sous à dépenser, je m’autoriserais un resto. Et même une dernière gorgée de bière…..

 

Lundi 31 mars 2008

Lundi 31 mars

 

 

 

Arrivée à Van ce matin, après une nouvelle nuit sans sommeil dans un bus, à veiller sur les rêves profonds d’une petite fille allongée sur les genoux.

Ma voisine étant corpulente au point qu’il n’y ait plus aucun espace libre entre sa poitrine et le siège devant elle, je n’avais guère d’autre choix que celui de proposer mes propres cuisses à ce petit – mais costaud – bout de chou que j’avais dû tirer de son sommeil ma montée dans le bus.

Ayant attendu ce dernier jusqu’à 23h30, je pensais que j’allais de toute façon m’effronder une fois assise, et j’avais même naïvement imaginé faire une bonne nuit…. Mais c’était en oubliant toutes mes expériences de trajets nocturnes, et sans compter que mon estomac allait commencer à faire des siennes, lui qui avait jusque là accepté avec une docilité exemplaire tout ce que je lui avais sommé d’ingurgiter.

Mais là, il m’a confirmé le goût suspicieux que j’avais trouvé aux brochettes de mouton de la veille.

Enfin bref, la nuit fût des plus désagréables, mais l’avantage est que dès les premières lueurs, j’ai pu profiter du paysage féerique qui s’étalait autour de nous ; d’un côté l’immense étendue calme et luisante du lac de Van, et de l’autre les montagnes encore enneigées… on m’avait déconseillé à plusieurs reprises de m’arrêter à Mardin et à Batman compte tenu des récents affrontements avec les indépendentistes kurdes, et pour rajouter à la frustration de tout traverser d’un trait, il fallait encore que les seuls bus en partance d’Urfa fassent le trajet de nuit….

Aussi, ma décéption a été un peu amoindrie par les trois dernières heures de route, au centre d’un panorama spectaculaire.

Van, par contre, n’a rien de particulier.. elle aura le mérite de m’aider à quitter la Turquie plus facilement, tant je la trouve dépourvue de charme.

Il faut dire que j’y arrive exténuée, que l’accueil à l’hôtel est tout aussi médiocre que la chambre elle-même, et que l’idée d’être maintenant si proche de l’Iran commence à m’angoisser… les conditions ne sont donc pas optimales aujourd’hui, peut être le seront-elles davantage demain.

La ville est jeune et moderne, on croise ici moins de femmes voilées qu’il n’y avait de tchador à Urfa, et contre toute attente, c’est au milieu des boutiques Benetton, LC Waikiki ou Pierre Cardin que je dois – c’est ce que j’avais prévu- me refaire une garde robe au goût des standards iraniens… je recherche un manteau sombre qui tombe jusqu’aux chevilles, quand les vitrines proposent des petits hauts à fines bretelles et aux couleurs acidulées…. Situation pour le moins étrange….

Je n’ai pas beaucoup de courage aujourd’hui, mais il faudra que je me décide demain à aller fouiller dans le bazaar pour trouver mon « bonheur »…

Et après demain, c’est décidé, je prends le bus pour Urumieh, de l’autre côté de la frontière… affublée de mon long manteau noir, de mon foulard noir, et de mes pataugas parme….

Et la page turque sera tournée.

Il m’est difficile de donner un avis sur ce pays…. J’ai le sentiment d’être passée à côté de la Turquie qui m’aurait enchantée, et que je n’ai fait qu’apercevoir derrière les vitres d’un bus.

Ca n’est pas évident de se construire un itinéraire sans avoir aucune idée de ce que l’on va trouver ; difficile également de suivre l’avis des turcs qui pensent que mon intérêt est, comme beaucoup, porté sur les lieux historiques ou les bars branchés… et c’est compréhensible… s’ils venaient visiter la France, on leur proposerait plus les Champs Elysées ou les châteaux de la Loire que d’aller faire les vendanges ou regarder des vieux jouer à la pétanque dans un petit village du sud de la Drôme…

Ils sont en quête de modernisme, je les comprends, mais moi, le modernisme m’ennuie.

Quant à prendre l’avis d’autres voyageurs ? c’est bien simple, je n’en ai croisé aucun !

Alors pour maintenant, j’abandonne car le temps presse et j’ai hâte de retrouver mon India. Mais je reste persuadée qu’un prochain voyage me montrera le visage de la Turquie que je pensais trouver. Il fallait bien une première approche, et je ne regrette pas celle que j’ai eu. Elle aura été, l’avenir me dira très bientôt si je me trompe, une bonne préparation pour l’Iran.

Mais si je devais refaire la Turquie un jour, ce que j’aimerais sincèrement, ça se passerait là, au fin fond de l’est que je viens de traverser, en m’éloignant des villes et de leurs turpitudes, dans des traditions que j’imagine plus paisibles et plus saines.

Maintenant, il est temps de changer de décor, et de passer dans la cour des grands….

 

 

 

 

Ps : au fait…. J’ai ajouté une carte de la turquie avec mon itinéraire !!! voir dans les infos pratiques

Dimanche 30 mars 2008
Dimanche 30 mars

Urfa


C’est mon dernier jour à Urfa. Mon bus pour Van partant tard ce soir, j’ai vidé ma chambre, paqueté mon sac à dos, et profite des ultimes heures d’errance dans ses rues familières.
Aujourd’hui, c’est dimanche et le bazaar est calme. La plupart des rideaux de fer sont tirés, teintant d’un gris froid et terne les allées si colorées et animées que j’avais découvertes il y a deux jours.
L’air y était alors frais et parfumé de mille senteurs, de l’âcreté de la chair pendue aux effluves douces et piquantes des épices ; à chaque secteur sa spécialité, on traverse celui des bijoutiers aux vitrines clinquantes, avant de rentrer dans celui des vendeurs de vêtements et de tissus, où parmi les innombrables nuances de noir, les couleurs vives et brillantes des parures arabes se font presque provocantes ; puis viennent les chaussures, pendant par grappes entières où s’entremêlent les pâles copies de baskets américaines et les fines ballerines pailletées. Puis on rentre dans le coin des artisans, travaillant de leurs mains agiles le bois, le cuir, le métal…. Un bazaar dans toute sa splendeur, où tout trouve sa place dans une organisation cahotique, où l’on ne sait jamais ce que le prochain détour peut dévoiler.
C’est là que j’avais déniché ce qui allait devenir mon repère, en marchant au hasard, alors que l’appel du thé se faisait de plus en plus fort.
Le çay (thé), c’est pour moi l’occasion de m’asseoir sur un petit tabouret, de reposer un peu mes jambes fatiguées par les kilomètres avalés, tout en continuant à nourrir mon insatiable désir d’observation.
En trouvant ce lieu, j’avais de quoi me satisfaire. Un vieux caravansérail rénové avec soin, bordé de superbes voutes de pierre ; quelques arbres qui s’élèvent au cente avec fierté, baignant la vaste cour d’une ombre délicate et aérée ; plusieurs dizaines de tables basses y sont entassées, bruyamment prises d’assaut par une population hétéroclite, mais exclusivement masculine.
Les plus jeunes proposent leur service de cireurs de chaussures, se faufilant entre les tables une paire de sandalettes en plastique à la main ; d’autres, un large plateau posé en équilibre sur le sommet de la tête, s’égosillent à vendre des simits ;
Les plus âgés, qui sont également les plus silencieux, se retrouvent pour discuter en égrainant leur rosaire ou, comme la plupart des hommes, toutes générations confondues, pour disputer une partie. Les tables sont encombrées, par ici de jeux de cartes ou de dominos, par là de badgammon, et toujours, sur un coin, un bout de papier et un crayon de bois. Et quelques verres de çay qui refroidissent, à mesure que les esprits s’échauffent.
Il règne ici une ambiance relaxante, malgré l’assourdissant chahut fait de joyeuses et indicibles conversations, de cuillères qui tintent contre les verres, de paquets de cartes ou de jetons abattus avec force sur le bois des tables.
Et au milieu de tout ce guilleret tumulte, dans ce flot incessant de bruits et de mouvements, j’ai repris aujourd’hui ma place au premier rang pour me délecter du spectacle, et du thé.
Quelques regards à peine jetés sur moi, furtivement, avant que la partie ne reprenne son fil et qu’on me confonde avec la pierre, immuable et discrète.
J’aime me sentir baigner dans la vie comme j’y suis maintenant, sans créer de remous, sans déranger. Sans être le pavé que l’on jette dans la mare.
Je pourrais rester là des heures entières, et à vrai dire, deux se sont déjà écoulées et je ne les ai pas vues passer.
Nul besoin de parler, il y a assez de mots qui m’entourent ;
Nul besoin de bouger, quand le plus fascinant des spectacles vient se dérouler sous mes yeux.
Vendredi 28 mars 2008
Vendredi 28 mars


On avait dit vers 18h. Comme le soleil se couche vers 17h30, ça me laissait donc à priori le temps de repasser à l’hôtel pour prendre une douche et me mettre sur mon 31. A savoir des vêtements à peu près propres, à défaut d’être réellement présentables après 3 semaines de savonnage régulier.
Oui mais voilà, c’était sans compter l’invitation impromptue de Beyza et de sa famille à boire le thé. Sans montre, perdue dans l’espace et dans le temps, je quitte précipitemment mes hôtes quand mon regard croise les aiguilles de l’horloge accrochée au mur de l’unique pièce. Il est 17h45, je n’ai absolument aucune idée de l’endroit où je me trouve, et je dois encore passer acheter des baklavas* pour ne pas arriver les mains vides chez la famille Balikçi qui m’attend de pied ferme.
Une fois de plus, je réalise la chance que j’ai d’avoir un compas dans la tête, car sans aucune difficulté, je retrouve la rue principale, les vendeurs de baklavas, les toilettes publiques, et les nombreuses épiceries du coin dont une seule marque le moment où je dois bifurquer à gauche et m’enfoncer dans les ruelles. Il est presque 18h30, il fait déjà sombre, et bien sûr, quand je photographiais la petite Ramziè hier, ce qui m’a valu d’être invitée ce soir par les 19 membres de sa famille, je n’avais évidemment aucune idée de l’endroit où j’étais…
Se perdre a beaucoup de charme, à vrai dire c’est une de mes activités favorites… mais se perdre deux fois au même endroit, ça relève de l’exploit. Heureusement, j’étais repartie hier avec leur adresse. Histoire de pouvoir leur envoyer les photos. Et finalement, grâce au gardien d’un parking voisin, je sonne au numéro 2 de la rue 1402. Je déclenche alors une affreuse mélodie électronique, semblable à celle que pourrait émettre une poupée chinoise bas de gamme quand on lui appuie sur le ventre. C’est Mohammed qui m’ouvre la porte, presque instantément. Mohammed, c’est MONSIEUR Balikçi, le maître des lieux, celui pour lequel on se lève quand il entre dans une pièce, celui qui n’a pas besoin de mots pour exprimer une envie de thé ou de cigarette, car on est attentif au moindre battement de ses sourcils. Il me souhaite la bienvenue, je le salue bien bas et ne commets pas la grossière erreur de lui tendre le paquet de baklava. C’est à la maîtresse de maison, qu’on se doit d’offrir le bouquet de fleurs… sauf que je l’avoue, compte tenu du nombre de femmes et des difficultés de communication, je n’ai pas bien saisi qui était la Madame officielle de Monsieur. Si tant est qu’il n’y en ait pas plusieurs… alors je tends le paquet à la petite Ramziè, la seconde à m’accueillir avec empressement et fierté. Je rentre dans la belle cour où l’on m’avait fait asseoir hier, une chaise en plastique bleu face à une bonne dizaine d’autres. Les chaises ont disparu, mais les femmes sont bel et bien là. Elles me prennent les mains et m’embrassent chaleureusement, et me font signe de rentrer. Je me déchausse, regrettant vraiment de ne pas avoir eu le temps de prendre de douche et maudissant une fois de plus les fibres synthétiques des chaussettes queshua qui certes, sèchent vite, mais….. enfin bref. Je me déchausse et rentre dans la pièce dont on m’a ouvert la porte. Le sol est entièrement recouvert de tapis, et sur le bas des murs sont disposées des sortes de banquettes, à la verticale, de sorte qu’on puisse s’y adosser. Aucun autre meuble que la table sur laquelle est posée la télévision. Un radiateur éléctrique, quelques posters sur les murs représentants des calligraphies arabes ; un décor sobre mais chaleureux, dans lequel je me serais vite sentie complètement à l’aise si il n’y avait pas cet ô combien frustrant problème de communication… je me félicite une fois de plus d’avoir fait l’acquisition de ce petit dictionnaire anglais-turc, sans lequel nous serions très vite tombé à court de mots…. D’autant que les questions usuelles sur mon identité, mon état civil et ma situation professionnelle ont déjà été abordées hier….
Je suis entourée de femmes, et à mon grand étonnement, elles sont très proches, très tactiles. La pièce assez grande pour que nous ayons chacune notre place, mais elles sont collées à moi, posent leurs mains sur mes genoux, ou sur mes épaules, Ramziè et sa sœur jouent avec mes cheveux. Avant d’être écartées par Cerifè, une des plus agées, qui s’empresse alors de me pincer les joues avec tendresse. Le dictionnaire passe de mes mains à celles de Sibè ; je réalise que c’est une des seules qui sache lire, et si évident que puisse nous paraître l’utilisation d’un dictionnaire, il faut au moins cela.
Alors on papote comme on peut, elles me posent des questions sur moi, sur ma famille, sur la France, tandis que j’essaie d’en savoir plus sur les liens qui les unissent, la façon dont elles vivent, qui a préparé le repas…
C’est loin d’être évident, mais on s’en contente, on rit, mais pas trop fort en essayant d’étouffer nos gloussements pour ne pas déranger Mohammed et les autres hommes assis sur des coussins, eux, à l’autre bout de la pièce. D’autres hommes font leur apparition, on se lève, on salut en baissant les yeux, jusqu’à l’entrée d’un hôte probablement de marque, puisque cette fois Mohammed lui-même se lève à son tour pour l’accueillir, en embrassant ses mains avant de les porter à son front. Sibè me chuchote de la suivre, et me fait signe de prendre mon sac. Il est temps de s’effacer discrètement, de laisser ces messieurs dans leur fumoir, tandis que nous rejoignons notre poulailler. La pièce en face, en tous points identique, mais où nous n’aurons plus à retenir nos rires. C’est pour le moins déroutant, mais cette situation me semble bien plus convenable, cela m’évitera de répondre encore une fois aux obsessionnelles sollicitations de Kebir, pour le moins déplacées étant donné que sa femme était assise à mes côtés…
Et puis l’ambiance entre femmes est réellement différente, bien plus décontractée, même si aucune de mes hôtesses ne quitte son voile contrairement à ce que j’aurais pu imaginer. D’ailleurs, contre toute attente, Cerifè m’en offre un en cadeau… elles s’y mettent à trois, avec Sibè et Ceylan, pour me recouvrir la chevelure, avant de s’émerveiller comme des enfants devant cette, à leurs dires, belle jeune femme turque que je suis devenue…. Çok çok güzel !!
Il ne me reste plus, me dit-on, qu’à changer de prénom, me convertir à l’islam et me marier avec un turc, par exemple le frère de Sibè, étrangement invité à se joindre à nous et à s’asseoir à mes côtés….
Me voilà donc, le temps d’une soirée, rebaptisée Eminè, au centre d’un cercle familial dont on me fait comprendre avec tendresse et affection, qu’il est aussi le mien.
Nous restons des heures entières, à partager beaucoup malgrè la barrière de la langue qu’un simple dico de poche ne suffit pas à réduire à néant, des heures pleines de simplicité et de générosité, loin, bien loin l’idée que je commençais à me faire de la turquie…. Et bien plus proche de ce qu’on avait pu m’en dire… la fameuse hospitalité turque…
Je suis passée par la phase de naïveté, avec cette fausse idée en tête qu’avec une telle réputation d’ouverture vers les autres, je ne pouvais croiser que des gens aux intentions louables…en tant que femme solitaire, il faut le dire, je me trompais… et de trop nombreuses expériences contrariantes m’ont fait passer de la naïveté à une circonspection telle que je redoutais de croiser le moindre regard, tant cela devenait pesant.
Je suis heureuse qu’à l’aube de mon aventure iranienne, le ciel se découvre… pas totalement, mais juste ce qu’il faut pour que la rencontre soit de nouveau le cœur de mon voyage..




* pâtisseries

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