Mardi 14 octobre
Je me souviens encore de ma première fois. Je devais avoir 13 ou 14 ans, je ne sais plus exactement ; pour ce genre de choses on se remémore plus les faits que le reste. Un de ces grands
moments, très justement appréhendé, où l’on sent sa vie d’adolescente basculer dans celle d’une jeune femme.
Il avait un vaste bureau richement meublé, de gros rideaux épais en velours et des étagères couvertes de gros livres aux reliures dorées. Je me souviens du contact de mes pieds nus sur son tapis moelleux et sur le parquet lustré et poli par les années.
La présence de ma mère à mes côtés me rassurait, je ne voyais pas d’un très bon œil le fait que ce vieil homme pose ses mains sur moi. Je ne le connaissais pas, et pourtant, c’était le premier homme dans ma vie. C’est lui qui m’avait fait voir le jour.
L’expérience fut des plus désagréables, malgré la douceur de ses gestes et des ses paroles, et même si les années ont passé, l’épreuve du rendez-vous annuel chez le gynéco reste déplaisante… jusqu’à ce qu’elle devienne aujourd’hui une aventure….
Si il y a bien un rendez-vous que je n’omets pas de prendre entre deux voyages, c’est bel et bien celui là, pour être sûre de partir l’esprit tranquille et de ne pas avoir à consulter dans un endroit comme…. Calcutta….
Mais on est jamais totalement à l’abri, surtout dans ce genre de pays humide et sale, où la notion d’hygiène n’a vraiment de place que sur une affiche de publicité pour un savon au bois de santal.
A une journée près, je consultais à Bangkok. Je n’ai pas eu ce choix là, et à la veille de mon départ pour le Bangladesh, il me semblait plus sage d’envisager un soin à Calcutta.
Je suis toujours la première à dire qu’en matière de soins médicaux, les indiens ne sont pas à la traîne ; il faut juste savoir dans quel établissement aller…
Pour cela, direction le grand hôtel du quartier, où la chambre la moins chère frôle les 300 euros, et où on vous ouvre des portes brillantes avec un large sourire. On ne peut que recommander le meilleur pour des gens qui ont les moyens de séjourner là, aussi, quand le concierge de l’Oberoi me conseille le Calcutta medical center, je n’émets aucun doute.
Je m’attendais à une sorte de clinique privée réservée à l’élite, avec une grande façade blanche et un parc joliment boisé, mais si les grosses batisses conservent leur charme colonial, la vétusté des peintures et le délabrement général semble indiquer que leur gloire est bien passée…
Le Calcutta Medical Center, quoi qu’il ait pu être auparavant, est aujourd’hui un vaste complexe hospitalier public, où les pelouses desséchées sont envahies par des familles entières attendant leur tour, où les halls sont pris d’assaut, où les ambulances se frayent difficilement un passage au milieu de la foule ;
Et au milieu de cette cacophonie de gémissements, de cris et de sirènes, je pars en quête du service de gynécologie, expliquant à tout bout de champs ce qui m’a amenée ici dans l’espoir d’être correctement orientée.
Après deux bâtiments, on m’envoie finalement au Green Building qui porte ce nom parce qu’il est vert..
Pour la consultation, c’est au rez-de-chaussée que cela se passe. Au milieu d’un grand hall où se répartissent les petites cabines de consultation, deux guichets et une centaine de femmes qui s’y pressent : c’est là qu’on obtient le formulaire d’admission.
Etrangement, à cet instant précis, je sens que je vais déjà beaucoup mieux et si Gil n’avait pas insisté pour que je reste, j’aurais pris mes jambes à mon cou.
L’ambiance est aussi sordide que dans les autres hôpitaux publiques que j’ai déjà eu l’occasion de visiter, tout est sombre et défraîchi, le sol est humide et les murs couverts de moisissures ; quelques personnes attendent sagement sur les sièges en plastique mis à disposition, mais la plupart des gens sont agglutinés devant les cabines, passant la tête derrière le rideau dans le meilleur des cas, où rentrant tout simplement au beau milieu d’un soin…
La notion d’intimité n’existe pas, ce n’est pas aujourd’hui que je le découvre, mais si cela ne m’a jamais trop dérangé pour une prise de sang ou un examen de mes amygdales, les données sont bien différentes aujourd’hui…
Je fais sagement la queue, ce qui est stupidement inefficace, mais je ne me sens pas plus inspirée que cela… toutes les femmes des parages ont les yeux braqués sur moi, se demandant ce que peut bien faire la petite blanche à cet endroit.
Ça aurait pu durer des heures entières, mais je ne sais pas trop comment il s’y est pris, Gil m’a trouvé une chaperonne qui m’a prise en charge avec trois mots d’anglais et beaucoup de gentillesse. En quelques minutes, j’ai en mains le fameux formulaire qui me permet d’accéder à la cabine n°4.
En tirant le rideau, je veux faire demi tour une seconde fois…. La salle est exigüe, et pourtant une dizaine de personnes est affairée autour d’une petite table en bois couverte de dossiers comme le mien. J’y reconnais un médecin, elle a à côté d’elle un livre de médecine ouvert et un stabilo jaune à la main. Je suis rassurée de constater qu’à priori, c’est une femme qui me fera l’examen. Mon dossier est placé au dessus de la file, et rapidement, on libère une chaise pour moi et l’interrogatoire commence. Tout le monde est encore là, et puisque c’est mon tour, d’autres visages encore font leur apparition derrière le rideau en commentant ce qu’ils peuvent saisir de la conversation.
Il est temps de passer à l’examen…
Une autre petite table contre le mur, protégée des regards par un rideau crasseux, sur laquelle je dois m’allonger. Je regrette pour une fois de ne pas porter un sari comme toutes ces femmes, cela m’aurait évité de poser mes fesses sur ce sky vert dont je doute qu’il soit nettoyé entre les examens. Mon médecin se lave rapidement les mains et enfile une paire de gants posée sur la table au milieu d’instruments qui me paraissent tout aussi douteux… Relax, M’am, qu’elle me dit. Mouais. Je ferme les yeux et essaie de ne pas penser à tout ce décor misérable, ça sera vite passé…
Ça ne durera que quelques minutes, et une fois rhabillée, je rejoins la jeune femme pour qu’elle me donne des explications et la précieuse ordonnance.
Les femmes dans la salle se bousculent pour voir ce qu’elle note sur mon dossier, et je dois jouer du coude pour y avoir, moi aussi, un droit de regard….
Terrible épreuve…. Mais malgré tout, quelque chose me dit que c’était préférable de gérer cela ici plutôt qu’au Bangladesh… l’avenir me dira si j’avais raison…
Je repars soulagée, mon ordonnance en main direction la pharmacie, un petit sourire en imaginant la réaction de ma gynéco des faubourgs huppés de Marcq en Baroeul quand je lui raconterai mes aventures...
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