Recommander

Mai 2008 - Inde

Mercredi 30 avril 2008 3 30 /04 /2008 09:13
mercredi 30 avril 2008

back to India

Après trois jours d’intense inactivité pakistanaise, rien ne pouvait me motiver davantage que de retrouver l’Inde. Surtout quand, de l’autre côté de la frontière, c’est Amritsar qui m’attend… la découverte de cette ville avait été une des plus belles surprises de mon dernier voyage, un de mes meilleurs souvenirs photographiques également. Le temple d’or et son ambiance incroyablement relaxante, tranchant avec l’animation rocambolesque des rues environnantes, où la vie indienne bouillonnait dans toute sa splendeur.
Plus qu’une frontière à passer, quelques dizaines de kilomètres à peine, et je retrouverais enfin l’Amritsar de mes souvenirs, et… l’Inde si chère à mon cœur…
Quelques kilomètres, et mon objectif sera atteint je pourrais voyager sereine, sans plus questions de visas, de lois islamiques, d’escorte policière ou de jets de pierre…
Et dès la frontière, souffle comme un vent de liberté… je la traverse avec un americain, et une fois les formalités passées, on s’installe pour boire une kingfisher fraîche… c’est ma première bière depuis si longtemps… pas besoin de se cacher dans une chambre comme pour la vodka iranienne, pas besoin non plus de permis comme au Pakistan.. un verre de bière en terrasse, avec une cigarette, même les pieds dans la poussière, c’est irremplaçable…
Je retrouve vite mes marques indiennes, des paquets de biscuits Hide and Seek à l’antimoustique Odomos, les têtes qui dodelinent et les rickshaws jaunes, les billets crasseux et les vendeurs de chai, comme si je n’avais jamais quitté le pays…. Et pourtant, étrangement, je n’arrive toujours pas à me promener tête nue dans les rues… j’ai sans doute été trop conditionnée, au point d’en devenir pudique des cheveux…. Il va me falloir sans doute un peu de temps pour m’acclimater, car il me semble avoir été plus marquée que je ne le pensais…
Je redécouvre l’Inde avec un regard différent, éblouie par les couleurs chattoyantes dont j’avais presque oublié l’existence, et qui se résumaient depuis trop longtemps à des nuances de gris et de noirs, de sable et de poussière ; je retrouve les femmes, ouvertes et souriantes, parées de bijoux d’or et de tissus acidulés, comme un appel à la vie…..
Et j’y reprends goût….
La légèreté me manquait, j’ai l’impression de pouvoir souffler à nouveau, de pouvoir être moi-même sans me demander sans cesse si j’ai le droit, si je peux, si je dois…
Je rentre en Inde comme on entre dans la danse, pleine de joie, libre de tout mouvement, les pieds effleurant à peine le sol…






Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Partager    
Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /2008 11:57
Jeudi 1er mai

il est presque 20h  et j'attends ma bière. Je me suis installée sur le salon de jardin en plastique, face au petit carré de verdure au centre de la guest house, avec mes pistaches turques amoureusement gardées pour un moment comme celui-ci.
Je suis encore une fois exténuée après cette nouvelle journée de travail. Parce que tous les matins depuis que j'ai posé les pieds à Amritsar, je vais bosser...
Le réveil est toujours un peu difficile, alors je mets ma montre à sonner deux fois, car la première sonnerie de 5h45 ne suffit pas à m'arracher à mon sommeil.
La douche achève de me réveiller, fraîche et revigorante, j'ai d'ailleurs presque froid quand, encore trempée en sortant de la salle de bain, je retrouve le ventilateur réglé à pleine puissance.
Je branche ma petite résistance électrique et la plonge dans un verre d'eau pour préparer mon thé. J'aime le chai indien, mais à cette heure matinale, je lui préfère un thé vert du Pakistan, plus léger.
En attendant que l'eau se mette à bouillir, je compte les nouveaux impacts : malgré le ventilateur et la spirale qui a enfumé la chambre toute la nuit, les moustiques sont voraces…
L’eau frémit. Je débranche la pris et plonge une pincée de thé dans le verre. J’aime voir les feuilles se déplier doucement, et retrouver leur forme avant de tomber dans le fond. Une cuillère de sucre, je mélange et le laisse refroidir pendant que je vérifie mon sac photo une dernière fois.
Batteries chargées, cartes mémoires vidées, réglages prêts pour capter les premières lueurs du jour. Je suis parée.
A 6h30, je suis dans la rue et interpelle un cyclo-rickshaw. A coups de pédales énergétiques, je me laisse emmener, les fesses serrées sur le sky trop dur de la banquette, manquant de perdre l’équilibre à chaque trou sur la chaussée.
J’aime ouvrir les yeux sur les premières animations du jour. La plupart des échoppes sont encore fermées, les tas d’ordure fument et les vaches s’en délectent.
Les vendeurs de journaux viennent s’approvisionner en nouvelles fraîches sur une petite place et repartent en vélo, lourdement chargés de liasses encore ficelées qui iront s’éparpiller dans toute la ville ; des camions débordants de cannes à sucre se délestent sur de nombreux chariots, qui eux aussi partent dans toutes les directions pour pouvoir offrir un jus doux et parfumé au gingembre et citron vert ; les producteurs de fruits et légumes vendent leurs récoltes, qui viendront enrichir les étals des marchands de quartier.
C’est toute une vie qui se prépare pour une nouvelle journée tumultueuse, une organisation sans faille qui se met en place avant le chaos.
Et c’est aussi l’heure des premiers écoliers….
Après deux journées à photographier le temple d’or, ce sont eux que j’ai suivi ce matin, et que je retrouverai demain de bonne heure.
Je passe ainsi environ deux heures de boulot intensif, courant derrière les rickshaws, cherchant l’arrière plan, le mouvement, l'expression, la couleur…. Jusqu’à ce que les écoliers ne désertent les rues et que la lumière ne se fasse trop écrasante. Et que la chaleur ne devienne insupportable….
Il est alors temps de regagner ma chambre et son décor de verdure ombragée. A l’heure où les autres pensionnaires s’apprête à commencer leur journée, la mienne est déjà bien entamée. Presque finie…. Puisque compte tenu de la chaleur et de la lumière, je ne ressortirais pas avant la fin d’après midi. Vers 17h.
Entre temps, je passe mes heures entre infusions et sandwichs au concombre, à décharger et trier mes images, vider mes cartes mémoire et remplir mon ordinateur de centaines de nouvelles photos d’enfants.
Je dois faire preuve d'organisation, et surtout ne pas me laisser déborder par les images qui s'accumulent...
J'en ai déjà plus de 600 en trois jours, et à ce rythme, si je ne travaille pas au jour le jour, il me faudra des mois entiers pour les répertorier. Alors je m'y attèle sans relâche. Ou presque. Je les classe par mots clés, par couleurs dominantes, leur attribue des notes, des étoiles ou un aller simple vers la corbeille, je les jauge, les compare, avec un regard qui s'affûte de jour en jour, qui devient plus exigeant, plus critique...

En passant la frontière indienne, j’ai retrouvé le plaisir de photographier, et je réalise encore une fois qu’avoir un appareil photo dans les mains ne suffit pas… dans l’ambiance chaleureuse et conviviale des rues d’Amritsar, où les visages s’éclairent de sourires, je retrouve ma confiance…
En passant la frontière indienne, j'ai un peu quitté le voyage... c'est le travail qui a repris le dessus, et 1er mai ou non, je suis à mon poste en temps et en heure...

Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Dimanche 4 mai 2008 7 04 /05 /2008 17:48
Dimanche 4 mai 2008


Il est 11h. A l’ombre dans la chambre, sous le ventilateur en position maximale, il fait 32 degrès.
Je reste un peu sur ma fin, pas à cause de la qualité très moyenne du téléchargement, mais parce qu’il manquait les dix dernières minutes du film.
J’éteins l’ordinateur et le repose sur le bureau, à côté des spirales anti-moustiques et du pot de nescafé. Assise sur le lit, je regarde par la fenêtre, les murs de béton, les plantes vertes disposées autour du carré d’herbe au centre de la cour, la terrasse du niveau supérieur où sèche du linge.
Les casseroles en métal tintent, et les odeurs de cuisine arrivent jusqu’à moi. Ça sent la vieille huile chaude et les oignons frits.

Le film m’a mis en appétit, et malgrè la chaleur, je donnerais cher pour une assiette de carbonnade avec des frites grasses, ou des toasts au maroilles, même trempés dans la chicorée au petit dèj.
Soupir de résignation… le carillon s’est tu, les cloches se sont envolées, emmenant avec elles toute l’illusion dans laquelle, 90 minutes durant, j’étais plongée avec délice….

Tout autour de moi avait alors disparu ; je n’étais plus dans cette chambre sans âme, je n’entendais plus les braillements de ces deux gamins capricieux, ni les klaxons continus des trains qui, régulièrement, longent les murs de la guest house.
Je ne sentais plus les mouches se poser sur moi, ni la sueur traverser mon tee-shirt et me coller au drap.
J’étais quelque part sur une grand’place, une bruine légère perlant sur mes cheveux, et cette sacro-sainte odeur de friture me léchant les narines, il me prenait l’irrésistible envie de plonger mes mains dans un cône volumineux en papier glacé auréolé de tâches translucides que les grains de sel finissent toujours par déchirer.
Je m’imaginais déjà me brûler les doigts, d’avoir négligé la petite fourchette en plastique, parce que quoi qu’on en dise, les frites grasses ne révèlent pleinement leur saveur qu’entre le pouce et l’index.

Fin de l’histoire, le décor a été désossé, et du rêve de frites ne reste qu’une legère vapeur d’eau à la bouche…
Nostalgie culinaire du voyageur, où quand le pittoresque laisse place à la lassitude, il ne reste plus grand chose au fond de l’assiette.
Ce n’était pourtant pas le sujet principal du film, mais au delà des rues pavées, des flêches de beffrois pointées vers les nuages, c’est cette effluve si familière émanant de l’baraque à frites qui m’aura le plus marquée…
Face à quoi la piètre carte du restaurant de la guest ne fait pas le poids…
L’idée de currys ne me charme pas, pas davantage celle du riz ou des nouilles sautées dans de l’huile noire, et à vrai dire, avec cet arrière goût de pommes de terre fondantes dont se remémorent vaguement mes papilles, rien ne saurait vraiment faire l’affaire.

Alors mon regard se tourne vers la table basse, devenue depuis quelques jours mon petit cellier à ciel ouvert.
Quelques crackers salés, du pain de mie en tranches, un pot de processed cheese auquel la traduction de fromage ne convient guère, un reste de pistaches, trois concombres, un demi kilo de tomates et une poignée de citrons verts.
La température ambiante et l’achalandage des magasins ne m’en autorise pas bien davantage.

Alors j’oublie les frites, calme cette illusion d’appétit avec un modeste sandwich au concombre, comme hier, comme demain.
Une cuillère à soupe de cette pâte insipide qu’ils osent appeler fromage, des rondelles de concombres et de tomates –si mon estomac le consent, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui-  et une pincée de sel.
Je m’interdis de penser encore aux frites, car leur souvenir pourrait appeler celui d’une salade verte croquante, avec du vinaigre et des échalottes, et quelques dés de vieux hollande. Ce qui serait fort torturant, et bien inutile.
Je mords dans mon sandwich, pas trop fort, car de toute façon le pain est mou. Comme les concombres.
Je me souviens de la première bouchée de ce genre, il y a bien quatre jours de cela.
Je me rappelle au souvenir délicieux de la croquante pitance, de son côté modeste mais providentiel ; dans ce pays qui manque cruellement de fraîcheur, où tout se doit d’être bouilli, mijoté, mélangé, ramolli, frit, fricoté, fricassé… quelques tranches de concombre et un peu de sel sur une tranche de pain devient un véritable mets de choix.
Vous m’imaginez certainement sur un coin de rue à manger des samosas dans un bout de papier journal, ou la main dépeçant avec habileté un chapatti encore chaud avant de le tremper dans un channa masala ou autre curry du genre, et qui plus est, vous imaginez probalement que j’aime cela.
Il y a un temps pour tout.
Là je mange des sandwichs au concombre dans ma chambre, en regardant des films illégalement téléchargés* et en rêvant de manger une plâtrée de frites grasses.






* mes plus plates excuses à Mister Boon, mais je n’ai pas trouvé le dvd en vente ici… Et je tiens à lui signaler que si ça n’avait pas été un tel succès, j’aurais attendu d’être rentrée avant de le voir… 
Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires - Partager    
Lundi 19 mai 2008 1 19 /05 /2008 16:36
Lundi 19 mai. 
 Drass


Suis pas inspirée. Faut pas chercher plus loin, je trouve pas les mots.
Pourtant, il y en aurait, des choses à dire ; c’est pas comme si la vie s’était arrêtée, ou que j’avais arrêté de la vivre. Au contraire… peut être que tout s’enchaîne trop vite et trop intensément pour que je réussisse à saisir les émotions, à les figer sur un bout de papier..
Peut être suis-je trop concentrée sur mon travail photographique pour avoir autre chose en tête ?

Tous les jours je rajoute des centaines d’images à mes archives, que je trie, jauge, détaille scrupuleusement ; je les range par thème, lieu, couleur, les vise et les révise, pour m’en impreigner, pour voir celles que je n’ai pas, pour savoir sur quoi me concentrer à la sortie suivante ; je grave des DVD, jette, vide la corbeille avoir toujours un léger doute, puis comme pour me rassurer, je retourne voir les photos qui se sont vues attribuer une étoile, plusieurs pour les plus chanceuses…
Je fais cela tous les jours, ou presque. Pour gagner du temps au retour, au risque bien sûr que cela ne m’en prenne ici. Et quand après tout cela, je sors une cigarette, me prépare un thé et prends mon crayon, je suis vidée de mots et remplie d’images…

Au lieu d’écrire, je pense à la photo de la jeune vendeuse de pain de Srinagar, au regard lointain et profond, contre un mur de briques bleu, cherchant dans un coin de ma tête l’image qui pourrait se placer en face d’elle dans mon livre. Une photo aussi forte, ou qui puise sa force dans celle de l’autre sans la dénaturer ; jouer sur les expressions, ou sur la couleur, ou sur la direction du regard….
Je suis tellement absorbée par mon projet que j’en oublie bien des choses, j’en oublie même parfois où je suis… je ne suis plus en voyage, plus tout à fait. Je travaille, et le fait d’avoir retrouvé l’Inde me permet d’y concentrer toute mon énergie.
Si je veux pouvoir proposer un bouquin sur les enfants indiens, il faut que j’y mette toute l’attention nécessaire. Pas question de passer à côté de certaines images, d’autant qu’ une fois que j’aurais quitté le Kashmir et ses gamins musulmans, il sera trop tard pour me rendre compte que je n’ai pas de photos avec des écritures en arabe ou un vieux fumant le narguilé.
Le réveil me tire du sommeil à une heure toujours trop matinale, mais parfois, j’ouvre les yeux sur la surface lisse d’un lac traversé nonchalamment par une barque chargée de fleurs, ou comme ce matin, sur des toits de tôle ondulée entourés de hauts sommets neigeux, respirant l’air vivifiant des Himalayas.
Et là, l’espace d’un court instant, en sirotant un nescafé et avant que la photo de n’absorbe de nouveau, je me laisse divaguer, réalisant ma chance, mon plaisir à accomplir mon rêve tous les jours un peu plus. Un coup d’œil vif à ma montre, et je recouvre mes esprits.
Je ré-emboîte mon pas dans celui de la vie qui suit son cours, qui ne m’attend pas plus que les enfants en chemin vers l’école. Dès lors, toute mon attention se porte sur eux, les voiles des jeunes filles, les yeux clairs à en sombrer, les vieux à la longue barbe blanche ; me concentrer sur les détails, les couleurs, penser à la profondeur de champs, tenter les basses vitesses, étudier la composition…
je suis prise dans l’action, et spectatrice en même temps, j’oublie tout et tente de m’oublier moi même. Quand je n’ai pas l’œil collé au viseur ou plissé devant l’écran, quand je referme mon sac photo et replie l’ordinateur, je n’ai guère plus d’énergie que celle d’ouvrir un livre, vider ma tête de toutes mes images en les remplaçant temporairement par celles que me dictent mes lectures, pour m’évader un peu dans les histoires des autres et me laisser porter sans effort dans un monde différent.
Parfois, je reste de longs moments à ne rien faire d’autre que d’observer autour de moi, passive et silencieuse, laissant libre cours à mon esprit et ses incontrôlables divagations. Je vois défiler mes pensées comme défilent les barques sur le lac de Srinagar, y accrochant parfois le regard. Mais pas trop. Mon cahier est à sa place, à mes côtés, comme un ami fidèle délaissé mais qui reste invariablement présent. Il attend que son heure revienne, et je l’attends aussi ; quand de nouveaux mots viendront noircir ses pages vierges mais déjà cornées.
Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /2008 16:40
Jeudi 22 mai.
Lamayuru.

Le changement de décor est radical. J’avais beau m’y attendre, cela reste difficile d’imaginer à quel point un bus, deux arrêts à peine plus loin, peut vous transporter dans un autre monde.
Il n’y a autour de moi plus rien de commun d’avec mes précédents décors. Sauf les montagnes et le ciel bleu. Toute trace de l’univers musulman dans lequel j’ai baigné près de trois mois, mis à part la coupure chez les sikhs d’Amritsar, a bel et bien disparu.
J’étais, encore ce matin, dans une chambre désuète et bruyante aux murs verts, tirée de mon sommeil juste avant la sonnerie du réveil par la première priere émanant de la mosquée voisine, et me voilà maintenant, cinq heures plus tard, entourée de drapeaux tibétains flottant dans l’air frais d’un petit village au cœur du Ladakh. Quelques ruelles de terre se tortillent entre les maisons traditionnelles de pierre et de torchis, encastrées les unes contre les autres sur le flanc d’un rocher sur lequel sont juchés un monastère et deux gompas taillées dans le roc.
Autour de moi, des montagnes majestueuses semblent envelopper le village, comme pour les protéger du monde extérieur. Les plus proches sont douces et voluptueuses, aux courbes rondes et rassurantes ; un peu plus loin, des pics escarpés et éternellement blancs se dressent fièrement, menaçants, vers le ciel.
Il règne un calme presque déroutant, insolite par rapport à l’Inde que je connais. Que je pensais connaître. En voici encore un nouveau visage qui ne ressemble en rien aux autres, elle n’a décidément pas pas fini de me surprendre… (en doutais-je vraiment ?)
Du haut de mon toit, je me laisse baigner de silence et de soleil, mes cheveux balayés par l’air frais et salvateur, comme le sont tous les drapeaux de prière effilés et délavés étendus autour de moi.
Que vouloir de plus….. A cet instant précis, personne ne peut être plus heureux que moi. Il en faut bien peu, pour que tout reprenne sens ; les six mois derrière un écran d’ordinateur, les coquillettes au gruyère et les sandwichs à la sardine, le vélo sous la pluie pour aller prendre mon train, le trou à rat où moisissaient mes vêtements, la situation précaire et l’avenir incertain…
Il en faut peu pour que tous les doutes se dissipent, comme peut brusquement s’éclaircir un ciel orageux de montagne. Le sourire d’un enfant timidement dissimulé derrière des doigts écartés, une photo réussie qui fait oublier toutes celles que j’ai ratées, un thé dans l’ambiance frénétique d’une rue animée, une traversée de paysages grandioses dans une boîte de conserve cabossée sur roues, suspendant son souffle à chaque virage les yeux perdus dans le vide avec lequel on flirte, ou, comme aujourd’hui, une chaise en plastique sur un toit, dans un village d’un autre temps…
Tous ces moments intenses, vibrant d’un bonheur parfait, ce sont eux qui font mon voyage, qui me font être et me font vivre, qui me font…
Des courts instants d’éternité, auxquels je m’abandonne, réalisant que le bonheur n’est plus à portée de main, mais bel et bien au cœur de moi même.
Je suis là, à ma place, comme si la chaise m’avait attendue pour qu’à cet instant précis, l’équilibre soit parfait. Je suis heureuse , simplement et intensément heureuse, d’être où je suis, d’avoir fait le choix que j’ai fait et dont les sacrifices perdent leur force, au moins pour un temps..
Le voyage est imprévisible et capricieux, je sais déjà à quel point il peut s’avérer arrogant et destructeur… mais quand il éclate de bienveillance, dévoilant sa générosité et ses richesses, pour nous remplir d’un bonheur sans nom, on lui pardonne tout le reste…
Non décidément, pour rien au monde je n’échangerais ma place contre une autre. Et encore moins pour celle que j’ai laissée vacante derrière moi, il y a quelques années de cela, au milieu d’une usine de couche culottes.
Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Partager    
Lundi 26 mai 2008 1 26 /05 /2008 16:46

Lundi 26 mai.

Leh.

 

Me revoilà revenue à un semblant de civilisation, ou non seulement j’ai droit à plus de trois heures d’électricité par jour, mais en plus, il y a des pancakes, des cartes postales et… internet.

Evidemment, le débit c’est pas encore terrible, et il m’a fallu être patiente pour afficher ma boîte mail, débordante d’une bonne centaine de messages.

Après avoir supprimé les offres de viagra à prix exceptionnel, les pubs de tours opérators et les promotions spéciales fête des mères, je suis contente de voir qu’il en reste quelques uns qui me sont destinés personnellement.

Alors comme ça cela fait déjà trois semaines que je n’ai pas donné de nouvelles ?

Le temps passe décidément bien vite, entre les moments où je n’avais rien à dire, ceux où je négligeais le cyber café au profit d’un thé au bord du lac, et les jours à évoluer loin de tout…


mais voila, je peux enfin rassurer (et remercier) tous ceux qui se sont inquietes pour moi ces derniers temps....
je suis toujours en vie, toujours au nord de l'Inde, et toujours en forme si on fait abstraction du mal des montagnes qui s'amuse a me scotcher au lit depuis hier....
je suis pour quelques jours encore dans le territoire boudhiste, profitant de la fraicheur des montagnes avant de redescendre dans la fournaise indienne.

je vous laisse..... parce que ce soir, c'est momo....!






 

Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Partager    
Mardi 3 juin 2008 2 03 /06 /2008 12:07

Manali, le 31 mai

 

On m’a pointé de l’index une cabine en tôle à une centaine de mètres de là. Pas d’hésitation possible, il n’y avait rien d’autre aux alentours à part un petit groupe d’hommes en train de tamiser du sable dans le lit de la rivière.

Trois panneaux métalliques grossièrement assemblés protégeaient un trou nauséabond et deux planches de bois, permettant de se soulager devant une vue imprenable, tout en ayant les fesses à l’abri des regards. Cela faisait presque 10 heures que je n’avais pas été aux toilettes aussi sereinement, sans avoir à scruter les quatre directions pour prévenir d’un visiteur inoportun.

Le problème, avec l’altitude, c’est qu’on a envie d’uriner plus souvent, et qu’à plus de 5000 mètres, il n’y a plus d’arbres.

Et puis le chauffeur avait l’air si pressé d’arriver que le seul endroit où il s’était arrêté jusqu’alors, c’était près du plus haut col à 5300m, quand le minibus était pris dans une ornière sur une route tout juste assez large pour lui et qu’il a fallu le pousser pour l’en sortir et le redémarrer en marche arrière sur la neige. En voyant le précipice si près et si profond, en me retrouvant les fesses au sol tellement il était glissant, toute envie de faire pipi avait alors étrangement disparu.

C’est l’avantage de ce genre de voyage, on a bien souvent d’autres préoccupations que celle de la compression de la vessie par le bouton du jean.

Au troisème arrêt, tout aussi involontaire que celui du problème de démarreur et celui de l’ornière dans laquelle on patinait dangereusement, je commençais à croire que j’allais y rester pour la nuit, et ai fini par n’avoir d’autre souci que celui de trouver un virage derrière lequel m’accroupir.

Un bouchon. A 5200m. En France, on aurait appelé ça une cordée. Une vingtaine de camions, et autant de 4x4 ou minibus, bloqués par un camion en panne et un autre coincé dans un trou, censés se croiser sur une route où il n’est pas bon de devoir se croiser.

C’était parti pour durer, d’ailleurs, quelques français rencontrés sur place y avaient déjà passé une nuit. Je ne préférais pas penser à cette option, car malgré le soleil et les couches superposées de vêtements, j’avais déjà froid.

Heureusement, en deux bonnes heures seulement, notre chauffeur a débloqué la situation à coups de pelle, qu’il a laissé sur place en deux morceaux.

Ça n’est pas qu’il était particulièrement brillant ou ingénieux, mais il était pressé. Six jours d’affilée à s’enquiller les 480 kms qui séparent Leh de Manali, et ce soir, il aurait droit à sa journée de congé. Ça peut expliquer l’empressement.

Ou alors il était suicidaire, ce qui s’avérait être une raison tout aussi plausible.

Comme si à chaque virage il voulait aller tout droit et qu’au dernier instant, un instint de survie lui faisait tourner brusquement le volant. Au début, ça surprend, mais on finit…. Non. En réalité, on ne s’y fait pas.

Quand il est revenu au minibus, dont il n’avait pas coupé le moteur (pas facile de démarrer en poussant au milieu d’un bouchon), le premier sentiment de soulagement a vite été inhibé par une certaine appréhension… certes, je n’allais pas mourir de froid ici, mais il fallait quoi qu’il arrive doubler ou croiser tous ces camions sur une route toujours aussi étroite et glissante, et la perspective de finir brisée menu 500 m plus bas n’était guère plus réjouissante que celle de geler sur place.

Le chauffeur avait l’air nerveux. Pas comme nous l’étions tous dans le bus, où règnait un silence de mort ; non, lui semblait physiquement nerveux, comme Joe des frères Dalton, prêt à se ruer sur n’importe qui, avec des têtes de mort et des bombes qui explosent à chacune de ses paroles.

Est-ce la raison pour laquelle les autres chauffeurs nous ont laissé passer en premier, de peur peut-être de se frotter à l’étrange agressivité du notre ? ou alors notre pilote faisait à ce point référence qu’on lui concédait le privilège de l’éclaireur….

A nous donc d’ouvrir la route, ou ce qu’il en restait le long du camion, à peine élargie par quelques pierres instables alignées au bord du ravin. De la poudre aux yeux…

Il n’y avait pas un centimètre de trop, et j’ai réalisé à quel point le rétroviseur gauche était superflu, inutile et dangereux. Le premier camion à passer à été une formalité dont le chauffeur s’est acquitté sans hésitation. Il restait un petit espace qui nous séparait du ravin, un vrai jeu d’enfant. J’ai eu à peine un instant pour prendre conscience que j’avais cessé de respirer, avant de remarquer le second camion qu’il fallait encore dépasser et qui nous laissait moins d’espace que le précédent. Tellement peu d’espace que c’était pour moi tout simplement impossible. Un coup d’œil rapide à la largeur du minibus, un autre sur celle de la route boueuse, pas besoin d’être né avec un compas dans l’œil pour constater que ça n’est pas possible.

Ça a eu l’air d’effleurer l’esprit du chauffeur car il a marqué un arrêt. Suffisamment long pour réaliser que j’étais bel et bien coincée dans ce bus, prise en sandwich entre un camion et un ravin sous ma fenêtre, et trop court pour me laisser le temps de fermer les yeux… c’était de la folie pure et je ne pouvais rien faire, nous voilà repartis, sous les gestes confiants de ceux qui avaient alors la chance d’avoir les deux pieds sur la terre ferme, et pour lesquels il était bien facile de faire des signes pour nous guider. A leur place, j’aurais pu moi aussi m’amuser à gesticuler, en disant que oui, ça passe sans problème, mais de l’intérieur…. J’étais complètement paralysée, ne me risquant à aucun mouvement de peur de perturber l’équilibre précaire, ne sachant où porter mon regard car aucune vue n’était satisfaisante, ni celle de la route, ni celle du paysage menaçant dont la blancheur avait perdu tout éclat. Je restais attentive aux moindres bruits suspicieux, le souffle coupé, attendant l’inévitable instant où le bas côté instable cèderait sous le poids du véhicule. Allait-on se mettre à hurler, ou resterait-on muet de peur ? combien de tonneaux avant l’impact final ? le bus allait-il exploser et disparaître dans un nuage de fumée noire ? étranges questions qui m’ont traversé l’esprit, alors que je me voyais déjà rejoindre ce paradis blanc….

Je ne comprends toujours pas comment on a pu passer. Peut-être grâce aux quelques millimètres grattés sur la peinture du réservoir du camion ; heureusement que les indiens ne sont pas trop regardant sur les éraflures…

En y repensant, mon cœur bat à m’en soulever la poitrine, pourtant je l’assure, à ce moment précis, il s’était arrêté…

Loin de penser avec soulagement à l’obstacle franchi, on a plutôt tendance à voir ceux qu’il reste… tous ces camions encore alignés et, en extrapolant, tout ce qui pouvait encore nous attendre derrière les virages des 400 kms qu’il nous restait à parcourir avant d’arriver, peut être, à destination…

On se sent tout petit, vulnérable, impuissant, mais surtout vraiment stupide d’avoir remis sa vie entre les mains d’un inconnu, si expertes et habiles qu’elles semblent être….

En fait, je me plaisais à croire qu’il était l’homme de la situation, et qu’aucun autre chauffeur n’était plus à même de nous emmener à bon port… ça a un côté rassurant. Je lui pardonnais les coups de volant brutaux, les dérapages que je préférais imaginer contrôlés, les nids de poule pris à trop grande vitesse, les virages aveugles où il jugeait futile d’user de son klaxon ;

Je lui pardonnais tout, non pas que j’avais une confiance inconditionnelle en lui –on a confiance en personne quand il s’agit de défier les lois de la gravité-, mais parce que je n’avais pas d’autre option.

Jusqu’à la ligne droite. La seule partie droite et parfaitement goudronnée du trajet, où l’on s’est autorisé à dérider son front et à relâcher enfin ses paupières.

Oui mais lui, il n’était pas censé s’endormir.

Le choc a été violent, l’a tiré de sa somnolence pour le plonger dans l’état de stupeur dans lequel nous étions déjà tous…

On avait tous vu l’obstacle, se demandant pourquoi le chauffeur nous y précipitait pied au plancher. Une langue de neige, épaisse et compacte, frangée de stalactites, dépassait largement des congères bordant le macadam. D’un coup, tout a volé en éclat : le phare, la calandre, les stalactites et l’espoir que j’avais placé en ce garçon… moi qui l’imaginais exploser tous les records à bord d’une 206 WRC, je ne voyais plus en lui qu’un fou qui, loin de se contenter de jouer avec sa propre vie, mettait la nôtre en péril… fort heureusement, en ligne droite, et sur un simple banc de neige…  dès lors, plus question de fermer l’œil, même si, on est d’accord, ça ne changeait de toute façon pas grand chose. Il restait plus de 150 kms à parcourir, et vu l’heure, on savait déjà que l’on finirait le trajet de nuit. Rien de très rassurant. Le minibus est reparti, une roue voilée et des bruits étranges qui n’arrangeaient rien à l’ambiance morbide, et l’arrêt suivant est arrivé à point nommé. Chacun d’entre nous avait besoin d’un break en terrain stable, à l’abri d’une tente de nomade immobile, autour d’un chai pour certains ou d’une bière pour d’autres, tous à palper notre crâne douloureux et nos fessiers endoloris… on ne pensait plus à l’accident, et encore moins aux kilomètres restants, juste contents de savourer la trève… pendant ce temps là, le chauffeur, hagard et titubant, s’était effondré sur un matelas.

J’aurais voulu rester là. Pourquoi pas me marier avec un tibétain, et me retrouver à faire la popote dans une tente pour des voyageurs en mal de sensations qui défileraient à ma place dans un de ces minibus…

Il fallait pourtant bien continuer… le chauffeur s’est réveillé, retrouvant une soudaine vivacité après avoir avalé des pilules pour le moins suspicieuses…

C’était déjà de la folie pure d’emprunter cette route avec un chauffeur pressé de finir sa semaine de 100 heures dans ces conditions extrêmes, fallait-il en plus qu’il soit drogué… à notre plus grand soulagement, c’est finalement un autre chauffeur qui s’est installé derrière le volant. Celui de la jeep qui nous suivait depuis le bouchon, qui fût lui, remplacé par un passager de notre bus… ça nous a fait beaucoup de bien à tous, et l’ambiance était plus légère quand nous avons repris la route. Au moins jusqu’à ce qu’il fasse nuit noire, et qu’il ne repasse le volant à notre premier pilote… ça a duré jusqu’à 2h du matin… vouloir fermer les yeux tellement les paupières sont lourdes, mais ne pas oser quitter la route du regard, se demandant à chaque virage si le chauffeur l’avait bien vu, lui aussi ; scrutant les éclairages des rares habitations en contrebas, si loin qu’on les confondrait presque avec les étoiles ; cherchant les bornes kilométriques pour évaluer le temps de torture qu’il restait encore ; lutter contre le sommeil, et en sortir en sursaut si on s’y est laissé sombrer par inadvertance, et espérer malgré tout que du temps a passé…

A 2h15, après 22 longues heures de cauchemar éveillé, je dormais du sommeil du juste… il m’a fallu bien peu de temps pour m’affaler sur le matelas de la première chambre d’hôtel trouvée près de la gare routière de Manali. Malgré un réveil de bonne heure, comme toujours, j’ai dormi si profondément que les frayeurs de la veille étaient oubliées. Comme effacées de ma mémoire, refoulées, si troubles que je me suis demandé un instant, en ouvrant les yeux sur les murs de ma nouvelle chambre, comment j’avais bien pu arriver là…

Ça n’est qu’en prenant mon crayon et en rassemblant mes idées que tout est revenu. Chaque virage, chaque coup de volant, les flaques boueuses et les plaques gelées, les flocons de neige et les perles de sueur, le moindre détail du voyage me revient à l’esprit à mesure que l’encre noircit le papier, et les sensations réapparaîssent, plus vives, plus conscientes qu’elles ne l’étaient sur l’instant ; et là seulement je me mets à réaliser… je suis complètement folle. Je m’en rends compte, mais cela me fait sourire.. Si on m’avait dit à quoi je m’exposais avant de prendre ce bus, je l’aurais pris avec davantage d’excitation… ce n’est pas que cette option était la seule possible, non, j’aurais pu prendre l’avion de Leh jusque Delhi directement. Ce qui ne serait par ailleurs pas revenu bien plus cher, mais on m’aurait donné le billet d’avion que, je me connais, j’aurais pris le bus quand même. Le pire, c’est que si je devais refaire ce trajet, je remonterais sans hésiter… mais peut-être pas tout de suite…
Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Partager    
Lundi 9 juin 2008 1 09 /06 /2008 15:19

 

9 juin, Bénarès

 

Si j’ai pu douter, au milieu des musulmans de Srinagar, chez les moines boudhistes de Lamayuru ou au cœur de la mafia israélienne de Manali, d’être toujours en Inde, retrouver l’exubérance de Bénarès me replonge immédiatement dans son bain.

Voilà mon troisième passage ici, et à chaque fois, j’y arrive exténuée par un interminable voyage en train. Comme si la chaleur, l’air pollué et poussiéreux et les incessants harcèlements n’étaient pas suffisants pour mériter la folie de cette ville, il faut en plus s’y présenter à genoux…

Je me souviens vaguement de la quiétude des terrasses, d’une épaisse couverture sous laquelle il faisait bon se lover le soir, l’envie au réveil d’ouvrir grand les fenêtres pour laisser entrer un air frais et parfumé par les rosiers en fleur ; c’était il y a à peine une semaine mon lot quotidien…

Puis en quittant Manali, les montagnes et leurs routes meurtrières, c’est une lente descente aux enfers qui s’est amorcée.

La première étape m’a déposée à Mandi, que j’avais à peine eu le temps de découvrir l’an dernier. Je me souvenais de la sympathie des chefs de gare, qui m’avaient invitée à m’asseoir à côté d’eux, autour d’un petit feu improvisé dans une boîte de conserve. Ils m’avaient offert un chai, pour me dire qu’il n’y avait plus de bus pour ma destination avant 4h30 le lendemain matin. Je n’avais alors passé qu’une soirée et une nuit à Mandi, le temps d’inscrire mon record de négociation (passer de 1200 à 80 Rs pour une chambre, en moins de 5 minutes), et de me planter une agraphe dans le palet en mangeant un dhal dans un dhaba douteux.

Là, c’était l’occasion d’en voir un peu plus…

D’autant que j’ai quitté Manali avant la date prévue, ce qui me laissait donc 3 jours pour faire le voyage jusqu’à Chandigarh (Punjab) où mon train m’attendait.

J’ai donc passé 2 jours à Mandi qui, malgré la chaleur qui commençait à se faire sentir et le traffic devenu plus intense et plus bruyant, garde un petit goût de grand air, de torrents et de montagnes.

Un second court trajet en bus (6h), et je suis arrivée à Chandigarh. En règle générale, tous les chauffeurs de bus indiens conduisent de manière effrayante -même si ils ne sont pas tous drogués-, mais de voir des arbres pour freiner une éventuelle chute et la civilisation omniprésente rendent ces petits parcours bien moins fantaisistes que le périple entre Leh et Manali. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils ont été reposants, et c’est avec grand plaisir que j’ai attendu le train à Chandigarh, m’imaginant déjà allongée sur la couchette où j’allais passer les 12 prochaines heures.

Après tous ces inévitables trajets en bus, retrouver le train devenait presque un luxe… pouvoir étendre ses jambes, évoluer en ligne droite, balancer ses pieds dans le vide assis à la porte… un confort qui ferait presque oublier la chaleur humide, suffocante, l’odeur de bête et les bruits incessants. Presque.

J’envie ceux qui sont capables de dormir dans n’importe quelles conditions. Ça n’est pas mon cas.

Les pales de ce foutu ventilateur au plafond ont cogné toute la nuit contre leur cage. Il semblerait pourtant que ça n’ait dérangé que moi, et je n’ai pas fermé l’œil.

Le mal de ventre, lui, n’est arrivé qu’en gare de Lucknow. Ironie du sort, car je n’ai jamais vu de gare en Inde où il soit aussi peu recommandé d’avoir des problèmes intestinaux. Si il s’agissait d’un pipi d’enfant, comme aurait dit ma grand-mère, ça aurait pu passer. Mais j’ai dû manger quelque chose de pas catholique à Mandi – peut être une agraphe-, qui nécessitait brusquement une purge complète. Impensable. Une rigole commune, pas de porte, pas de point d’eau, et une bonne dizaine de femmes attendant leur tour en m’observant sans retenue. Elles.

Je n’ai pas pu. Le pire, c’était peut-être de n’avoir aucune idée du temps que j’allais passer dans la gare surpeuplée de Lucknow avant de pouvoir sauter dans un train pour Bénarès. Les grèves de cheminots à Calcutta n’arrangeaient en rien mes affaires, et la foule démesurée bloquée là rendait les guichets inaccessibles.

Heureusement, parfois, on a un coup de pouce du destin. Souvent, même, je devrais dire. Sans quoi le voyage ne serait pas ce qu’il est.

Toujours est-il que debout près de mon sac, sur le quai numéro un, au moment où la situation commençait à devenir critique, un train est arrivé à destination de Bénarès.

Il était complet, mais ça je m’y attendais dans la mesure où quand j’avais reservé mon billet une semaine plus tôt, tous les trains à destination de Bénarès l’étaient déjà.

Un demi mètre carré près de la porte, et du coup près des toilettes, était bien suffisant. Quant au ticket que je n’avais pas, je pouvais aviser au moment voulu. Les yeux de chien battu, ça marche assez bien, et je les avais déjà naturellement, de fatigue et de pics dans le ventre.

Au pire, je payais une amende qui, dans tous les cas, ne rendrait pas mon trajet de 6 heures plus cher qu’un Paris-Lille.

Le principal, c’était de continuer à avancer vers Bénarès, coûte que coûte. Car là, et seulement là, j’allais enfin avoir un peu de temps, me décrasser, me reposer, disposer mes petites affaires dans la chambre pour me sentir une dernière fois chez moi… avant l’ultime voyage….

Mais avant de penser à s’installer, il faut encore arriver jusqu’à une chambre. A peine le train à l’arrêt, reprendre son bardas et se frayer un passage sur les escaliers métalliques qui montent à la passerelle, les gens qui montent, les gens qui descendent, les bousculades, les vêtements collés à la peau, traverser les 6 voies au milieu de familles entières assises sur le sol, des bébés qui braillent, des vieilles qui crachent, des bagages qui attendent ; traverser le hall, vaste fourmillière de corps gisants, gesticulants, moites, aigres, il fait lourd, les regards sont lourds, le sac est lourd ; se faufiler entre les bras qui accrochent et ceux qui se tendent, penser à l’attentat d’il y a deux ans, sortir de la gare, chaleur accablante, sable, bouses et déchets, harcèlements des rabatteurs, des vendeurs, des chauffeurs, puis c’est enfin la trève.. dans le rickshaw. A l’abri. Pour une dizaine de minutes.

Puis le cirque recommence, de plus en plus fou, le dernier kilomètre doit se faire à pieds, je n’en peux plus, sue à grosses gouttes, ignorant les interpellations incessantes, me raccrochant à la chance que j’ai de connaître déjà mon point de chute et le chemin à suivre dans les ruelles pour y arriver enfin.

Ça n’est que là, en posant son sac sur le lit et ses yeux sur le Gange, qu’on peut dire qu’on est arrivé à Bénarès.

J’ai retrouvé la Ganpatti GH de l’an dernier, mais cette fois, j’ai doublé mon budget pour avoir une chambre avec vue sur le Gange. La fin du voyage approche, je ne me refuse pas ce luxe de 4,5 euros.

Enfin délestée de mon sac à dos, la fatigue ayant fini d’y substituer son poids sur mes épaules, je prends place sur une chaise en plastique, accoudée à la rambarde, et plonge mon regard dans les eaux sacrées et noires. Je n’ai jamais vu de spectacle aussi apaisant… non pas que les rives du Gange soient exceptionnellement belles, à vrai dire c’est le charme plus que de la beauté qui s’en dégage. C’est avant tout l’espace qui frappe ; la rive opposée, désert insolite de sable, donne une sensation d’immensité et  même si l’air est tout aussi chaud et pollué qu’ailleurs, on a l’impression de respirer davantage. Après des dizaines d’heures confinée dans des bétaillères humaines, sans intimité et pire encore, baignée contre mon grè dans celle des autres, dans leurs odeurs et dans les miennes, rien n’égale cette vue… le vide, immobile à l’horizon, flottant sous mes pieds ; l’illusion d’air pur et de calme tant le contraste est fort ; les eaux sombres, le sable blanc sale, le ciel gris, tout paraît lisse et nuancé ; pas fade, non. Reposant.

C’est le cadeau de bienvenue. Qui fait oublier à quel point le chemin peut être long.

Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Jeudi 12 juin 2008 4 12 /06 /2008 14:56

Jeudi 12 juin

 

Le revoilà, c’est bien lui. Non pas que je sois si heureuse de le revoir, mais après deux jours entiers passés sous mon balcon, j’ai craint en ne le voyant plus hier soir qu’il ne manquerait ce matin un acteur primordial des scènes d’aurores (horror ?) du Gange. C’était devenu naturel de le voir de bonne heure, en poussant les volets de ma chambre une serviette de toilette autour de la taille et une tasse de café à la main.

Me voilà presque rassurée de le retrouver aujourd’hui.

Je lui dis bonjour, de loin, et comme d’habitude, il ne me répond pas. De là où il est, il ne peut pas m’entendre.

Il s’appelle Achille. En réalité, je ne le connais pas, je n’ai jamais osé m’en approcher. Alors je l’ai baptisé Achille. Il déambule lentement, flotte avec legèreté et molesse, entouré de son fidèle chien, Rantanplan, qui ne le lâche pas d’une semelle.

Je le découvre sous un nouveau profil, craignant un instant de faire erreur sur la personne car jusqu’alors, je ne l’avais vu que de dos. Mais il n’y a aucun doute possible, ça ne peut être que lui.

Je le reconnais à son teint blafard, sa musculature saillante dans un corps qui semble pourtant flasque ; je lui découvre un ventre si proéminent qu’il paraît prêt à exploser, un ventre que je n’imaginais pas compte tenu de son dos si athlétique.

Il est presque nu, vêtu d’un simple pagne négligemment noué autour de ses hanches, un vulgaire bout de tissu délavé, aussi pâle que lui, et partant en lambeaux.

Comme ses pieds. Depuis que Rantanplan a commencé à lui manger il y a deux jours. C’est ça, en fin de compte, qui m’a permis de reconnaître Achille avec certitude : le tibia apparent de sa jambre gauche. Ça ne trompe pas.

Le niveau du Gange ne cesse de monter, et Achille aime s’amuser avec le courant. Il se laisse porter par les eaux sacrées, pour échouer quelques mètres plus bas, contre les marches du ghat, au milieu des déchets et des colliers de fleurs, offrant généreusement sa main droite à Rantanplan, qui n’a alors même plus à se mouiller les pattes pour commencer son festin.

La peau, élastique, résiste à ses crocs, et finit par s’ouvrir sur une chaire noire et spongieuse.

Pauvre Rantanplan. Il semblerait que les meilleurs morceaux soient déjà partis.

D’ailleurs, dans l’idée peu probable que quelqu’un finisse par le sortir de l’eau, il serait impossible de l’identifier: Achille n’a plus ni visage, ni empreintes. Il resterait éventuellement le test ADN. Après tout, les indiens l’utilisent aussi sur les chiens, pour identifier leur vrai maître*…

Mais il semblerait de toute façon que tout le monde s’en contrefiche, d’Achille.

Quoi qu’il ait pu être, il n’est plus grand chose aujourd’hui.

Certains vous diront pourtant que c’est un privilégié, parce qu’il n’est pas passé sur le bucher. Et qu’il fait donc partie de ceux qui ont eu une vie suffisamment sainte (brahmanes, sadhus), innocente (petits enfants) ou douloureuse (lépreux), ou encore de ceux dont la mort a été prématurée (femmes enceintes) ou sacrée (morsure de cobra) ; de ceux qui, sans avoir besoin de la purification par le feu, atteignent directement le Nirvana. Ou les rives du Gange.

Ça dépend du courant, et du gars qui a attaché les pierres au cadavre.

Je finis mon café, et Rantanplan sa main. J’empoigne mon sac photo et me décide à aller me promener dans le monde des vivants, laissant Achille aux bras de la déesse.

Fascinants spectacles que ceux des ghats de Bénarès. Si déroutants qu’ils puissent être parfois, on se fait aux meilleurs comme aux pires ; à la vie, à la mort…

 

 

* source : Hindustan Times

Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Samedi 14 juin 2008 6 14 /06 /2008 08:09

Ca m'a pris un peu de temps, mais ca y est, les premieres images de ce nouveau periple en Inde sont visibles sur le blog!
J'ai garde les meilleures..... celles dont je suis la plus fiere.... elles seront prochainement sur mon site photo, quand je serai de retour avec du temps et de la connexion pour la mise a jour!

Vos commentaires sont toujours les bienvenus!!

a bientot!!

amel

Par amelotour - Publié dans : Mai 2008 - Inde
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Partager    
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés