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Octobre 2008 - Passage a Calcutta

Mardi 14 octobre 2008 2 14 /10 /Oct /2008 11:46

Mardi 14 octobre


Je me souviens encore de ma première fois. Je devais avoir 13 ou 14 ans, je ne sais plus exactement ; pour ce genre de choses on se remémore plus les faits que le reste. Un de ces grands moments, très justement appréhendé, où l’on sent sa vie d’adolescente basculer dans celle d’une jeune femme.

Il avait un vaste bureau richement meublé, de gros rideaux épais en velours et des étagères couvertes de gros livres aux reliures dorées. Je me souviens du contact de mes pieds nus sur son tapis moelleux et sur le parquet lustré et poli par les années.

La présence de ma mère à mes côtés me rassurait, je ne voyais pas d’un très bon œil le fait que ce vieil homme pose ses mains sur moi. Je ne le connaissais pas, et pourtant, c’était le premier homme dans ma vie. C’est lui qui m’avait fait voir le jour.

L’expérience fut des plus désagréables, malgré la douceur de ses gestes et des ses paroles, et même si les années ont passé, l’épreuve du rendez-vous annuel chez le gynéco reste déplaisante… jusqu’à ce qu’elle devienne aujourd’hui une aventure….

Si il y a bien un rendez-vous que je n’omets pas de prendre entre deux voyages, c’est bel et bien celui là, pour être sûre de partir l’esprit tranquille et de ne pas avoir à consulter dans un endroit comme…. Calcutta….

Mais on est jamais totalement à l’abri, surtout dans ce genre de pays humide et sale, où la notion d’hygiène n’a vraiment de place que sur une affiche de publicité pour un savon au bois de santal.

A une journée près, je consultais à Bangkok. Je n’ai pas eu ce choix là, et à la veille de mon départ pour le Bangladesh, il me semblait plus sage d’envisager un soin à Calcutta.

Je suis toujours la première à dire qu’en matière de soins médicaux, les indiens ne sont pas à la traîne ; il faut juste savoir dans quel établissement aller…

Pour cela, direction le grand hôtel du quartier, où  la chambre la moins chère frôle les 300 euros, et où on vous ouvre des portes brillantes avec un large sourire. On ne peut que recommander le meilleur pour des gens qui ont les moyens de séjourner là, aussi, quand le concierge de l’Oberoi me conseille le Calcutta medical center, je n’émets aucun doute.

Je m’attendais à une sorte de clinique privée réservée à l’élite, avec une grande façade blanche et un parc joliment boisé, mais si les grosses batisses conservent leur charme colonial, la vétusté des peintures et le délabrement général semble indiquer que leur gloire est bien passée…

Le Calcutta Medical Center, quoi qu’il ait pu être auparavant, est aujourd’hui un vaste complexe hospitalier public, où les pelouses desséchées sont envahies par des familles entières attendant leur tour, où les halls sont pris d’assaut, où les ambulances se frayent difficilement un passage au milieu de la foule ;

Et au milieu de cette cacophonie de gémissements, de cris et de sirènes, je pars en quête du service de gynécologie, expliquant à tout bout de champs ce qui m’a amenée ici dans l’espoir d’être correctement orientée.

Après deux bâtiments, on m’envoie finalement au Green Building qui porte ce nom parce qu’il est vert..

Pour la consultation, c’est au rez-de-chaussée que cela se passe. Au milieu d’un grand hall où se répartissent les petites cabines de consultation, deux guichets et une centaine de femmes qui s’y pressent : c’est là qu’on obtient le formulaire d’admission.

Etrangement, à cet instant précis, je sens que je vais déjà beaucoup mieux et si Gil n’avait pas insisté pour que je reste, j’aurais pris mes jambes à mon cou.

L’ambiance est aussi sordide que dans les autres hôpitaux publiques que j’ai déjà eu l’occasion de visiter, tout est sombre et défraîchi, le sol est humide et les murs couverts de moisissures ; quelques personnes attendent sagement sur les sièges en plastique mis à disposition, mais la plupart des gens sont agglutinés devant les cabines, passant la tête derrière le rideau dans le meilleur des cas, où rentrant tout simplement au beau milieu d’un soin…

La notion d’intimité n’existe pas, ce n’est pas aujourd’hui que je le découvre, mais si cela ne m’a jamais trop dérangé pour une prise de sang ou un examen de mes amygdales, les données sont bien différentes aujourd’hui…

Je fais sagement la queue, ce qui est stupidement inefficace, mais je ne me sens pas plus inspirée que cela… toutes les femmes des parages ont les yeux braqués sur moi, se demandant ce que peut bien faire la petite blanche à cet endroit.

Ça aurait pu durer des heures entières, mais je ne sais pas trop comment il s’y est pris, Gil m’a trouvé une chaperonne qui m’a prise en charge avec trois mots d’anglais et beaucoup de gentillesse. En quelques minutes, j’ai en mains le fameux formulaire qui me permet d’accéder à la cabine n°4.

En tirant le rideau, je veux faire demi tour une seconde fois…. La salle est exigüe, et pourtant une dizaine de personnes est affairée autour d’une petite table en bois couverte de dossiers comme le mien. J’y reconnais un médecin, elle a à côté d’elle un livre de médecine ouvert et un stabilo jaune à la main. Je suis rassurée de constater qu’à priori, c’est une femme qui me fera l’examen. Mon dossier est placé au dessus de la file, et rapidement, on libère une chaise pour moi et l’interrogatoire commence. Tout le monde est encore là, et puisque c’est mon tour, d’autres visages encore font leur apparition derrière le rideau en commentant ce qu’ils peuvent saisir de la conversation.

Il est temps de passer à l’examen…

Une autre petite table contre le mur, protégée des regards par un rideau crasseux, sur laquelle je dois m’allonger. Je regrette pour une fois de ne pas porter un sari comme toutes ces femmes, cela m’aurait évité de poser mes fesses sur ce sky vert dont je doute qu’il soit nettoyé entre les examens. Mon médecin se lave rapidement les mains et enfile une paire de gants posée sur la table au milieu d’instruments qui me paraissent tout aussi douteux… Relax, M’am, qu’elle me dit. Mouais. Je ferme les yeux et essaie de ne pas penser à tout ce décor misérable, ça sera vite passé…

Ça ne durera que quelques minutes, et une fois rhabillée, je rejoins la jeune femme pour qu’elle me donne des explications et la précieuse ordonnance.

Les femmes dans la salle se bousculent pour voir ce qu’elle note sur mon dossier, et je dois jouer du coude pour y avoir, moi aussi, un droit de regard….

Terrible épreuve….  Mais malgré tout, quelque chose me dit que c’était préférable de gérer cela ici plutôt qu’au Bangladesh… l’avenir me dira si j’avais raison…

Je repars soulagée, mon ordonnance en main direction la pharmacie, un petit sourire en imaginant la réaction de ma gynéco des faubourgs huppés de Marcq en Baroeul quand je lui raconterai mes aventures...

Par amelotour - Publié dans : Octobre 2008 - Passage a Calcutta
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Samedi 11 octobre 2008 6 11 /10 /Oct /2008 16:36

Samedi 11 octobre


Calcutta, le marché aux fleurs


A peine le temps de souffler que la Thaïlande est déjà loin. Le bain de Calcutta, même pour ceux qui ne voudraient pas s’y plonger, dissous toutes traces du passé. On arrive, on ouvre les yeux, on renifle un bon coup, et on se laisse entraîner.

Incredible India, me voilà dans tes flots turbulents et nauséabonds, les yeux piquants et la peau moite, avec toute la retenue et la folie qu’il est de rigueur d’avoir pour te saisir, ou pour essayer, une fois de plus.

Il ne m’aura fallu qu’une bonne nuit de sommeil pour reprendre mes esprits.

Le goût sucré du chai, le touché gras des billets et les fumées âpres des ordures m’ont vite chatouillé la mémoire. Les mots me reviennent, les klaxons ont cessé d’être stridents et ont repris leur figuration dans le paysage auditif, ma tête dodeline de nouveau et mes mains se remettent à parler.

Je suis prête à reprendre du service, et contrairement à la plupart des étrangers de Sudder Street, il ne sera pas au profit des dispensaires ou écoles de Mère Térésa. Chacun son truc, et si j’ai un profond respect pour les volontaires qui mettent tout leur cœur dans leur mission, ça n’est pas le mien.

Mon service à moi a commencé hier, en plein cœur du marché aux fleurs, sous le pont de Howrah. Bien qu’étant le plus imposant de toute la région du West Bengal, il n’en est pas moins un vaste enchevêtrement de toiles et de baraques en bois, où l’on se fraye un chemin sur un lit de végétaux en décomposition, de papier et de déchets divers et variés, et où le parfum des fleurs, loin d’embaumer les lieux, arrive tout juste à masquer la puanteur ambiante.

Un endroit où, comme partout en Inde, le contraste est surprenant. Les couleurs vives des oeillets, la boue noire du sol, la pureté des jasmins, la glaive épaisse éructée bruyamment, les mains fines et minutieuses qui préparent les colliers, les cohues viriles et les ongles noirs ; on y rit, on y crie, on fume et on boit du thé en se prélassant à l’ombre d’un plastique bleu, on se bouscule, on piaille pour quelques roupies, et on repart avec des lourds colliers de fleurs pendus à l’épaule ;

Le paradis photographique n’est pas loin, et au coin de chaque allée, on se demande quelle image nous attend ensuite ; mais les conditions sont difficiles.

Malgré l’heure matinale, la chaleur est vite étouffante, et il ne me faut que très peu de temps pour avoir le tee-shirt et le pantalon à tordre. La sueur tombe de mon front à grosses gouttes, je perds encore quelques centaines de grammes, et ça me permet de mettre à l’épreuve l’étanchéité du D700….

Techniquement, la prise de vue est loin d’être évidente. Sans parler des difficultés d’exposition, tant les contrastes entre les hautes et les basses lumières sont importants, de choix de profondeur de champs ou de vitesse, la partie la plus délicate est bel et bien le cadrage.

J’ai pris le parti du grand angle. Je trouve les images plus fortes. On a l’impression, en les regardant, de plonger dans la scène. Et cela suppose de plonger effectivement dans la scène quand on photographie…. Se rapprocher à moins d’un mètre du sujet peut s’avérer difficile, quand dans un rayon de cinq mètres autour de lui, il y a déjà une foule compacte d’hommes au pagne relevé. Déjà ils se demandent ce que je fais à traîner des heures dans un lieu pareil, mais c’est sans compter que je me retrouve à leurs pieds, les genoux dans la gadoue…

Il faut se faire une place, une petite, comme tout le monde, oublier les regards amusés, étonnés, vulgaires aussi, oublier les pieds sales et les vêtements trempés et continuer à chercher, à chasser comme diraient certains…. Armée d’un D700 et d’un 20mm, dans une jungle épaisse où les cibles sont partout…

Au bout de quelques heures, il est temps de quitter l’étuve ; la chaleur devient insupportable et la lumière trop forte, les fleurs perdent leur éclat et moi mon énergie…

Sortir du marché fait l’effet d’une bouffée d’oxygène, même si en redescendant du pont c’est pour retrouver les pots d’échappement des bus et des taxis, les rickshaws qui pétaradent et le métro bondé.

Le seul repos n’est accessible qu’entre mes modestes murs verts, où seuls les bruits du ventilateur et du robinet qui goutte se font entendre, et ne dérangent pas mon sommeil récupérateur….

 


 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


 

Par amelotour - Publié dans : Octobre 2008 - Passage a Calcutta
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Jeudi 9 octobre 2008 4 09 /10 /Oct /2008 17:16

Le 9 octobre 08


Le voyage a repris son cours. Nous avons posé les pieds sur le sol indien il y a quelques heures, laissant derrière nous les salades de papayes et les ananas en morceaux, les taxis roses et les passages piétons, les tatouages et les minijupes ; et si mon décor, à l’heure qu’il est, est fait du même genre de murs verts décrépis et de draps douteux qu’hier soir, l’extérieur n’a plus grand chose en commun.

Me voilà dans un autre monde, à deux petites heures à peine de Bangkok et de ses buildings qui chatouillent les nuages.

L’arrivée à Calcutta n’est plus une découverte, mais elle ne me laisse toujours pas indifférente. Savoir dans quoi on met les pieds ne change finalement pas grand chose, et le premier regard posé sur le chaos indien reste de l’ordre de l’hallucination.

Pourtant, l’aéroport a été rénové et le carrelage a remplacé les dalles de béton dans le hall de l’immigration, il n’y a plus de foule oppressante à la sortie et même les chauffeurs de taxis semblent organisés, il règne presque une atmosphère sereine dans l’enceinte protégée de l’aéroport, comme pour entourer encore un peu le voyageur fatigué d’une douceur qu’il ne trouvera plus une fois plongé dans la réalité qui l’attend à extérieur…

Dès la barrière franchie, l’espace se remplit et fourmille, et durant le 20 kilomètres qui séparent le tarmac de Sudder Street (la Khao San road de Calcutta), plus un seul mètre de trottoir ne reste inoccupé. On longe des amoncellements d’ordures éventrées que se disputent charognards et chiffonniers, leurs odeurs se mêlent à celles qui émanent des gargottes et des vendeurs de thé, à celles des fumées noires des pots d’échappement et du plastique brûlé ; les klaxons hurlent et les pneus crissent sur le goudron ramolli, les bus bondés penchent dangereusement et les piétons piétinent ; la vie pullule dans les habitations de fortune faites de morceaux de bois et de tôles de métal rouillé, les caniveaux inondés sont pris d’assaut pour la toilette, la lessive, la vaisselle, et les rares êtres qui souhaiteraient encore s’y abreuver n’y découvre plus qu’un bouillon noir et saumâtre dans lequel seules les bactéries parviennent encore à survivre ;

C’est l’Inde qu’on découvre à travers la vitre d’un taxi, bien loin de celle des experts en économie mondiale qui la définisse comme une puissance émergente ;

Mes premières impressions à la descente de l’avion sont brutalement, immanquablement, indéfinissablement….. indiennes….

Le départ pour ce nouveau voyage a été si rapide que j’ai encore du mal à réaliser que je suis partie. Le séjour à Bangkok sonnait déjà non pas faux, mais irréel, que dire aujourd’hui alors que le vrai voyage s’apprête à commencer… pour de vrai….


Par amelotour - Publié dans : Octobre 2008 - Passage a Calcutta
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