Manali, le 31 mai
On m’a pointé de l’index une cabine en tôle à une centaine de mètres de là. Pas
d’hésitation possible, il n’y avait rien d’autre aux alentours à part un petit groupe d’hommes en train de tamiser du sable dans le lit de la rivière.
Trois panneaux métalliques grossièrement assemblés protégeaient un trou nauséabond et deux
planches de bois, permettant de se soulager devant une vue imprenable, tout en ayant les fesses à l’abri des regards. Cela faisait presque 10 heures que je n’avais pas été aux toilettes aussi
sereinement, sans avoir à scruter les quatre directions pour prévenir d’un visiteur inoportun.
Le problème, avec l’altitude, c’est qu’on a envie d’uriner plus souvent, et qu’à plus de
5000 mètres, il n’y a plus d’arbres.
Et puis le chauffeur avait l’air si pressé d’arriver que le seul endroit où il s’était
arrêté jusqu’alors, c’était près du plus haut col à 5300m, quand le minibus était pris dans une ornière sur une route tout juste assez large pour lui et qu’il a fallu le pousser pour l’en sortir
et le redémarrer en marche arrière sur la neige. En voyant le précipice si près et si profond, en me retrouvant les fesses au sol tellement il était glissant, toute envie de faire pipi avait
alors étrangement disparu.
C’est l’avantage de ce genre de voyage, on a bien souvent d’autres préoccupations que celle
de la compression de la vessie par le bouton du jean.
Au troisème arrêt, tout aussi involontaire que celui du problème de démarreur et celui de
l’ornière dans laquelle on patinait dangereusement, je commençais à croire que j’allais y rester pour la nuit, et ai fini par n’avoir d’autre souci que celui de trouver un virage derrière lequel
m’accroupir.
Un bouchon. A 5200m. En France, on aurait appelé ça une cordée. Une vingtaine de camions,
et autant de 4x4 ou minibus, bloqués par un camion en panne et un autre coincé dans un trou, censés se croiser sur une route où il n’est pas bon de devoir se croiser.
C’était parti pour durer, d’ailleurs, quelques français rencontrés sur place y avaient déjà
passé une nuit. Je ne préférais pas penser à cette option, car malgré le soleil et les couches superposées de vêtements, j’avais déjà froid.
Heureusement, en deux bonnes heures seulement, notre chauffeur a débloqué la situation à
coups de pelle, qu’il a laissé sur place en deux morceaux.
Ça n’est pas qu’il était particulièrement brillant ou ingénieux, mais il était pressé. Six
jours d’affilée à s’enquiller les 480 kms qui séparent Leh de Manali, et ce soir, il aurait droit à sa journée de congé. Ça peut expliquer l’empressement.
Ou alors il était suicidaire, ce qui s’avérait être une raison tout aussi
plausible.
Comme si à chaque virage il voulait aller tout droit et qu’au dernier instant, un instint
de survie lui faisait tourner brusquement le volant. Au début, ça surprend, mais on finit…. Non. En réalité, on ne s’y fait pas.
Quand il est revenu au minibus, dont il n’avait pas coupé le moteur (pas facile de démarrer
en poussant au milieu d’un bouchon), le premier sentiment de soulagement a vite été inhibé par une certaine appréhension… certes, je n’allais pas mourir de froid ici, mais il fallait quoi qu’il
arrive doubler ou croiser tous ces camions sur une route toujours aussi étroite et glissante, et la perspective de finir brisée menu 500 m plus bas n’était guère plus réjouissante que celle de
geler sur place.
Le chauffeur avait l’air nerveux. Pas comme nous l’étions tous dans le bus, où règnait un
silence de mort ; non, lui semblait physiquement nerveux, comme Joe des frères Dalton, prêt à se ruer sur n’importe qui, avec des têtes de mort et des bombes qui explosent à chacune de ses
paroles.
Est-ce la raison pour laquelle les autres chauffeurs nous ont laissé passer en premier, de
peur peut-être de se frotter à l’étrange agressivité du notre ? ou alors notre pilote faisait à ce point référence qu’on lui concédait le privilège de l’éclaireur….
A nous donc d’ouvrir la route, ou ce qu’il en restait le long du camion, à peine élargie
par quelques pierres instables alignées au bord du ravin. De la poudre aux yeux…
Il n’y avait pas un centimètre de trop, et j’ai réalisé à quel point le rétroviseur gauche
était superflu, inutile et dangereux. Le premier camion à passer à été une formalité dont le chauffeur s’est acquitté sans hésitation. Il restait un petit espace qui nous séparait du ravin, un
vrai jeu d’enfant. J’ai eu à peine un instant pour prendre conscience que j’avais cessé de respirer, avant de remarquer le second camion qu’il fallait encore dépasser et qui nous laissait moins
d’espace que le précédent. Tellement peu d’espace que c’était pour moi tout simplement impossible. Un coup d’œil rapide à la largeur du minibus, un autre sur celle de la route boueuse, pas besoin
d’être né avec un compas dans l’œil pour constater que ça n’est pas possible.
Ça a eu l’air d’effleurer l’esprit du chauffeur car il a marqué un arrêt. Suffisamment long
pour réaliser que j’étais bel et bien coincée dans ce bus, prise en sandwich entre un camion et un ravin sous ma fenêtre, et trop court pour me laisser le temps de fermer les yeux… c’était de la
folie pure et je ne pouvais rien faire, nous voilà repartis, sous les gestes confiants de ceux qui avaient alors la chance d’avoir les deux pieds sur la terre ferme, et pour lesquels il était
bien facile de faire des signes pour nous guider. A leur place, j’aurais pu moi aussi m’amuser à gesticuler, en disant que oui, ça passe sans problème, mais de l’intérieur…. J’étais complètement
paralysée, ne me risquant à aucun mouvement de peur de perturber l’équilibre précaire, ne sachant où porter mon regard car aucune vue n’était satisfaisante, ni celle de la route, ni celle du
paysage menaçant dont la blancheur avait perdu tout éclat. Je restais attentive aux moindres bruits suspicieux, le souffle coupé, attendant l’inévitable instant où le bas côté instable cèderait
sous le poids du véhicule. Allait-on se mettre à hurler, ou resterait-on muet de peur ? combien de tonneaux avant l’impact final ? le bus allait-il exploser et disparaître dans un nuage
de fumée noire ? étranges questions qui m’ont traversé l’esprit, alors que je me voyais déjà rejoindre ce paradis blanc….
Je ne comprends toujours pas comment on a pu passer. Peut-être grâce aux quelques
millimètres grattés sur la peinture du réservoir du camion ; heureusement que les indiens ne sont pas trop regardant sur les éraflures…
En y repensant, mon cœur bat à m’en soulever la poitrine, pourtant je l’assure, à ce moment
précis, il s’était arrêté…
Loin de penser avec soulagement à l’obstacle franchi, on a plutôt tendance à voir ceux
qu’il reste… tous ces camions encore alignés et, en extrapolant, tout ce qui pouvait encore nous attendre derrière les virages des 400 kms qu’il nous restait à parcourir avant d’arriver, peut
être, à destination…
On se sent tout petit, vulnérable, impuissant, mais surtout vraiment stupide d’avoir remis
sa vie entre les mains d’un inconnu, si expertes et habiles qu’elles semblent être….
En fait, je me plaisais à croire qu’il était l’homme de la situation, et qu’aucun autre
chauffeur n’était plus à même de nous emmener à bon port… ça a un côté rassurant. Je lui pardonnais les coups de volant brutaux, les dérapages que je préférais imaginer contrôlés, les nids de
poule pris à trop grande vitesse, les virages aveugles où il jugeait futile d’user de son klaxon ;
Je lui pardonnais tout, non pas que j’avais une confiance inconditionnelle en lui –on a
confiance en personne quand il s’agit de défier les lois de la gravité-, mais parce que je n’avais pas d’autre option.
Jusqu’à la ligne droite. La seule partie droite et parfaitement goudronnée du trajet, où
l’on s’est autorisé à dérider son front et à relâcher enfin ses paupières.
Oui mais lui, il n’était pas censé s’endormir.
Le choc a été violent, l’a tiré de sa somnolence pour le plonger dans l’état de stupeur
dans lequel nous étions déjà tous…
On avait tous vu l’obstacle, se demandant pourquoi le chauffeur nous y précipitait pied au
plancher. Une langue de neige, épaisse et compacte, frangée de stalactites, dépassait largement des congères bordant le macadam. D’un coup, tout a volé en éclat : le phare, la calandre, les
stalactites et l’espoir que j’avais placé en ce garçon… moi qui l’imaginais exploser tous les records à bord d’une 206 WRC, je ne voyais plus en lui qu’un fou qui, loin de se contenter de jouer
avec sa propre vie, mettait la nôtre en péril… fort heureusement, en ligne droite, et sur un simple banc de neige… dès lors, plus question de fermer
l’œil, même si, on est d’accord, ça ne changeait de toute façon pas grand chose. Il restait plus de 150 kms à parcourir, et vu l’heure, on savait déjà que l’on finirait le trajet de nuit. Rien de
très rassurant. Le minibus est reparti, une roue voilée et des bruits étranges qui n’arrangeaient rien à l’ambiance morbide, et l’arrêt suivant est arrivé à point nommé. Chacun d’entre nous avait
besoin d’un break en terrain stable, à l’abri d’une tente de nomade immobile, autour d’un chai pour certains ou d’une bière pour d’autres, tous à palper notre crâne douloureux et nos fessiers
endoloris… on ne pensait plus à l’accident, et encore moins aux kilomètres restants, juste contents de savourer la trève… pendant ce temps là, le chauffeur, hagard et titubant, s’était effondré
sur un matelas.
J’aurais voulu rester là. Pourquoi pas me marier avec un tibétain, et me retrouver à faire
la popote dans une tente pour des voyageurs en mal de sensations qui défileraient à ma place dans un de ces minibus…
Il fallait pourtant bien continuer… le chauffeur s’est réveillé, retrouvant une soudaine
vivacité après avoir avalé des pilules pour le moins suspicieuses…
C’était déjà de la folie pure d’emprunter cette route avec un chauffeur pressé de finir sa
semaine de 100 heures dans ces conditions extrêmes, fallait-il en plus qu’il soit drogué… à notre plus grand soulagement, c’est finalement un autre chauffeur qui s’est installé derrière le
volant. Celui de la jeep qui nous suivait depuis le bouchon, qui fût lui, remplacé par un passager de notre bus… ça nous a fait beaucoup de bien à tous, et l’ambiance était plus légère quand nous
avons repris la route. Au moins jusqu’à ce qu’il fasse nuit noire, et qu’il ne repasse le volant à notre premier pilote… ça a duré jusqu’à 2h du matin… vouloir fermer les yeux tellement les
paupières sont lourdes, mais ne pas oser quitter la route du regard, se demandant à chaque virage si le chauffeur l’avait bien vu, lui aussi ; scrutant les éclairages des rares habitations
en contrebas, si loin qu’on les confondrait presque avec les étoiles ; cherchant les bornes kilométriques pour évaluer le temps de torture qu’il restait encore ; lutter contre le
sommeil, et en sortir en sursaut si on s’y est laissé sombrer par inadvertance, et espérer malgré tout que du temps a passé…
A 2h15, après 22 longues heures de cauchemar éveillé, je dormais du sommeil du juste… il
m’a fallu bien peu de temps pour m’affaler sur le matelas de la première chambre d’hôtel trouvée près de la gare routière de Manali. Malgré un réveil de bonne heure, comme toujours, j’ai dormi si
profondément que les frayeurs de la veille étaient oubliées. Comme effacées de ma mémoire, refoulées, si troubles que je me suis demandé un instant, en ouvrant les yeux sur les murs de ma
nouvelle chambre, comment j’avais bien pu arriver là…
Ça n’est qu’en prenant mon crayon et en rassemblant mes idées que tout est revenu. Chaque virage, chaque coup de volant, les flaques boueuses et les
plaques gelées, les flocons de neige et les perles de sueur, le moindre détail du voyage me revient à l’esprit à mesure que l’encre noircit le papier, et les sensations réapparaîssent, plus
vives, plus conscientes qu’elles ne l’étaient sur l’instant ; et là seulement je me mets à réaliser… je suis complètement folle. Je m’en rends compte, mais cela me fait sourire.. Si on m’avait
dit à quoi je m’exposais avant de prendre ce bus, je l’aurais pris avec davantage d’excitation… ce n’est pas que cette option était la seule possible, non, j’aurais pu prendre l’avion de Leh jusque
Delhi directement. Ce qui ne serait par ailleurs pas revenu bien plus cher, mais on m’aurait donné le billet d’avion que, je me connais, j’aurais pris le bus quand même. Le pire, c’est que si je
devais refaire ce trajet, je remonterais sans hésiter… mais peut-être pas tout de suite…