9 juin, Bénarès
Si j’ai pu douter, au milieu des musulmans de Srinagar, chez les moines boudhistes de Lamayuru ou au cœur de la mafia
israélienne de Manali, d’être toujours en Inde, retrouver l’exubérance de Bénarès me replonge immédiatement dans son bain.
Voilà mon troisième passage ici, et à chaque fois, j’y arrive exténuée par un interminable voyage en train. Comme si la
chaleur, l’air pollué et poussiéreux et les incessants harcèlements n’étaient pas suffisants pour mériter la folie de cette ville, il faut en plus s’y présenter à genoux…
Je me souviens vaguement de la quiétude des terrasses, d’une épaisse couverture sous laquelle il faisait bon se lover le soir,
l’envie au réveil d’ouvrir grand les fenêtres pour laisser entrer un air frais et parfumé par les rosiers en fleur ; c’était il y a à peine une semaine mon lot quotidien…
Puis en quittant Manali, les montagnes et leurs routes meurtrières, c’est une lente descente aux enfers qui s’est
amorcée.
La première étape m’a déposée à Mandi, que j’avais à peine eu le temps de découvrir l’an dernier. Je me souvenais de la
sympathie des chefs de gare, qui m’avaient invitée à m’asseoir à côté d’eux, autour d’un petit feu improvisé dans une boîte de conserve. Ils m’avaient offert un chai, pour me dire qu’il n’y avait
plus de bus pour ma destination avant 4h30 le lendemain matin. Je n’avais alors passé qu’une soirée et une nuit à Mandi, le temps d’inscrire mon record de négociation (passer de 1200 à 80 Rs pour
une chambre, en moins de 5 minutes), et de me planter une agraphe dans le palet en mangeant un dhal dans un dhaba douteux.
Là, c’était l’occasion d’en voir un peu plus…
D’autant que j’ai quitté Manali avant la date prévue, ce qui me laissait donc 3 jours pour faire le voyage jusqu’à Chandigarh
(Punjab) où mon train m’attendait.
J’ai donc passé 2 jours à Mandi qui, malgré la chaleur qui commençait à se faire sentir et le traffic devenu plus intense et
plus bruyant, garde un petit goût de grand air, de torrents et de montagnes.
Un second court trajet en bus (6h), et je suis arrivée à Chandigarh. En règle générale, tous les chauffeurs de bus indiens
conduisent de manière effrayante -même si ils ne sont pas tous drogués-, mais de voir des arbres pour freiner une éventuelle chute et la civilisation omniprésente rendent ces petits parcours bien
moins fantaisistes que le périple entre Leh et Manali. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils ont été reposants, et c’est avec grand plaisir que j’ai attendu le train à Chandigarh, m’imaginant déjà
allongée sur la couchette où j’allais passer les 12 prochaines heures.
Après tous ces inévitables trajets en bus, retrouver le train devenait presque un luxe… pouvoir étendre ses jambes, évoluer en
ligne droite, balancer ses pieds dans le vide assis à la porte… un confort qui ferait presque oublier la chaleur humide, suffocante, l’odeur de bête et les bruits incessants.
Presque.
J’envie ceux qui sont capables de dormir dans n’importe quelles conditions. Ça n’est pas mon cas.
Les pales de ce foutu ventilateur au plafond ont cogné toute la nuit contre leur cage. Il semblerait pourtant que ça n’ait
dérangé que moi, et je n’ai pas fermé l’œil.
Le mal de ventre, lui, n’est arrivé qu’en gare de Lucknow. Ironie du sort, car je n’ai jamais vu de gare en Inde où il soit
aussi peu recommandé d’avoir des problèmes intestinaux. Si il s’agissait d’un pipi d’enfant, comme aurait dit ma grand-mère, ça aurait pu passer. Mais j’ai dû manger quelque chose de pas
catholique à Mandi – peut être une agraphe-, qui nécessitait brusquement une purge complète. Impensable. Une rigole commune, pas de porte, pas de point d’eau, et une bonne dizaine de femmes
attendant leur tour en m’observant sans retenue. Elles.
Je n’ai pas pu. Le pire, c’était peut-être de n’avoir aucune idée du temps que j’allais passer dans la gare surpeuplée de
Lucknow avant de pouvoir sauter dans un train pour Bénarès. Les grèves de cheminots à Calcutta n’arrangeaient en rien mes affaires, et la foule démesurée bloquée là rendait les guichets
inaccessibles.
Heureusement, parfois, on a un coup de pouce du destin. Souvent, même, je devrais dire. Sans quoi le voyage ne serait pas ce
qu’il est.
Toujours est-il que debout près de mon sac, sur le quai numéro un, au moment où la situation commençait à devenir critique, un
train est arrivé à destination de Bénarès.
Il était complet, mais ça je m’y attendais dans la mesure où quand j’avais reservé mon billet une semaine plus tôt, tous les
trains à destination de Bénarès l’étaient déjà.
Un demi mètre carré près de la porte, et du coup près des toilettes, était bien suffisant. Quant au ticket que je n’avais pas,
je pouvais aviser au moment voulu. Les yeux de chien battu, ça marche assez bien, et je les avais déjà naturellement, de fatigue et de pics dans le ventre.
Au pire, je payais une amende qui, dans tous les cas, ne rendrait pas mon trajet de 6 heures plus cher qu’un
Paris-Lille.
Le principal, c’était de continuer à avancer vers Bénarès, coûte que coûte. Car là, et seulement là, j’allais enfin avoir un
peu de temps, me décrasser, me reposer, disposer mes petites affaires dans la chambre pour me sentir une dernière fois chez moi… avant l’ultime voyage….
Mais avant de penser à s’installer, il faut encore arriver jusqu’à une chambre. A peine le train à l’arrêt, reprendre son
bardas et se frayer un passage sur les escaliers métalliques qui montent à la passerelle, les gens qui montent, les gens qui descendent, les bousculades, les vêtements collés à la peau, traverser
les 6 voies au milieu de familles entières assises sur le sol, des bébés qui braillent, des vieilles qui crachent, des bagages qui attendent ; traverser le hall, vaste fourmillière de corps
gisants, gesticulants, moites, aigres, il fait lourd, les regards sont lourds, le sac est lourd ; se faufiler entre les bras qui accrochent et ceux qui se tendent, penser à l’attentat d’il y
a deux ans, sortir de la gare, chaleur accablante, sable, bouses et déchets, harcèlements des rabatteurs, des vendeurs, des chauffeurs, puis c’est enfin la trève.. dans le rickshaw. A l’abri.
Pour une dizaine de minutes.
Puis le cirque recommence, de plus en plus fou, le dernier kilomètre doit se faire à pieds, je n’en peux plus, sue à grosses
gouttes, ignorant les interpellations incessantes, me raccrochant à la chance que j’ai de connaître déjà mon point de chute et le chemin à suivre dans les ruelles pour y arriver
enfin.
Ça n’est que là, en posant son sac sur le lit et ses yeux sur le Gange, qu’on peut dire qu’on est arrivé à
Bénarès.
J’ai retrouvé la Ganpatti GH de l’an dernier, mais cette fois, j’ai doublé mon budget pour avoir une chambre avec vue sur le
Gange. La fin du voyage approche, je ne me refuse pas ce luxe de 4,5 euros.
Enfin délestée de mon sac à dos, la fatigue ayant fini d’y substituer son poids sur mes épaules, je prends place sur une chaise
en plastique, accoudée à la rambarde, et plonge mon regard dans les eaux sacrées et noires. Je n’ai jamais vu de spectacle aussi apaisant… non pas que les rives du Gange soient exceptionnellement
belles, à vrai dire c’est le charme plus que de la beauté qui s’en dégage. C’est avant tout l’espace qui frappe ; la rive opposée, désert insolite de sable, donne une sensation d’immensité
et même si l’air est tout aussi chaud et pollué qu’ailleurs, on a l’impression de respirer davantage. Après des dizaines d’heures confinée dans des
bétaillères humaines, sans intimité et pire encore, baignée contre mon grè dans celle des autres, dans leurs odeurs et dans les miennes, rien n’égale cette vue… le vide, immobile à l’horizon,
flottant sous mes pieds ; l’illusion d’air pur et de calme tant le contraste est fort ; les eaux sombres, le sable blanc sale, le ciel gris, tout paraît lisse et nuancé ; pas fade,
non. Reposant.
C’est le cadeau de bienvenue. Qui fait oublier à quel point le chemin peut être long.