L'heure de la sortie a sonné...Impossible de ne plus la regarder dans les yeux, la fin est maintenant en face de moi, à quelques heures à peine de mes derniers fried egs.
Ultimes regards jetés sur la fameuse rue de Paharganj, à la main, un verre de café qui ne refroidit pas. Les rickshaws défilent sans cesse, les nobles vaches sacrées tirent des charettes de sacs de riz, les touristes vaquent à leurs achats ou, comme moi, se prélassent à l'ombre en regardant l'animation de la rue; bientôt les klaxons et les ronflements des moteurs seront étouffés par le béton.
C'est terminé, et j'ai du mal à y croire. Il est temps de rentrer. Déjà. Evidemment, je n'ai pas vu passer ces quatre mois, et évidemment, je n'ai pas le sentiment que les quatre prochains mois fileront aussi vite.
Le retour est une nouvelle aventure; elle sera sûrement moins exotique, je ne passerai pas de col de plus de 5000m, ne marcherai pas dans 30 cms d'eau noire à la recherche d'une photo, ne risquerai pas ma vie dans un bus, on ne me jettera plus de cailloux dans le dos et je ne trouverai plus de cadavre sous ma fenêtre; je m'en vais juste retrouver le monde d'où je viens qui, au grè des voyages, me semble de plus en plus étranger.
Il y a, bien sûr, la joie de retrouver les amis et les croissants au beurre, la fraîcheur de Lille et la propreté de ses pavés, le flot humain ordonné dans lequel on peut se noyer dans l'indifférence générale; je réinvestirai avec plaisir les terrasses des bars, il y aura beaucoup de gens à regarder passer, et, à coup sûr, un petit chocolat emballé avec mon café.
Je parcourerai les rues que je connais si bien, chargées de souvenirs, bons ou mauvais, ou les deux en même temps; m'amuserai à regarder les vitrines, les mannequins si coquettement apprêtés, les prix en rouge au milieu d'une étoile jaune; peut être oserais-je franchir le pas de la porte pour caresser le sol carrelé, voguer dans les rayons si bien rangés où on trouve toujours ce qu'on cherche, et bien souvent aussi, ce qu'on ne cherche pas; et quand mes yeux se poseraient sur les étiquettes, je repenserais amèrement au prix du pantalon bouffant que je porte.
Le voyage disparaîtra vite, et avec lui, ses effluves, ses couleurs, ses sons, qui ne seront plus que des souvenirs étranges accrochés à ma mémoire, et à mes photos.
Je rentre dans mon pays, mais je ne rentre pas chez moi.
Je retourne dans un univers que je connais, mais qui n'est pas le mien.
Je vais poser mon sac à dos dans le coin d'une nouvelle chambre; elle sera bien plus propre, accueillante, et l'accueil y sera sans aucun doute bien plus chaleureux que dans toutes celles où j'ai pu traîner mes tongs depuis 4 mois, mais je n'y serai pas chez moi.
Mon courrier se perd dans les trop nombreux changements d'adresse, mes affaires crépissent dans des caves, oubliées dans des cartons; un chez moi qui part en miettes.
Le voyage a fait de moi une SDF, une gadjo sans roulotte, mais avec un bac+5.
Le temps passe et la boule au ventre m'oppresse davantage.
J'ai trop longtemps voulu ignorer le retour et ce qui m'attend, mais aujourd'hui je suis prise de vertiges, dans un tourbillon bien plus dévastateur qu'ennivrant.
Il est temps de boucler mon sac; il est encore éventré sur le lit attendant patiemment que je me décide.
Dans trente minutes, un taxi m'emmènera à l'aéroport et deux mois en Inde ne suffisent pas à trouver cela réconfortant.
Mais je sais déjà que je reviendrai bientôt.
Bonne fete a tous les papas!
et specialement au mien, dans ses contrees africaines!
je t'embrasse fort



Ca m'a pris un peu de temps, mais ca y est, les premieres images de ce nouveau periple en Inde sont visibles sur le blog!
J'ai garde les meilleures..... celles dont je suis la plus fiere.... elles seront prochainement sur mon site photo, quand je serai de retour avec du temps et de la connexion pour la mise a
jour!
Vos commentaires sont toujours les bienvenus!!
a bientot!!
amel
Jeudi 12 juin
Le revoilà, c’est bien lui. Non pas que je sois si heureuse de le revoir, mais après deux jours entiers passés sous mon balcon, j’ai craint en ne le voyant plus hier soir qu’il ne manquerait ce matin un acteur primordial des scènes d’aurores (horror ?) du Gange. C’était devenu naturel de le voir de bonne heure, en poussant les volets de ma chambre une serviette de toilette autour de la taille et une tasse de café à la main.
Me voilà presque rassurée de le retrouver aujourd’hui.
Je lui dis bonjour, de loin, et comme d’habitude, il ne me répond pas. De là où il est, il ne peut pas m’entendre.
Il s’appelle Achille. En réalité, je ne le connais pas, je n’ai jamais osé m’en approcher. Alors je l’ai baptisé Achille. Il déambule lentement, flotte avec legèreté et molesse, entouré de son fidèle chien, Rantanplan, qui ne le lâche pas d’une semelle.
Je le découvre sous un nouveau profil, craignant un instant de faire erreur sur la personne car jusqu’alors, je ne l’avais vu que de dos. Mais il n’y a aucun doute possible, ça ne peut être que lui.
Je le reconnais à son teint blafard, sa musculature saillante dans un corps qui semble pourtant flasque ; je lui découvre un ventre si proéminent qu’il paraît prêt à exploser, un ventre que je n’imaginais pas compte tenu de son dos si athlétique.
Il est presque nu, vêtu d’un simple pagne négligemment noué autour de ses hanches, un vulgaire bout de tissu délavé, aussi pâle que lui, et partant en lambeaux.
Comme ses pieds. Depuis que Rantanplan a commencé à lui manger il y a deux jours. C’est ça, en fin de compte, qui m’a permis de reconnaître Achille avec certitude : le tibia apparent de sa jambre gauche. Ça ne trompe pas.
Le niveau du Gange ne cesse de monter, et Achille aime s’amuser avec le courant. Il se laisse porter par les eaux sacrées, pour échouer quelques mètres plus bas, contre les marches du ghat, au milieu des déchets et des colliers de fleurs, offrant généreusement sa main droite à Rantanplan, qui n’a alors même plus à se mouiller les pattes pour commencer son festin.
La peau, élastique, résiste à ses crocs, et finit par s’ouvrir sur une chaire noire et spongieuse.
Pauvre Rantanplan. Il semblerait que les meilleurs morceaux soient déjà partis.
D’ailleurs, dans l’idée peu probable que quelqu’un finisse par le sortir de l’eau, il serait impossible de l’identifier: Achille n’a plus ni visage, ni empreintes. Il resterait éventuellement le test ADN. Après tout, les indiens l’utilisent aussi sur les chiens, pour identifier leur vrai maître*…
Mais il semblerait de toute façon que tout le monde s’en contrefiche, d’Achille.
Quoi qu’il ait pu être, il n’est plus grand chose aujourd’hui.
Certains vous diront pourtant que c’est un privilégié, parce qu’il n’est pas passé sur le bucher. Et qu’il fait donc partie de ceux qui ont eu une vie suffisamment sainte (brahmanes, sadhus), innocente (petits enfants) ou douloureuse (lépreux), ou encore de ceux dont la mort a été prématurée (femmes enceintes) ou sacrée (morsure de cobra) ; de ceux qui, sans avoir besoin de la purification par le feu, atteignent directement le Nirvana. Ou les rives du Gange.
Ça dépend du courant, et du gars qui a attaché les pierres au cadavre.
Je finis mon café, et Rantanplan sa main. J’empoigne mon sac photo et me décide à aller me promener dans le monde des vivants, laissant Achille aux bras de la déesse.
Fascinants spectacles que ceux des ghats de Bénarès. Si déroutants qu’ils puissent être parfois, on se fait aux meilleurs comme aux pires ; à la vie, à la mort…
* source : Hindustan Times
9 juin, Bénarès
Si j’ai pu douter, au milieu des musulmans de Srinagar, chez les moines boudhistes de Lamayuru ou au cœur de la mafia israélienne de Manali, d’être toujours en Inde, retrouver l’exubérance de Bénarès me replonge immédiatement dans son bain.
Voilà mon troisième passage ici, et à chaque fois, j’y arrive exténuée par un interminable voyage en train. Comme si la chaleur, l’air pollué et poussiéreux et les incessants harcèlements n’étaient pas suffisants pour mériter la folie de cette ville, il faut en plus s’y présenter à genoux…
Je me souviens vaguement de la quiétude des terrasses, d’une épaisse couverture sous laquelle il faisait bon se lover le soir, l’envie au réveil d’ouvrir grand les fenêtres pour laisser entrer un air frais et parfumé par les rosiers en fleur ; c’était il y a à peine une semaine mon lot quotidien…
Puis en quittant Manali, les montagnes et leurs routes meurtrières, c’est une lente descente aux enfers qui s’est amorcée.
La première étape m’a déposée à Mandi, que j’avais à peine eu le temps de découvrir l’an dernier. Je me souvenais de la sympathie des chefs de gare, qui m’avaient invitée à m’asseoir à côté d’eux, autour d’un petit feu improvisé dans une boîte de conserve. Ils m’avaient offert un chai, pour me dire qu’il n’y avait plus de bus pour ma destination avant 4h30 le lendemain matin. Je n’avais alors passé qu’une soirée et une nuit à Mandi, le temps d’inscrire mon record de négociation (passer de 1200 à 80 Rs pour une chambre, en moins de 5 minutes), et de me planter une agraphe dans le palet en mangeant un dhal dans un dhaba douteux.
Là, c’était l’occasion d’en voir un peu plus…
D’autant que j’ai quitté Manali avant la date prévue, ce qui me laissait donc 3 jours pour faire le voyage jusqu’à Chandigarh (Punjab) où mon train m’attendait.
J’ai donc passé 2 jours à Mandi qui, malgré la chaleur qui commençait à se faire sentir et le traffic devenu plus intense et plus bruyant, garde un petit goût de grand air, de torrents et de montagnes.
Un second court trajet en bus (6h), et je suis arrivée à Chandigarh. En règle générale, tous les chauffeurs de bus indiens conduisent de manière effrayante -même si ils ne sont pas tous drogués-, mais de voir des arbres pour freiner une éventuelle chute et la civilisation omniprésente rendent ces petits parcours bien moins fantaisistes que le périple entre Leh et Manali. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils ont été reposants, et c’est avec grand plaisir que j’ai attendu le train à Chandigarh, m’imaginant déjà allongée sur la couchette où j’allais passer les 12 prochaines heures.
Après tous ces inévitables trajets en bus, retrouver le train devenait presque un luxe… pouvoir étendre ses jambes, évoluer en ligne droite, balancer ses pieds dans le vide assis à la porte… un confort qui ferait presque oublier la chaleur humide, suffocante, l’odeur de bête et les bruits incessants. Presque.
J’envie ceux qui sont capables de dormir dans n’importe quelles conditions. Ça n’est pas mon cas.
Les pales de ce foutu ventilateur au plafond ont cogné toute la nuit contre leur cage. Il semblerait pourtant que ça n’ait dérangé que moi, et je n’ai pas fermé l’œil.
Le mal de ventre, lui, n’est arrivé qu’en gare de Lucknow. Ironie du sort, car je n’ai jamais vu de gare en Inde où il soit aussi peu recommandé d’avoir des problèmes intestinaux. Si il s’agissait d’un pipi d’enfant, comme aurait dit ma grand-mère, ça aurait pu passer. Mais j’ai dû manger quelque chose de pas catholique à Mandi – peut être une agraphe-, qui nécessitait brusquement une purge complète. Impensable. Une rigole commune, pas de porte, pas de point d’eau, et une bonne dizaine de femmes attendant leur tour en m’observant sans retenue. Elles.
Je n’ai pas pu. Le pire, c’était peut-être de n’avoir aucune idée du temps que j’allais passer dans la gare surpeuplée de Lucknow avant de pouvoir sauter dans un train pour Bénarès. Les grèves de cheminots à Calcutta n’arrangeaient en rien mes affaires, et la foule démesurée bloquée là rendait les guichets inaccessibles.
Heureusement, parfois, on a un coup de pouce du destin. Souvent, même, je devrais dire. Sans quoi le voyage ne serait pas ce qu’il est.
Toujours est-il que debout près de mon sac, sur le quai numéro un, au moment où la situation commençait à devenir critique, un train est arrivé à destination de Bénarès.
Il était complet, mais ça je m’y attendais dans la mesure où quand j’avais reservé mon billet une semaine plus tôt, tous les trains à destination de Bénarès l’étaient déjà.
Un demi mètre carré près de la porte, et du coup près des toilettes, était bien suffisant. Quant au ticket que je n’avais pas, je pouvais aviser au moment voulu. Les yeux de chien battu, ça marche assez bien, et je les avais déjà naturellement, de fatigue et de pics dans le ventre.
Au pire, je payais une amende qui, dans tous les cas, ne rendrait pas mon trajet de 6 heures plus cher qu’un Paris-Lille.
Le principal, c’était de continuer à avancer vers Bénarès, coûte que coûte. Car là, et seulement là, j’allais enfin avoir un peu de temps, me décrasser, me reposer, disposer mes petites affaires dans la chambre pour me sentir une dernière fois chez moi… avant l’ultime voyage….
Mais avant de penser à s’installer, il faut encore arriver jusqu’à une chambre. A peine le train à l’arrêt, reprendre son bardas et se frayer un passage sur les escaliers métalliques qui montent à la passerelle, les gens qui montent, les gens qui descendent, les bousculades, les vêtements collés à la peau, traverser les 6 voies au milieu de familles entières assises sur le sol, des bébés qui braillent, des vieilles qui crachent, des bagages qui attendent ; traverser le hall, vaste fourmillière de corps gisants, gesticulants, moites, aigres, il fait lourd, les regards sont lourds, le sac est lourd ; se faufiler entre les bras qui accrochent et ceux qui se tendent, penser à l’attentat d’il y a deux ans, sortir de la gare, chaleur accablante, sable, bouses et déchets, harcèlements des rabatteurs, des vendeurs, des chauffeurs, puis c’est enfin la trève.. dans le rickshaw. A l’abri. Pour une dizaine de minutes.
Puis le cirque recommence, de plus en plus fou, le dernier kilomètre doit se faire à pieds, je n’en peux plus, sue à grosses gouttes, ignorant les interpellations incessantes, me raccrochant à la chance que j’ai de connaître déjà mon point de chute et le chemin à suivre dans les ruelles pour y arriver enfin.
Ça n’est que là, en posant son sac sur le lit et ses yeux sur le Gange, qu’on peut dire qu’on est arrivé à Bénarès.
J’ai retrouvé la Ganpatti GH de l’an dernier, mais cette fois, j’ai doublé mon budget pour avoir une chambre avec vue sur le Gange. La fin du voyage approche, je ne me refuse pas ce luxe de 4,5 euros.
Enfin délestée de mon sac à dos, la fatigue ayant fini d’y substituer son poids sur mes épaules, je prends place sur une chaise en plastique, accoudée à la rambarde, et plonge mon regard dans les eaux sacrées et noires. Je n’ai jamais vu de spectacle aussi apaisant… non pas que les rives du Gange soient exceptionnellement belles, à vrai dire c’est le charme plus que de la beauté qui s’en dégage. C’est avant tout l’espace qui frappe ; la rive opposée, désert insolite de sable, donne une sensation d’immensité et même si l’air est tout aussi chaud et pollué qu’ailleurs, on a l’impression de respirer davantage. Après des dizaines d’heures confinée dans des bétaillères humaines, sans intimité et pire encore, baignée contre mon grè dans celle des autres, dans leurs odeurs et dans les miennes, rien n’égale cette vue… le vide, immobile à l’horizon, flottant sous mes pieds ; l’illusion d’air pur et de calme tant le contraste est fort ; les eaux sombres, le sable blanc sale, le ciel gris, tout paraît lisse et nuancé ; pas fade, non. Reposant.
C’est le cadeau de bienvenue. Qui fait oublier à quel point le chemin peut être long.
