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Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde

Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 13:59

Varanasi, le 7 janvier 2007

 

 

 

 

 

 

Bénarès, chère Bénarès...

 

 

 

Je ne veux pas de bateau, je ne veux pas de hashish, ni de soie; je ne veux pas qu’on me coupe les cheveux ni qu’on me masse le crâne; je ne veux pas faire de yoga, de puja*, de tabla*....

Bénarès, ce sont tes rues sinueuses que je veux, ton énergie vibrante, ta foule animée et fourmillante; tes couleurs vives, tes odeurs d’encens et de bougie, tes musiques envoûtantes et ton reflet orangé dans le Gange.

Tu es tout cela en même temps, et bien plus encore. Tu es vie et mort, tu es lumière et ténèbres, folie et sagesse,  tu es le beurre, l’argent du beurre, la crémière et la tartine grillée... est-il nécessaire de savoir ce que je viens chercher en ton sein, quand je suis finalement sûre de le trouver?

Je découvre l’Inde un peu plus chaque jour quand j’erre sans but dans tes ruelles, quand je reste assise sur les marches des ghats à contempler le Gange et toute la vie qui s’y plonge avec ferveur.

Tu es pleine de mystères, tu caches de précieux trésors dans tes labyrinthes de rues étroites, et c’est en se perdant, en quittant les cartes et en te laissant nous guider que tu nous les révèles. Dans les yeux clos et méditatifs d’un vieux saddhu à l’entrée d’un des milliers de temples que tu abrites, d’où émanent une musique douce et parfumée; dans les saris humides qui pendent des toits et dont les couleurs vives et fraîches séchent au vent léger; dans le rire éclatant d’un gamin qui tente en vain de reprendre son cerf volant emmêlé dans la toile de fils électriques; dans les pas lourds et assurés d’un taureau imposant auquel certains cèdent le passage par respect, d’autres par crainte..

La vie y est tantôt paisible, tantôt furieuse; on s’y sent parfois seul en sillonnant de vieilles ruelles pavées, escarpées, ne voyant que quelques visages cachés derrière d’étroites fenêtres, butant contre des murs qui se referment soudainement sur une superbe porte en bois à la peinture écaillée, aux sculptures fines et tortueuses. J’aime y errer et m’y perdre, m’abandonner aux chemins que tu m’ouvres; une solitude confiante, à ta merci...

Puis une bifurcation mène vers une rue un peu plus large, accessible aux chariots ou au cyclo- rickshaws qui alimenteront les quelques shops, les fabriques de kurtas (tuniques longues brodées), les vendeurs de samosas.... une rue qui s’élargit est un espace libre qui se remplit; la nature a horreur du vide, et l’Inde aussi. Alors en s’approchant des axes plus larges, on replonge progressivement dans l’Inde furieuse... celle qui hurle et klaxonne, bouscule et tire la manche, celle où chaque être humain revendique sa place et fait savoir avec les moyens à sa disposition qu’il ne la cédera que pour prendre celle de quelqu’un d’autre; l’Inde qui pique, attaque, surprend encore en encore... les rues deviennent une jungle sauvage, le lieu d’une cohabitation désorganisée d’hommes, de roues et de moteurs, de vaches placides et de chiens ronflants, de vieillards fatigués ou de jeunes enfants nerveux. Des milliers de mouvements et de bruits se fondent ensemble dans un flot ininterrompu de chair et de mécanique.

Mes si tes artères sont parfois bouchées, il te reste tes ghats pour respirer. En sortant de tes ruelles étroites, on débouche sur un espace que la brume rend encore plus infini. Le Gange se déroule au pied de tes marches, large et paisible, et sépare ton grouillement intense de l’autre rive vaste et déserte, celle qui était autrefois bannie car on y envoyait les lépreux et les pestiférés. En arrivant sur tes ghats, on respire. Certes, on respire les relents d’eau sale ou de savon, les fumées d’encens ou de bûchers, les odeurs chaudes et fortes des buffles ou celles fines et délicates des saris qui sèchent. Après les heures calmes de la nuit et de l’aurore, les ghats s’animent et l’Inde entière se concentre sur les marches, dans toutes ses contradictions, dans tous ses extrêmes. Les saints hommes cotoient les plus vils, et pendant que les uns récitent des mantras avec ferveur, les autres se pervertissent et vendraient leur âme au diable pour de l’argent. La pureté des gestes des pélerins se mélange à la vulgarité d’un regard, à la grossierté d’une parole; la délicatesse est entachée d’éructations et de crachats, la beauté fine et subtile se dévoile sur les tas d’ordures et d’excréments, les couleurs éblouissantes éclatent avec provocation sur les murs noircis de fumée....

Bénarès... tu es tout, et son contraire... tu es le touriste japonnais, les yeux derrière un objectif et la bouche derrière un masque; tu es l’enfant pieds nus au regard faussement pathétique qui ment sur sa condition d’orphelin; tu es l’agori aux pouvoirs étranges qui mange la chair des cadavres qui flottent parfois; tu es la femme de la ruelle voisine qui se baigne comme tous les jours, résignée aux objectifs braqués sur elle en permanence; tu es le dhobi wallah qui frappe un linge sale contre une pierre boueuse et le trempe dans les eaux polluées du Gange, avant de le ressortir d’une blancheur miraculeusement immaculée; tu es l’hindou d’Inde du sud en train de réaliser avec émotions le pélerinage de sa vie; tu es le néo-baba israélien posté à longueur de journée sur une marche à côté d’un chai shop le pétard à la bouche et les mains sur une peau de tabla, qui n’a plus la moindre émotion et qui ne réalise de toute façon plus grand chose; tu es le jeune joueur de cricket ou le crack du cerf-volant qui veut montrer son talent au monde entier ; tu vends des cartes postales floues aux couleurs passées, des massages de la tête ou des coupes de cheveux, des petites coupoles en feuille séchée remplies de fleurs et d’une bougie que l’on dépose en offrande, du chai dans des bols en terre cuite jetables, des bâtons ou pâtes d’encens fumeux et odorant, du hashish ou de l’herbe, des promenades en barque, des bijoux en perles de verre ou bois de santal, des casses têtes en fil de fer; on peut acheter une prière, le sourire d’un enfant, la photo d’un sadhu, ou les détails de son avenir mais j’ai cherché... j’ai cherché longtemps et partout, on ne peut vraiment pas acheter la paix. On ne peut pas s’offrir le luxe de se sentir tranquille ou de passer inaperçu, on ne peut pas s’isoler des harcèlements incessants; on peut juste essayer de ne plus les entendre. Et après une semaine, si j’ai la sensation de flotter sur les ghats, les agressions de tout ordre elles, ne cessent pas. Il m’est impossible de rester plus de cinq minutes assise seule sur les marches même éloignées du ghat principal. Ils se foutent pas mal que je sois en train de lire ou d’écrire, ils ont toujours rapidement, les uns après les autres, quelque chose de fondamental à me communiquer, quelque chose qui ne peut pas attendre. Un hash de meilleure qualité, un bateau pas cher juste pour moi, une famille nombreuse à nourrir ou un enfant à l’hôpital. Il m’est impossible de préserver mon espace personnel plus de quelques minutes, même en feignant une intense activité ou une totale ignorance... la raison est la même que pour les rues qui s’élargissent: l’Inde a horreur du vide, et la notion d’espace personnel n’existe qu’entre les murs clos d’une chambre de guest house.

Se promener sur les ghats est un parcours alternant quelques minutes de sérennité et de longues heures de négations.... no boat, no silk, no post cards, no change money, no hashish, no massage... no problem.

Mais de temps en temps, je pose mon cul sur une marche en réalisant brusquement là où je suis... je suis à Bénarès, je suis chez Toi, et c’est le Gange qui coule à mes pieds. Merde... j’ai le Gange à mes pieds... quand même... voilà un an que je voyage, un an que je ne fais que passer de ville en ville et découvrir de nouveaux horizons, à déballer mon sac en étant prête à repartir. Ce qui m’a fait rêver depuis des années est devenu mon quotidien, je me suis habituée à évoluer dans des milieux hostiles ou magiques, à trouver ma place dans un environnement étrange et étranger, mais il m’arrive encore souvent de reprendre conscience un instant de là où je suis, de revoir les choses comme si je les découvrais pour la première fois. Je m’étonne de voir deux hommes regarder la télé sur une barque au milieu du Gange, je m’insurge contre ce jeune employé de la guest qui m’a sauté dessus en essayant de m’embrasser, je souris en observant le coach de pigeons qui fait envoler ses bêtes en criant et en agitant un bout de tissu pour leur faire faire de l’exercice... il y a des choses qui ne me surprennent plus, des comportements que j’ai fini par comprendre, mais je suis heureuse d’être encore étonnée chaque jour par une situation, une attitude, une nouveauté que je découvre.

Et je suis heureuse, depuis que je suis ici, de regarder tous les jours le Gange avec la même fascination, en faisant résonner son nom magique dans ma tête de gamine rêveuse.

Le Gange, où les vivants et les morts se partagent l’eau, où les hommes et les dieux se partagent la terre, et où les cerf-volants poursuivent les oiseaux dans le ciel.

Le Gange, dont j’ai tellement rêvé que je continue à en rêver en me trouvant devant.

Je suis à Bénarès, et le temps passe trop vite....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

Puja: rituel de prière hindoue

Tabla: percussions indiennes

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Mercredi 10 janvier 2007 3 10 /01 /2007 14:05

Bénarès, le 10 Janvier 07

 

Le départ

 

18h30.

Ma chambre me paraît plus froide et plus grande qu’hier. La musique vibre un peu plus fort aussi, et couvre le silence de l’absence. Les notes remplissent la pièce, je ferme les yeux, elles me pénètrent et font écho, résonnant autant à l’intérieur de moi que sur les murs bleus de ma chambre. Je me sens vide, écrasée de fatigue et de solitude..

Il y a des types solitudes différents, dans un voyage. En tout cas, dans les miens. Il y a d’abord celle que j’ai choisie, celle qui me donne la liberté que j’ai voulu et que je ne veux plus perdre. Celle qui me rend forte dans les moments difficiles, celle qui forge mon caractère et assure mes pas dans l’inconnu. Car elle me donne confiance, je n’ai bien souvent pas d’autre choix que celui d’avoir confiance en moi, et en ce que la vie me présente. C’est la solitude qui rend encore plus vivant, celle qui me fait sourire naivement en marchant dans une rue surpeuplée. Parfois, cette solitude que l’on a voulu, on l’assume moins bien; elle s’abat brutalement dans une chambre qui nous paraît plus triste ou plus terne qu’une autre, elle nous attend au pied du lit au réveil d’une nuit agitée, ou à la sortie d’un bus éprouvant. Elle  est pesante, elle s’accroche à une situation et la rend pénible, elle apporte doutes et culpabilité, peurs et faiblesse... C’est la solitude du manque, de l’incompréhension, de la désillusion; elle isole et affaiblit; c’est celle qui fait qu’on se sent un peu mort..

Il y a aussi la solitude attendue avec impatience, celle qu’on retrouve après avoir accepté de partager sa liberté avec quelqu’un qui a fini par nous la voler... une solitude bienfaisante, salvatrice parfois, la bouffée d’oxygène d’un plongeur qui refait enfin surface; le retour dans son propre voyage et dans sa liberté, égoïstement...

Et enfin, il y a la solitude comme aujourd’hui qui suit certains départs. On rencontre des tas de personnes différentes sur des quais de gare ou dans les guests. Il y a des gens drôles, d’autres qui sont intéressants, passionnants, certains sont sympathiques, d’autres étranges; on partage un peu de temps, on converse, on échange, on apprend... et on se sépare naturellement. Mais de temps en temps, de façon plus rare, on croise quelqu’un d’exceptionnel, une rencontre aussi surprenante que naturelle et spontannée, comme si les âmes avaient déjà commencé à converser entre elles avant que les corps ne se rencontrent. Si ce n’est l’impression de déjà se connaître, on comprend en tout cas très rapidement que ce genre de rencontre ne doit rien au hasard. Il y a eu Yvonne, elle a été tout de suite une soeur pour moi. Katie, qui m’a ouvert les bras quand je suis arrivée à Bombay, avec l’amour que seule une mère sait donner. Janush, compagnon dans les trains chinois, ami pendant de longues heures de conversation que nous avons pu avoir. Mickael, rencontré le temps de quelques heures à Dhaka. Et Stéphane qui est parti il y a quelques heures. J’ai vite compris en le retrouvant au milieu de la foule des ghats qu’il était lui aussi de la catégorie de rencontre qui laisse des traces.

Il y a deux jours à cette heure, on aurait fumé un pétard ensemble, il m’aurait raconté son cours de sarod* et moi ma recherche d’un nouveau maître reiki, on aurait parlé de tout et de rien, on aurait rigolé en repensant à ce bené de chauffeur de cyclo, on aurait essayé en s’y mettant à deux de comprendre l’Inde davantage... on aurait été mangé un thali, sur le banc du même dhaba* que la veille, on se serait assis un peu au bord des ghats en continuant à parler; et comme tous les soirs, la discussion se serait prolongée tardivement sans qu’on s’en rende compte, on aurait retrouvé chacun sa chambre pour tomber d’épuisement dans un profond sommeil en se promettant d’être un peu plus sérieux le lendemain.

C’est étonnant de se sentir si vite en confiance, si proche et familier; sans pour autant avoir la possibilité de se connaître vraiment car le temps passe et les chemins se poursuivent vers d’autres directions. Etonnant de trouver en une seule et même personne autant de points en commun, étonnant d’avoir si souvent envie des mêmes choses aux mêmes moments, et envie de les partager ensemble.

La plupart des rencontres de voyages se résument à des échanges de bons plans, de recommandations, d’expériences indiennes; on croise des personnes avec qui on partage davantage, que ce soit de son temps ou de son histoire, parce qu’on en a besoin de temps en temps, et parce que les conditions sont favorables à une discussion un peu plus personnelle. Et puis de temps en temps, on se sent connecté avec une personne, le relation est libre et saine, dénudée de jugements ou de laisser paraître, juste un partage sans retenue. C’est pas tous les jours qu’on rencontre une Yvonne ou une Katie. C’est pas tous les jours qu’on rencontre un Stéphane non plus.

J’étais émue des séparations à la hâte dans la rue près de la guest, mais contente de me diriger vers la séance de reiki qui m’attendait. Pour me réfugier dans quelque chose; ne pas errer seule dans les rues ou dans le patio de la guest, pas tout de suite.

En rentrant à la guest après une heure de pitoyable traitement, j’avoue avoir eu un pincement en voyant la chambre déjà occupée par quelqu’un d’autre. Mais pas de tristesse, pas de mélancolie non, juste une pointe de regret qu’il n’y ait pas eu un ou deux jours de plus.

C’est dans cette solitude là que je suis ce soir, mais loin d’être abattue, je ne cesse de remercier la Vie, Dieu, Shiva ou Buddha, quel que soit le nom qu’on puisse lui donner, d’avoir mis Stéphane sur mon chemin. On ne fait pas des rencontres exceptionnelles tous les jours, alors quand on en vit une on souhaite naturellement qu’elle se prolonge un peu plus. 

Mais je suis bien, seule, ce soir. C’est sûr que le thali n’a pas le même goût, et que la solitude me vaut d’incessantes et indécentes propositions de la part d’indiens sexuellement frustrés qui défilent sur le banc... c’est sûr que je ne m’attarderai pas longtemps dans les ruelles obscures, ni sur les ghats déserts, et que la terrasse de la guest surplombant le Gange me parait bien grande ce soir, et ma chambre bien vide...

Mais je suis contente de retrouver du temps pour moi, en réalisant simultanément qu’il est loin de m’avoir manqué ces derniers jours. Je suis heureuse de la perspective de m’isoler de nouveau dans mon monde de photos et de pages de cahier noircies, sans avoir jamais eu le moindre regret d’avoir passé ces activités en plan secondaire au profit d’une amitié naissante.

Pas de regrets, pas de remords, juste du bon temps.

J’ai pas envie de passer à côté de mon voyage, et mon voyage c’est là où ma petite voix me conduit. Et je sais qu’elle amènera nos chemins à se recroiser un jour, et que ce jour là, on aura certainement beaucoup de choses à se raconter...

Je poursuis mon chemin, laissant derrière moi cette lumière qui l’a éclairé comme beaucoup d’autres. Mais il y a des flammes que l’on souhaite entretenir plus que d’autres, parce qu’elles illuminent un obstacle, un carrefour, ou parce qu’elles brillent d’un reflet particulier.

 

 

 

Il y a eu ma première découverte de Bénarès, il y a quelques mois, avec mon homme. Elle était chaude, étouffante, mais magique et inoubliable.

Il y a eu la Bénarès de Stéphane, plus fraîche, amicale et résolumment musicale.

Maintenant, il ne reste que Bénarès et moi, le temps de quelques jours encore. Au milieu de milliers de pélerins qui ne cessent d’affluer d’Allahabad où se déroule en ce moment la Kumbh mela*. Je ne sais pas ce qu’elle me réserve.

 

 *

Sarod: instrument de musique traditionnelle indienne, sorte de guitare mais de loin.

Dhaba: boui-boui de simple veg indian food

Kumbh Mela: énorme rassemblement hindou (le plus gros rassemblement religieux du monde) qui attire de dizaines de millions de pélerins

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Lundi 15 janvier 2007 1 15 /01 /2007 14:00

Benares,

Le  15 janvier

 

 

Derniere soiree sur le Gange… le temps est passé bien vite, et je ne realise que difficilement que mon prochain coucher de soleil, je le verrais d’une couchette de train. Je n’ai pas quitte la riviere des yeux, pendant que la lumiere disparaissait progressivement derriere la ville. Je l’ai vue, lentement, se preparer pour le soir, et enfiler sa robe sombre, se parer de lumiere pour l’heure tant attendue de la priere Ma derniere Puja sur le Gange…

Comment rester insensible aux chants des prieres du soir, auxquelles assistent des centaines de pelerins. Leurs mains battent avec ferveur au rythme d’une musique douce et envoutante dont les notes se dissipent dans la brume; leurs levres laissent echapper tous ces mots inconnus, ces mantras aux sonorites profondes et vibrantes; leurs yeux sont  mis clos et les corps de balancent doucement. Les flames eclairent les visages d’une lumiere douce et doree, et se reflent dans les eaux sombres du Gange qui portent des bougies deposees en offrande a perte de vue. Tout est noir et or, energie et vibrations, beautes et mysteres…

Ces pujas spectaculaires et theatrales m’apaisent et me bousculent a la fois, me plongent avec force a l’interieur de moi, ce qui m’a ete insupportable il y a trois soirs….

 

 

J’avais alors quitte le ghat, repris le chemin de mon isoloir de chambre, encombree d’un trop plein d’emotions auquel je ne savais plus faire face mes quatre murs, mon ordinateur et sa musique, un baton d’encens et trois bougies. J’ai laisse echappe quelques larmes chaudes, je ne sais pas d’ou elle venaient mais il fallait qu’elles sortent. Le reiki m’a soulagee, mon ventre et ma tete en avait bien besoin, mais après une nuit agitee, le reveil m’ouvrait les yeux sur un corps et un Coeur lourd, un esprit embue et fatigue, sur une journee qui s’averait penible.

C’est etonnant comme on peut passer si vite d’une femme confiante et sure d’elle, a la petite fille perdue au milieu de la cour de recre un jour de rentree des classes. Je me sentais redevenir cette gamine vulnerable, emprise a des sentiments de fragilite face a un monde cruel et hypocrite.

Pourquoi en essayant de garder le Coeur ouvert a la beaute vient-il subitement se remplir de toutes cette amertume et cette acidite?

Pourquoi tout ce qui m’avait jusqu’alors epargnee s’est rabattu sur moi avec une intensite et une puissance auxquelles je ne savais  faire face?

Les ghats etaient devenus ce matin la une jungle hostile et inhospitaliere, ou ma sensibilite exacerbee du jour faisait de moi une proie facile. Les gens me reperaient de loin, car je devais probablement degager des vibrations de “ Venez a moi, pauvres sadhus et orphelins, le royaume des cieux est dans mon porte monnaie”…

Et pour la premiere fois depuis plus d’une semaine, je n’arrivais plus a dire, ce qui est ici un serieux handicap. Le petit dej avait pourtant eu le meme gout que les autres jours, et si les ghats prenaient des allures differentes, c’est bien en moi qui avait eu un changement.

Je me sentais fatiguee, epuisee, extenuee..

Depassee par les evenements interieurs, fragilisee un peu plus par l’exterieur….

 

 

C’est a ce moment la qu’est alors apparu Heera, un ami ( ou en tout cas un indien qui a l’air plus sincere que les autres). Heera qui m’avait confie qu’il allait parfois consulter un Guru-astrologue, je lui ai demande sans la moindre hesitation de m’y conduire sur le champ.

Je ne savais rien de ce Guru, si ce n’est que Heera avait ete le voir il y a quelques jours quand sa fille etait malade. On l’appelle Guru-Ji, ou Baba-Ji, et quand je me retrouve assise en tailleur a quelques centimeters de cet homme a la carure imposante, entierement vetu de blanc, a l’epaisse barbe noire et le cou alourdi de colliers de priere, je me demandais ce qui m’avait amene la.

Il me posa la question aussi, mais je ne savais pas. Je lui dis alors que je me sentais perdue, et qu’il pouvait peut etre m’aider a y voir plus clair… il me regardait avec ses grands yeux sombres et profonds, je me sentais a la fois en confiane, a la fois mise a nue par ce regard penetrant. Il voyait deja clair en moi mais ne me disait rien.

Il me proposa finalement une cigarette, m’avouant en souriant qu’il n’etait pas un dieu, et qu’il aimait fumer. Je crois que ca m’a detendue un peu, non pas que je doutais d’avoir affaire a un dieu, mais je pouvais enfin me raccrocher a quelque chose de connu dans ce décor de dieux et de talismans aux pouvoirs magiques.

Je me regalais de cette clope inattendue, et lui explique ce qui m’arrivait depuis la veille, cette confusion interieure qui s’etait installee en moi et que je ne comprenais pas. Je pris garde a ne pas confondre le cendrier et la coupole d’eau benite sous l’image de Shiva, et lui demanda si il pouvait m’aider.

Il me repondit en souriant que j’etais une personne obstinee et sceptique, et qu’il aimait ca. il est vrai que je peux etre obstinee. Mais sceptique l’est encore plus. Parce que l’Inde est pleine de sages et de charlatans, et que dans l’etat dans lequel j’etais, j’avais plus de chances de tomber sur un cas de la seconde espece. Pourtant, quelque chose me disait de ne pas lutter, de me laisser guider en confiance.

Comme tout a un prix, il m’a annonce ses tarifs…. Je chavire sous le poids des zeros, et m’apprete a decliner, car l’aide de ce Guri Ji etait vraiment un luxe que je ne pouvais m’offrir.

Mais il voulait m’aider, et me dit qu’il n’avait pas besoin de mon argent. Qu’il savait ce qu’il me fallait, que c’etait hors de mes moyens, et que ca n’avait pas d’importance.

Je connais ce discours, et mon scepticisme reprit le dessus quand il me dit que je pouvais donner ce que mon Coeur et mon porte monnaie me dictaient comme montant. Il comprit tout de suite a quoi je pensais, et se vexa de mon manqué de confiance. Me disant que si il ne souhaitait pas m’aider, je ne serais pas assise la, et que quelque soit l’aide qu’il pouvait m’apporter, elle ne me serait utile que si je lui faisais pleinement confiance. Ca n’est pas facile de faire confiance entierement a un guru-astrologue de Benares… le manipulation ingenieuse et continuelle des business men du bien etre ne rend pas les choses faciles.

Mais j’accepta de lui faire confiance, en suivant ce micro-decibel de voix interieure qui persistait a me dire de me laisser guider.

Il n’avait connaissance que de mon prenom, et sans meme consulter mes mains, il commenca a m’enumerer avec une precision et une verite troublante, des evenements de mon passé et leurs incidences sur ce que je suis devenue. Il fermait regulierement les yeux, les re-ouvrant sur moi, ou les fixant dans le coin de la piece qui lui etait oppose.

Il me posa quelques questions, me demandant d’oublier ma pudeur et de lui repondre en toute honnetete. Que si ca n’etait pas le cas, la connection avec les dieux serait coupee…

Loin de moi l’idee de vexer le divin, quell que soit le nom qu’on puisse lui donner, alors je repondis a ses questions avec franchise.

Je buvais ses mots avec attention, ils furent précis et precieux, et je regrette de ne pas avoir pu les enregistrer.

J’etais devenu un livre ouvert, et Guru-Ji me lisait et m’expliquait les paragraphes de ma vie, avec la traduction que les dieux lui transmettaient.

Il me purifia, et m’offrit ses benedictions, il pansa les ecorchures de mon Coeur et enleva le poids que j’avais sur la poitrine, me mit en garde contre les parties de mon corps qui se fragilisent et pourquoi, , essuya les larmes de son foulard, et me serra dans ses bras pleins d’amour en me disant ‘God bless you, sister’.

 

 

J’ai passé en tout cinq heures en sa compagnie, en trios fois. Il m’a offert l’equivalent financier de ce que j’aurais mis un mois a accumuler en travaillant d’arrache pied dans ma chere usine; mais en realite, ce qu’il m’a donne n’a pas de prix… J’ai quitte Guru-Ji heureuse et legere, avec un petit sourire de plenitude si plaisant qui rend la vie tellement plus facile et plus belle…

Je ne connais pas mon future, je ne pesne pas que j’avais tant que ca envie de le savoir…

Est-ce si important de s’encombrer des sentiments de fierte ou de deceptions prematures pour un avenir qu’on ne pourra finalement vivre et accepter que … dans son present.

 

 

Je me suis abandonee aux multiples mains de ces dieux inconnus, j’y ai recu la penitude qu’ils voulaient bien me donner, et je saisis maintenant davantage le respect et la devotion des hindous pour leurs Gurus, pour leur incroyable aptitude a rentrer en contact avec tout ce qui nous depasse, et nous eclaire.

 

 

Ma derniere Puja, ce soir, resonne en moi avec davantage d’intensite, je vibre comme la peau tendue des percussions, mon Coeur dans comme les flammes vascillantes que les brahmines font tournoyer avec grace.

Mais je dois partir avant qu’elle ne se termine, car le train ne m’attendra pas.

Je salue le Gange d’un dernier regard, salue mon Guru-Ji avec le respect que je lui dois pour m’avoir ouvert un peu plus a ma verite interieure.

Et encore une fois, ca ne sera qu’un au revoir.

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Jeudi 18 janvier 2007 4 18 /01 /2007 12:07

Le retour à Chennai

 

 

17 Janvier 07

 

 

Il était temps d’arriver. Seb et moi venions d’essuyer la troisième défaite consécutive à la belote quand le train a fait son entrée en gare de Chennai Central. Heureusement que lui et sa copine Anna avaient un jeu de cartes, ça nous a permis de meubler agréablement les 42 heures de confinement dans la voiture 3 du Ganga Kaveri Express en provenance de Varanasi (express= 55 km/h de moyenne). On ne s’attendait pas à arriver si rapidement au terminus avec seulement deux heures de retard, quand on a dit au revoir à David et Mathilde qui sont descendus à Warangal à 5h du mat, 6h30 après l’horaire prévu... Quel voyage!!

42 heures, le fessier soulagé seulement le temps de quelques aller-retours aux toilettes ou sur les quais pour les emplettes lors des arrêts, dans la crasse et l’odeur de fosse sceptique, au milieu de la large gamme de sons émis par une horde concentrée d’êtres humains au comportement primaire..

Je pensais m’être habituée à ce côté bestial de nos amis indiens, mais ce huit clos prolongé m’a confirmé qu’il y a encore bien des moments où le pet du voisin me reste en travers de la narine. Surtout pendant la première partie du voyage où la température extérieure nous obligeait à maintenir les carreaux fermés et à couper les ventilateurs. Je m’amuse à imaginer des caméras partout, transformant ce wagon en scène de télé réalité, et je me demande comment Steevy et Loana réagiraient si on leur mettait dans le Loft un de ces indiens péteur-roteur-ronfleur- qui crache et se mouche entre les doigts. Je suis sûre en tout cas que ça augmenterait la part d’audience, surtout si, comme la bande de jeunes derrière nous, il passait son temps à bêler, aboyer, meugler ou imiter tout autre animal vivant ou agonisant. Un bel exemple de jeunesse pleine d’avenir, où les neurones se sont arrêtés aux biceps..

Toujours est-il que de temps en temps, ça nous faisait bien rire. Et rire, comme jouer à la belote, ça passe le temps. Avec un avantage supplémentaire pour la belote cependant, qui a aussi le mérite de nous isoler un peu plus des incessantes sollicitations. Entre les vendeurs de chai pas bon, de fruits, de cacahuètes, de jouets ou de semelles et les mendiants, on pourrait passer son temps à faire des signes de refus ou à distribuer des biscuits jalousés.

Cette fois, il n’y a pas eu ces hommes-femmes souvent de passage dans les trains; ces gigolos en saris qui se dandinent avec provocation, jouant avec dérision le personnage que les indiens ont en horreur.

Il y a eu trois gamins-nettoyeurs, ceux qui passent une première fois la main balayant le sol, et une seconde fois en la tendant vers les voyageurs. Ils ont une activité respectable et fort appréciable, mais c’est juste dommage qu’ils soient passés tous les trois dans la dernière heure de trajet, nous laissant pendant 41 heures piétinner dans la poussière, les écorces de cacahuètes, les miettes de chapattis, les grains de riz et les nombreux papiers d’emballage qui jonchaient le lino crasseux.

Ah non, ça vraiment, je ne suis pas fâchée d’être enfin arrivée à destination. Et ça n’est pas n’importe quelle destination, je suis à Chennai, Chennai que j’avais quitté avec un brin de nostalgie il y a dix mois, alors que je m’apprêtais à entreprendre un voyage similaire vers Delhi.

C’est bon d’être là de nouveau! Il fait chaud, les rues sont inondées d’un trafic intense et bruyant, les rickshaws ont une poire de caoutchouc en guise de klaxon et le Thaj Regency Hotel est toujours au même numéro sur Triplicane Road.

Rien n’a changé, si ce n’est le vendeur de glaces italiennes qui a augmenté ses prix, passant le cornet vanille-choco de 3 à 4 Roupies. J’avais les jambes qui fourmillaient trop après le voyage, et malgrè la fatigue, seule la douche froide m’a retenue un court instant dans ma chambre, avant d’aller prendre un bain de foule sur la Marina Beach.

J’ai repris la route de la plage comme un pélerinage, souriant à chaque endroit familier, souriant du coup tout le long du chemin. Le vendeur de glaces, bien sûr, mais aussi le magasin où j’avais acheté cette bague qui m’avait collé une bonne allergie, et valu un presque passage aux urgences d’un hôpital thailandais quelques semaines plus tard. La vendeuse de bananes, où une vache m’avait fait éclater de rire en lui volant ses fruits quand elle avait le dos tourné, le “libraire” assis au milieu d’une montagne désorganisée de livres jaunis, le chai wallah installé au carrefour... le visage de ce bel indien au chapeau noir, peint sur le mur de gauche juste avant le passage sous terrain, a été remplacé par une grande inscription en tamil. Je ne comprends évidemment rien, mais je réalise que j’avais oublié à quel point cette écriture était belle...

J’avais oublié aussi les peaux sombres du sud, les fleurs de jasmin et d’oeillets qui ornent les cheveux des femmes, et les indispensables moustaches des hommes. J’ai de nouveau le piercing sur la bonne narine (les femmes dans le nord le portent à gauche), les orteils à l’air et enfin droit à un peu plus d’indifférence dans mes faits et gestes quand je marche dans la rue.

Disons que les harcèlements sont moins nombreux, et surtout très différents de ceux que l’on peut subir à Bénarès. Sur la plage où s’entasse une foule démesurée (c’est la fin du festival du Pongal, où on célèbre les récoltes), je passe sans cesse de derrière à devant l’objectif, sollicitée trop fréquemment par des jeunes hommes gonflés d’hormones armés de leur téléphone portable.

Mais l’ambiance est vraiment joviale et bon enfant, les gens rient et s’amusent, en famille ou entre amis, envahissent chaque mètre carré de sable de ballons, barbes à papa, jeux de colin maillard ou de lutte...

Le bain de foule est plein de chaleur, de sourires et de “Happy Pongal” que l’on m’adresse à tout va, je me sens enfin exister en tant que personne, et ça me fait un bien fou.

Oui décidément, ça fait du bien d’être de retour à Chennai. Le trajet en train me semble déjà bien loin, même si la fatigue me rattrape dès que je pose mon corps faible sur le matelas trop dur de ma chambre.

 

Me voilà allongée à la même place qu’il y a quelques mois, dans une chambre identique à celle que j’avais alors occupée, face au grand miroir posé sur le mur devant le lit.

J’y vois ce soir le même reflet qu’alors, avec trois trous de plus aux oreilles et les cheveux peut être un peu plus longs. Difficile d’imaginer, dans l’image que le miroir me renvoie, les milliers de kilomètres effectués durant ces dix derniers mois, ces milliers de rencontres et de nouveaux décors, ces centaines de bus, de trains, d’avions qui m’ont ramené sur ce même matelas ce soir. Car celle que je vois ne me donne pas l’impression d’avoir tant changé que cela. Et pourtant... en cherchant bien il doit y avoir quelque chose de différent dans le fond des yeux, mais les paupières trop lourdes m’empêchent d’y voir quoi que ce soit..

Il est temps de rejoindre les bras de Morphée, de me laisser sombrer dans la nuit déjà bien entamée, car demain la journée sera longue..

Comme il y a dix mois, je passerai au marché acheter des fruits et quelques autres victuailles, des colliers de fleurs aussi, je négocierai le prix du trajet avec le même rickshaw driver pour qu’il me conduise à l’aéroport au milieu de la nuit, et j’y attendrai le vol en provenance de Paris.

Anne Chris et Alex débarqueront sonnées de leur voyage, certainement aussi heureuses de poser le pied en Inde que je le suis de les y accueillir.

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Jeudi 8 février 2007 4 08 /02 /2007 09:01

Vendredi 9 février 2007,

 

Gulalpadi (DG Home)

 

Quand nous nous sommes séparées avec Anne Chris et Alex devant le Thaj Regency de Madras, j’avais deux options. Soit replonger seule dans l’Inde devenue trop éprouvante, soit retrouver avec Magali les 86 paires de bras ouverts des enfants du DG Home. Je ne voyais que la seconde solution pour me consoler du départ des filles. Trois semaines ensemble, c’est pas rien. Alors après que leur rickshaw ait pris la direction de l’aéroport, je suis montée avec Mag dans celui qui nous emmèrait à la gare routière pour prendre le premier bus pour Tiruvanamalai. J’ai du mal à imaginer rester à Madras, dans cette énorme chambre que nous partagions alors à quatre. Quand on se retrouve seule, plus la chambre est grande, plus la solitude est écrasante...

 

Il n’y a que quatre heures de bus pour se retrouver une fois encore dans la gare routière de Tiruvanamalai. Ça passe assez vite, surtout en ayant les pensées occupées par la remémoration de ces trois dernières semaines indiennes... tout me revient à l’esprit, dès lors que le bus passe devant l’aéroport. Je commence à bien le connaître, celui là... il y a peu de temps (et pourtant cela semble bien loin), je venais chercher les filles ici même. Au milieu de la nuit, encore une fois. Je réalise alors que je ne suis venue ici qu’en pleine nuit. Madras by night. Idéalement calme pour une première immersion indienne. L’an dernier, c’était Anne Chris qui découvrait les rues larges et propres qui partent vers le centre ville. La chaleur ambiante, les rickshaws bruyants qui déchirent le quasi silence de la nuit par leur bourdonnement aigu et rauque, les corps endormis allongés sur les trottoirs ou sur les banquettes de leur véhicule, puis les allées qui se rétrécissent et se tintent de poussière et de déchets, les odeurs se font plus fortes et la chaleur plus étouffante encore... c’est l’Inde endormie sur laquelle Alex cette fois, dépose un premier regard ému et captivé. Un regard tout neuf qui ne cesserait de m’étonner, de me surprendre, de m’amuser pendant tout le voyage...

Elles sont à l’arrivée excitées comme des puces à l’idée de (re) mettre les pieds dans un rickshaw, et passent la tête au dessous des barres pour respirer l’air tiède de la ville; je réalise alors que j’ai peut-être passé plus de temps dans les rickshaws indiens que sur les sièges moelleux des TGV, et qu’en passant moi aussi ma tête à l’extérieur, j’ai froid... je souris à chaque fois qu’elles poussent un petit cri de surprise au passage d’une bosse, à chaque fois qu’elles soupirent de soulagement après un feu que l’on a passé au rouge, alors que moi je prends soudainement conscience de la présence d’un feu tricolore... quand elles sont surprises de la saleté environnante, je m’émeus devant la propreté immaculée de leur sac à dos. Sans que je m’y attende, leur voyage en Inde s’apprête à devenir pour moi une escapade furtile dans notre douce, douce France...

 

Mais d’ici là, je me suis préparée à reçevoir dignement mes amies chez moi. Dans la rue la plus bruyante du quartier musulman. Dans une chambre grise et terne de 20 mètres carrés, salle de bain incluse. J’ai essayé de la rendre accueillante, en accrochant des colliers de jasmin et en déposant des fleurs parfumées et colorées sur leurs oreillers. C’est vraiment tout ce que je pouvais faire, avec aussi les pâtisseries de bienvenue bien que vu le peu de succès qu’elles ont pu avoir, j’espère que les filles ne l’ont pas pris comme une incitation à repartir tout de suite....  cette chambre n’a pas grand chose, mais elle est déjà pour chacune d’entre nous un endroit particulier. Pour Alex, c’est le signe qu’elle est bien arrivée. A reconnaître les murs par les photos qu’elle avait pu en voir, à enfin elle aussi poser son sac sur un matelas dur du Thaj Regency, et à faire pipi pour la première fois dans des toilettes sans chasse d’eau. C’est là que tout commence... et que tout fini aussi, et ça c’est l’expérience D’Anne Chris. Là que le sac s’est défait pour la première fois, et refait pour la dernière... là où ses premiers repères indiens se sont posés, puis sont repartis se dissoudre peu à peu dans les français... et réparaissent de nouveau...

Pour moi, retrouver ce décor est et restera le temps d’un changement... l’endroit où mon voyage prend un virage marquant. La première fois que j’ai mis les pieds dans cet hôtel, c’était en revenant du stage de méditation Vipassana*. Un morceau de moi avait changé, un morceau de mon voyage avait changé... comme au moment où je suis venue pour y accueillir Anne Chris, et celui où je l’ai accompagnée vers son vol de retour, comme quand j’ai laissé une partie de mon coeur dans ces ruelles que j’aime tant pour un nord agressif et inconnu*. Et comme quand cette fois de nouveau, mon voyage solitaire a pris une toute autre tournure en retrouvant Anne et Alex, tout comme en les quittant...Madras...

 

 

 

Il y a la salle du bar tabac de la rue des martyres pour certains, et les murs de l’hôtel de la rue de Triplicane pour d’autres....

Même si on y reste jamais très longtemps, même si les chauffeurs de rickshaws y sont particulièrement pénibles et le personnel de l’hôtel pas très aimable, même si le quartier est bruyant comme un concentré de l’Inde peut l’être, Triplicane a, pour trois personnes maintenant, une résonnance toute particulière.

Cette fois, pour chacune d’entre nous, le départ de Madras marque le retour au bled. Un bled qu’on a plus ou moins de plaisir à retrouver, avec plus ou moins de soleil, plus ou moins de monde, plus ou moins de troupeaux de chèvres qui traversent les petites routes de campagne...

 

Je suis revenue à Gulalpadi. Mon bled, mes frères et soeurs, mes vêtements pliés sur le papier journal d’une étagère et mes flocons d’avoine dans la cuisine. Pour y faire le plein d’amour encore une fois, pour m’occuper le corps et l’esprit et éviter de plonger dans une solitude trop brutale après ces dernières semaines de compagnie trop agréable.

 

 

 

Ici, on pense tous bien fort à vous, les filles. Divia, Savaranan, Priya, Ranjani, Odhaya, Punitha, Vijay, Batma et tous les autres, les cuisinières que ça ne dérangeait pas de faire cuire deux oeufs de plus le matin, Scoubi qui, encore et toujours attachée à la grille du Home, continue de manquer de s’étrangler en sautant sur nous pour nous faire des léchouilles humides et pinçantes, Sasikumar, le seul chauffeur de rickshaw avec lequel on s’ennuie, Milan qui s’est bien remis de son passage dans le dortoir de l’hôpital, et Magali qui ne se remet pas de votre départ, Raja qui a repris sa place dans les couloirs de l’hosto, cette fois à veiller Paul qui a été emmené d’urgence il y a quelques soirs.

Paul qui, malgrès ses 43° de fièvre, m’a demandé ce matin si vous étiez bien arrivées. Il va mieux maintenant et a hâte de retrouver son bled, lui aussi...

 

 

 

* voir les articles associés:

 

 

 

-          Retour de la méditation Vipassana (février 2006)

-          Adieu Chennai  (mars 2006)

-    articles avec Anne Chris 2006

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Jeudi 15 février 2007 4 15 /02 /2007 09:45

La croisière s’amuse

 

 

Du 15 au 18 Février 2007

 

 

Rappel de l’épisode précédent.

 

 

J’ai quitté les bras des enfants du DG Home, j’ai quitté Magali, Stan, Alex-le-boulanger, j’ai quitté le mystérieux hôtel et les rues de Madras, j’ai quitté la terre ferme, j’ai quitté l’Inde.....

Il était temps pour moi, c’était le moment exact où il me fallait partir. J’en avais assez des coups de klaxon, de la couche constante de pollution citadine, marre de manger des masala dosa ou des idly.... un peu marre de voyager, peut être. De bouger sans cesse et sans repos, de toujours trimbaler mon gros sac qui me paraissait de plus en plus lourd au fur et à mesure que la fatigue s’accumulait...

Non vraiment, il était temps de changer d’air, de décor, et de notion du temps. Il me fallait des vacances... loin de tout mouvement, et si possible de toute forme de vie humaine.....

Les Andaman... pourquoi pas, il est temps d’aller voir dans le coin avant que des charters entiers arrivent de Bangkok; ce qui ne devrait pas tarder...

Les Andaman, dont certains disent qu’elles sont parmi les plus belles îles du monde – certes, on a tous une vision différente du monde, mais en venant de la mer du Nord, je ne devrais de toute façon pas être déçue-. C’est là que je vais pouvoir enfin me reposer, là sur ces petites tâches noires que je pointe sur la carte de l’Inde, loin, très loin des cotes.

A trois jours de bateau du chaos familier de Madras, je pars à la découverte des petites îles paisibles dont je ne sais absolument rien...

 

 

Le départ.

15 fevrier, 12h20

Ça fait maintenant une heure que je suis à bord. Après avoir passé le contrôle des billets et le très sommaire check up médical (qui ne consiste en fait qu’à se battre au milieu d’une foule de passagers en délire pour obtenir un coup de tampon sur le ticket d’embarquement), après avoir laissé mes bagages se faire disséquer paresseusement par les rayons X, j’ai escaladé lentement les marches de la passerelle trop raide du Harsha Vardhana. Il est beau, ce bateau... enfin, il devait l’être un jour, il y a longtemps. On devine à peine la couleur blanche d’origine, et tous les flancs sont maintenant couverts de traînées de rouille. On est très loin du Princess-je-sais-pas-quoi de la série télé, et le raffiot dans lequel je m’apprête à passer mes trois prochaines journées et nuits ressemble plutôt au Titanic après qu’il ait coulé. Mais pour conjurer le sort, je me promets d’ores et déjà de ne pas aller crier les bras levés au ciel à l’avant du bateau que je suis la reine du monde.

En haut de la passerelle, je suis en nage quand un membre du personnel m’accueille en salopette grise tâchée d’huile, la tête recouverte d’un casque de chantier, et m’oriente vers un escalier raide en métal oxydé que je suis censée monter. J’arrive sur le pont supérieur, comme ils disent, qui est recouvert sur une partie de plexiglas opacifié par les couches de sel. Il fait une chaleur à crever dans cette serre, mais ça n’est rien à côté de l’intérier du bateau, quand on commence à pénétrer dans ses entrailles métalliques et humides. Je suis soulagée d’arriver enfin au poster office, le petit bureau où un bonhomme grassouillet, barbu et souriant, va me prendre mon passeport. Je peux poser mon sac quelques instants et aérer ma tunique trempée de sueur, avant de le reprendre une dernière fois en direction de mon bunk, en continuant à descendre dans ce labyrinthe moite et non ventilé.

J’ai pris la classe bunk parce que c’était la moins chère. Sans vraiment savoir à quoi cela correspondait dans la réalité du standard indien. J’ai bien essayé d’imaginer à quoi un bunk pouvait bien ressembler, et je m’attends forcément au pire... du genre une salle des machines où l’on aurait remplacé les turbines et les compresseurs par des couchettes superposées...

J’arrive au niveau -2, il n’y a bien sûr plus la moindre trace de lumière naturelle quand j’arrive à la lourde porte suitante de mon bunk. Elle est ouverte sur un vatse dortoit sombre et crasseux, où sont alignés des dizaines de lits superposés. On sera cent à partager cet espace clos et sans fenêtre, où seuls deux gros ventilateurs aux extrémités brassent déjà les permières effluves de pieds humides. Je comprend très vite que la réalité n’est pas si loin de la pire des scènes que j’avais alors pu imaginer... je cadenasse rapidement mes sacs sous la couchette du bas, moi je suis sur celle d’en haut. Celle où on tient pas assis sans toucher le plafond en fer I. Je m’y vois déjà allongée, évitant le regard de mon voisin de droite dont je ne suis séparée que par une grille grasse, celui de mon voisin de gauche de l’autre côté de l’étroite allée, et celui de tous les autres hommes autour de moi qui m’observent sans la moindre discrétion.

Si le bateau bouge trop, on me conseille de mettre mes bagages sur ma couchette pour éviter qu’ils ne traînent dans le vomi. Trèèèès bien. Me voilà bien informée, et bien préparée à l’éventuelle scène apocalyptique en cas de trajet agité... de toute façon, il est déjà clair que je passerai la nuit quelque part sur le pont, et que je ne m’éterniserai pas dans ce lugubre décor.

Ce voyage s’annonce manifestement bien aventureux.... je dois me dire que ces foutues îles, je vais devoir les mériter, les belles plages de sable fin léchées par l’eau turquoise des Andaman...

 

 

Je ne m’attarde pas dans la cale. Je suffoque après seulement quinze minutes, j’ai besoin d’air, je ne peux pas rester dans cette boîte à sardines trop sombre et trop exigüe... il est grand temps de quitter cette vision d’horreur, et de retrouver au plus vite la lumière du jour. Je cherche un peu mon chemin, je sais que pour quitter les bunks surpeuplés, il me faut monter... toujours plus haut...  j’arrive sur le pont, à l’arrière du bateau. Un vaste espace couvert d’une tôle ondulée vieux bleu, avec des bancs disposés dans le sens de la marche, le dos tourné à l’océan. J’essaie de pousser un peu plus loin mon exploration, mais très vite je comprends que les autres zones sont interdites aux passagers... le bateau n’a pas encore quitté le port de Madras que je trouve déjà le temps long. Je m’appuie sur une rambarde, et fume une clope, les yeux plongés dans l’eau calme du port, à compter les méduses et les paires de tongs perdues qui flottent. Ça va être très long. Trois jours...

C’est alors que j’ai retrouvé Zeenep sur le pont. Elle est turque, et était dans la même guest que moi à Madras. Elle et son copain sont en cabin class, et avant même de voir à quoi ressemble une cabine indienne, je les envie déjà...  elle me décrit le lavabo, les lits superposés en bois avec un drap et un oreiller, les placards que l’on peut verrouiller, les ventilateurs, le petit bureau.... cela me parait plus que parfait, même si pour y accéder, il me faudra payer le double par rapport au bunk. Ce qui amène le prix d’une cabine à 53 euros pour trois jours... cela reste plus que raisonnable. Et puis merde, même si le gouvernement français s’apprête à me vider mes comptes en banque scrupuleusement, je suis fatiguée et je vais m’offrir ce petit luxe qui me fera du bien et qui, en réfléchissant un peu, ne représente même pas un aller-retour Lille-Paris en TGV.

Alors j’ai trouvé un membre de l’équipe, celui qui a trois barrettes dorées sur sa chemise blanche, et avant même le départ du bateau, j’étais installée dans une cabine au milieu d’une jeune famille indienne sympathique, l’appareil photo et l’ordinateur enfin en lieu sûr. Je me sens déjà mieux, prête à passer ces trois prochaines journées dans de meilleures conditions...

Je refile sur le pont. Il est 15h, et les moteurs sont en marche depuis peu. Une épaisse fumée noire sort des cheminées du bateau, et il se met en branle tout doucement, poussé par un autre bateau qui ressemble à une grosse chambre à air. Les gens sont accoudés aux balustrades, regardant le port de Madras qui s’éloigne peu à peu. Les grues, les containers, les navires fumants sont les dernières visions terrestres que l’on gardera. Bientôt l’océan se referme sur nous, les dernières images de Madras disparaissent dans la brume de l’horizon. Voilà. Nous voilà en route. C’est tout droit...

L’océan est calme, le bateau progresse lentement et nous berce en douceur. Il fait beau, j’ai bien envie de rester à l’exterieur et de me trouver un coin agréable pour lire ou écrire. Il me faut pour cela braver les interdits, car les moindres mètres carrés autorisés au public sont envahis. Tant pis. Un escalier monte au niveau superieur, vers la cabine de pilotage et les canots de sauvetage. Je me promène à peine quelques minutes avant de faire la connaissance du chief-officer, qui se présente à moi fièrement comme le second du capitaine. C’est mon bateau, qu’il me dit. Et toi, tu es mon amie, alors tu y fais ce que tu veux. Très bien, c’est pas le genre de choses que je demande à faire répéter, et très rapidement, j’installe mon hamac entre deux canots de sauvetage, à l’abri des regards et sous le souffle du vent. De temps en temps, quelqu’un passe sans me déranger, comme si tous les membres de l’équipage avaient d’ores et déjà reçu l’ordre de veiller sur moi mais de loin...

 

 

C’est parti, on peut enfin lancer le générique et imaginer Isaac faire son apparition avec un cocktail de fruits à la main, j’entends d’ici le bruit des glaçons qui cognent contre le verre. Elle va se marrer, la croisière...

 

 

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Samedi 17 février 2007 6 17 /02 /2007 09:48

Croisière 2

17 Février, 11h21

 

 

Deuxième journée complète à bord déjà. Deuxième nuit, écourtée par la chute à 4h du mat de Dev, deux ans et demi, de la couchette supérieure. Il va bien, les indiens ont la tête dure, mais personne ne s’est vraiment rendormi avant le “morning chai” de 6h30 qu’on nous apporte en cabine.

Rien ne se passe, mais le temps s’écoule inexplicablement vite. Voilà déjà 48 heures que je suis sur ce bateau à ne rien faire, car c’est la seule activité qu’on nous propose ici. Il y a bien le film du soir, en hindi bien entendu, mais ça ne me donne pas vraiment envie.

Non, pour moi les journées ne sont marquées que par les horaires de repas et la douche. Rien d’autre..

Pour les repas des passagers cabine, le même bonhomme grassouillet et barbu de l’épisode précédent fait un appel au micro, qui incite les gens à se présenter illico au dinner hall muni du petit coupon repas. Cela commence à 8h30 pour le petit déjeuner, il s’agit alors d’être rapide, car à 9h pétantes, tout le monde est foutu dehors, plateau-repas en inox terminé ou non. Je saute de mon lit, pas besoin de m’habiller, car par pudeur (surtout par respect de la pudeur de mes co-passagers qui en cessent d’observer mes moindres gestes), je dors avec mes vêtements. Un passage rapide aux toilettes communes avant de me rendre au dinner hall, le seul des quatre wc qui n’est pas innondé est occupé, alors tant pis, je n’ai pas le temps d’attendre trop et je plonge mes deux semelles dans ce que j’espère n’être que de l’eau, et elles se gonflent immédiatement de ce liquide qui me fera flip-flopper et glisser sur le revêtement lino du couloir. A chaque fois que je dois passer aux sanitaires, je suis heureuse que l’océan soit aussi calme, car dans le cas contraire, tenir en équilibre accroupie sans aggriper ses mains sur les tuyaux de fonte en croûte de sel tiendrait du véritable exploit.

Je repousse la grosse porte, et dépose avec précautions mes deux pieds dans le couloir. Le dinner hall est à l’étage du dessus, une grande salle triste avec des tables protégées par des nappes en plastique et d’imposantes chaises en bois.

Les plateaux en inox sont déjà remplis et disposés sur les table. Je fais tamponner mon coupon, et on m’oriente vers une chaise libre, côté non-veg. Au menu ce matin: une poignée de cornflakes détrempés dans le lait chaud, deux oeufs durs, du riz jaune sucré aux épices, deux toasts collés par de la confiture où ils font croire aux gens qu’il y a des vrais fruits dedans, un peu de dhal et un gobelet de tang à l’orange ultra-dilué et tiède. Tout le monde engloutit le contenu de son plateau en silence, les repas sont loin d’être des moments de partage, et il me faut encore bien moins de trente minutes pour gober mes oeufs et vider mon gobelet très légèrement parfumé. Les gens ont tous la tête plongée dans leur plateau, aucun regard ne se croise et si les indiens n’étaient pas si bruyamment expressifs dans leur façon de manger, on n’aurait que le tintement des cuillères sur le métal pour couvrir l’insupportable musique de fond. Je me suis bien souvent demandée pourquoi les indiens se précipitaient autant pour manger, tout le monde a l’air d’être pressé de retourner dans la plus profonde inactivité... j’avoue que le lieu ne m’inspire pas non plus et que j’y reste pas bien longtemps non plus. Surtout quand c’est le petit déjeuner, et qu’en partant assez tôt du hall, j’aurais peut-être une douche de libre pendant les courtes heures d’alimentation en haut des sanitaires.

En sortant de la “salle de bain”, j’ai accompli mes obligations de la matinée. Je n’ai maintenant vraiment plus rien à faire avant le prochain appel de 12h30 pour le lunch.

Je peux rejoindre tranquillement mon hamac, toujours accroché aux rambardes de la petite passerelle au milieu des canots de sauvetage. Je prépare mon petit sac fourre-tout, dans la sorte de cabas de grand-mère tissé en plastique de toutes les couleurs, j’y mets mon bouquin en sachant que je ne le lirais probablement pas, mon cahier à la couverture cartonnée sur laquelle est imprimé “Make Love No War” en dessous d’un dessin de fusée qui quitte sa base, j’y enfourne aussi des clopes, quelques caramels fourrés au chocolat trouvés à Tiruvanamalai, deux bananes et une brique de jus de pomme. J’ai arrêté de trimbaler mon lecteur mp3, car dans mon hamac je me plais à écouter le bruit des flots déchirés par la carcasse du bateau, le vent dans les cordages, et le ronflement sourd des machines. Le vent souffle fort, et je m’assois en enlevant prudemment mes tongs; un mouvement de travers, une précipitation, et mes chaussures se retrouveraient à quelques mètres en dessous de moi, plongés dans les bouillons de l’océan agité par notre passage. J’aurais l’air bien con, je n’ai pas d’autre paire.. alors je me donne toujours quelques secondes de concentration maximale sur mes moindres faits et gestes, avant de m’abandonner totalement dans le bercement de ma toile. Le regard porté au loin, je contemple cette immensité bleue, en y cherchant des dauphins, des poissons-volants ou toute trace de vie que cela puisse être. Mais bien souvent il n’y a rien d’autre que de l’eau, et de temps en temps, les poubelles qui se vident par les hublots des étages d’en dessous de moi. Spectacles fascinants et révoltants s’alternent, et dans les deux, ce même sentiment d’impuissance... impuissance devant la nature originelle si majesteuse, et la nature humaine si stupide. Les papiers de mes caramels doivent être là aussi, dissipés quelque part dans les vagues qui les emmèneront je ne sais où, car c’est le sort des déchets de tout le bateau.

Je reste des heures à regarder l’océan, Elia et le couple d’américain défoncé 24h sur 24 m’ont rejoint car c’est un endroit jalousé par beaucoup. Elia, c’est le robinson crusoé israélien. Une tête à revenir des Andaman, où il se serait égaré sur une île déserte pendant plusieurs mois. Elia, c’est un de ces rares israéliens qu’on rencontre avec lequel on peut avoir une conversation intéressante, qui ne tourne ni autour du sexe, ni autour de la drogue, ni autour de la politique. On a juste parlé de la vie, de ce qu’on foutait là maintenant, de ce qu’on avait foutu ailleurs avant; on s’est parlé de nous, quoi. Alors je lui ai dit pour mon endroit secret. Les américains squattent un peu, mais ils sont pas dérangeants, ils sont toujours comateux ce qui rend leur accent quand ils murmurent quelques mots encore plus incompréhensible.

Et le temps qui passe, sans que rien ne perturbe le rien qui est déjà autour de nous. On est tous un peu perdus dans nos pensées, dans nos songes, dans nos vapeurs. Et le temps qui passe. La demie heure annoncée pour le lunch vient couper ces heures d’oisiveté captive, ces heures dont je redoutais la longueur et qui filent cependant si vite...

Voilà déjà deux nuits de passées. Bien sûr, j’ai hâte d’arriver, mais finalement pas de façon pressante... c’est si bon de ne rien faire, mais c’est si dommage d’attendre parfois de ne pas avoir le choix pour se le permettre... j’avais tellement besoin de repos que le temps passe vite, car j’en abuse à chaque instant...

Dès demain, il me faudra reprendre mes sacs, débarquer sur une terre inconnue sans savoir ce qu’elle me réserve. De nouveau, j’ouvrirai les pages du lonely planet, et des oreilles attentives aux conversations des autres voyageurs pour me définir un plan de route... tout au moins pour les premiers jours.

En attendant, il me reste de longues heures à inoccuper, et il est hors de question de se préoccuper maintenant de quoi que ce soit d’autre... l’appel de la sieste est bien trop fort...

 

 

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Dimanche 18 février 2007 7 18 /02 /2007 09:49

 Episode 3: Arrivée à Port Blair

Dimanche 18 Février, 13h22

 

 

On devrait avoir débarqué depuis 22 minutes maintenant, mais le bateau est arrêté quelque part au milieu des îles. Certains disent qu’on a plus de fuel, d’autres plus de capitaine. Je préfère la version de la panne que celle improbable que j’ai pu entendre, à savoir que le capitaine viendrait de quitter son boulot après avoir appris qu’il avait gagné à la lotterie. Le pire, c’est qu’étant encore en Inde, je serai capable d’y croire.

Toujours est-il que maintenant, quelle qu’en soit la raison, le moteur est coupé et on dérive lentement vers le nord. Les îles sont toute proches, elles nous narguent depuis quelques heures déjà avec leurs longues plages de sable blanc bordées de jungle dense. Ce matin de bonne heure, la découverte des premiers signes de terre ont eu sur Elia et moi un effet de délivrance... le paradis tant attendu a commencé à prendre forme dans la brume de l’horizon ce matin, puis s’en est détaché petit à petit en îlots lointains, donnant enfin un peu de volume à la plate monotonie du décor.

Quand on a passé trois jours sur un bateau, on est pas à quelques heures près. C’est ce qu’on se disait hier en apprenant que l’arrivée ne se ferait pas à 6h, comme c’était initialement prévu, mais à 13h. Mais ces deux dernières heures, à contempler notre destination finale de si près, sont bien les plus longues de tout le trajet... les sacs sont remballés, le hamac est plié, une bonne centaine d’indiens sont déjà s’agglutinés sur le pont avant pour être les premiers à sortir, les autres agglutinés sur le pont arrière à l’ombre. Je ne désespère pas de revoir des dauphins, alors pour quelques heures encore, je scrute les eaux calmes, beaucoup trop calmes d’ailleurs... deux heures, à regarder l’île si proche, et ces dauphins si absents... deux heures à attendre la liberté tant méritée, la terre ferme, les grands espaces.... quand le bateau se remet doucement à toussoter sa fumée noire et reprend la direction du port, les visages affichent un soulagement enfantin, ce qui me surprend un peu, car les indiens sont généralement très indifférents à tout ce qui ressemble à de la ponctualité ou à de l’exactitude. J’apprends rapidement que le bateau peut parfois rester bloqué en mer comme cela une journée entière, c’est pour cela que les gens ont l’air si contents qu’il reparte si vite...

Ça y est enfin... on entre dans le port de Port Blair, pour une escale de un mois sur les îles... personne ne nous attend sur la jetée, sauf quelques gars qui se préparent pour mettre en place la passerelle. Le bateau est escorté par des dizaines de méduses, que ma mauvaise foi avait pris d’abord pour des sacs en plastique. Le port, bien qu’en territoire indien, est d’une propreté rare et je réalise que sans m’être réellement posé la question, je m’étais inconsciemment préparée à voir la coque du bateau fendre un quota minimal de déchets imposé par le standard indien. Non, le port est propre, les côtes semblent l’être aussi vu d’ici, le ciel est d’un bleu pur, ayant définitivement perdu son voile de pollution quelque part dans l’océan...

L’arrivée en bateau , comme en avion, dure bien souvent très longtemps. Il peut s’écouler plusieurs heures entre le moment où les cordages sont passés autour des bites d’amarrage et celui où l’on est réellement libre de tout mouvement. Il est évident que l’organisation indienne ne dérogera pas à la règle, je suis presque sûre qu’au contraire, elle la renforcera.

Les cordes sont attachées. Trois, les unes après les autres, par la même personne. Quatre gaillards observe le premier, assis sur un tas de pierre, à côté d’un chantier où seules les femmes travaillent. Un cinquième homme est parti chercher le cariste, mais manifestement ne l’a pas trouvé car il a demandé au tout premier bonhomme de se mettre au volant. Après avoir amarré le bateau, il va ramener la passerelle, en équilibre sur les fourches du petit transporteur. Toujours observé par le petit groupe de collègues fumeurs de bidis, qui ne daignera se lever que pour aider à la mise en place de la passerelle. Pendant ce temps, à bord, le chief officer (mon copain) s’affaire en bleu de travail pendant que les ouvriers se reposent à l’ombre. C’est ça, la répartition des tâches, en Inde.

Tout cela prend beaucoup de temps, sans compter que la première passerelle est trop large et ne passe pas entre le bateau et le tas de cailloux. Il faut donc aller en chercher une autre, et bien sûr c’est bibi qui s’y colle. Nous, on attend en plein soleil et bien qu’il soit déjà bas (il se couche à 16h30...), il chauffe encore bien. Ceci dit, l’activité tranquille du quai nous offre une distraction suffisante pour que le temps nous semble passer un peu plus vite. Et puis à quoi bon perdre patience maintenant, il nous reste encore l’étape des formalités administratives à traverser. Parce que bien qu’en étant toujours en Inde, les étrangers doivent remplir un document pour obtenir une autorisation d’entrer aux Andaman pour une période de un mois. Un visa, quoi, mais gratuit. Il n’aura coûté, lui aussi, que beaucoup de temps. Là encore, la distribution des rôles est d’une efficacité à mettre une fois de plus notre patience à l’épreuve. Un gars s’occupe de vérifier les infos que l’on a rempli sur le formulaire en les comparant aux passeports. Un autre re-vérifie les infos puis les recopie en partie sur un petit carton bleu où sont entre autres précisées les zones auxquelles nous n’avons pas accès. Le passeport bleu des Andaman. Et un troisième en treillis devrait contrôler les sacs, mais il s’occupe dans l’immédiat de me faire des sourires. Je lui renvois ses sourires, non que je sois sous le charme de l’uniforme militaire, mais davantage pour qu’il m’épargne la fouille du sac. Quand Elia et moi on se retrouve enfin prêts à négocier un rickshaw pour le centre, il est 16h15. Il ne nous reste plus beaucoup de temps avant qu’il ne fasse nuit, et comme toujours, la véritable délivrance n’est atteinte que quand le sac à dos est posé quelque part pour la nuit. On a de la chance, on aura fait que deux guest avant de trouver des lits libres et abordables, d’autres en ont fait bien plus. Oui, on a de la chance de pouvoir partager cette chambre de 3 lits à 4 personnes dans un nuage de moustiques. La soirée a été courte, mais la nuit bien assez longues à me battre avec les insectes pour me décider à prendre le premier bateau demain matin pour partir d’ici et aller enfin à la découverte de ces fameuses petites îles paradisiaques... le premier part à 7h, direction Neil Island. La seule dont j’avais entendu parler avant de venir, la seule que j’avais prévu de voir. Très bien. Comme quoi la croisière n’était pas vraiment terminée... et peut être que demain, on pourra envoyer le générique de fin quand on accostera attendus par des centaines de personnes qui jettent en l’air des pétales de fleurs (ou en couleur locale, par des chauffeurs de rickshaws peu scrupuleux).....

 

 

 

 

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Dimanche 18 février 2007 7 18 /02 /2007 14:17
ca y est.....
enfin arrivee a Port Blair, apres trois eprouvantes journees a bord du Harsha Vardhana...
pas mecontente d etre la, mais Port Blair n'est qu une etape...
des demain, je reprends le bateaum parce que finalement j'aime ca!! et surtout car il me tarde de decouvrir enfin les iles paradisiaques et les petits villages de pecheurs perdus au bord de laa jungle...

alors voila, le truc c'est que sur des iles presque desertes, y'a pas internet...
j ecrism j ecris, mais je pense qu il n y aura pas moyen de mettre bcp d articles sur le blog ces prochaines semaines...

mais bon. je vais bien,et je vais jouer a kholanta un peu pour changer...

a tresbientot!!
Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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Mercredi 21 février 2007 3 21 /02 /2007 09:53

Besoin de vacances

21 Février, Neil Island

 

 

 

 

Déconnexion totale. Deuxième réveil sous les cocotiers de Neil Island, et déjà l’Inde me semble incroyablement loin. Je découvre ici une facette indienne que je ne connaissais pas du continent... tout n’est qu’ordre est beauté, confort sommaire, calme et poisson grillé...

Pas de bruits, si ce n’est le chant des oiseaux, le grattement des feuilles séchées des bananiers caressées par le vent et les vagues qui roulent sur les plages toutes proches. Je m’assieds sur le rebord de ma hutte, mes pieds ne touchent pas le sol. Je suis en sous vêtements mais ici, personne n’est là pour m’observer dès que je sors la tête de ma piaule. Devant moi, il n’y a que des arbres qui diffusent une lumière douce pour que mon réveil le soit aussi. C’est bon de se sentir accueilli ainsi dans une nouvelle journée.. ce décor est vraiment parfait pour prendre enfin un peu de vacances... je l’ai senti en arrivant en bateau sur une petite jetée de rien du tout, dans une eau transparente, au milieu de plages désertes dignes d’images de cartes postales. Trois guest houses réparties sur l’île, un petit marché, trois échoppes, et quelques maisons éparpillées entre les rizières et les plantations de bananes et de cocotiers. Une petite île calme et sans grandes prétentions, où je pressens rapidement comme une douceur de vivre idéalement préservée. Je m’y sens bien très vite, malgrès l’accueil, le service et la nourriture déplorable de ma première guest  (je cite: Pearl Park. À éviter). La découverte de la plage finit de me convaincre... large étendue de sable blanc, presque déserte, parsemée de coraux et de coquillages, l’océan est ici calme et limpide, d’un bleu doux et brillant qui se dégrade à l’infini..

 

 

J’avais atteint le point de rupture, celui où l’Inde et moi on se regarde droit dans les yeux en se disant qu’il n’y a plus assez de place pour nous deux.. c’est elle qui a gagné. Mother India, qui sait être si pleine d’amour et de lumière, devenait progressivement la matonne qui se plait à continuer à donner des coups même quand on est à terre...

J’avais été trop loin, l’accumulation de fatigue me rendait la vie vraiment difficile. Voyager en Inde demande beaucoup d’énergie, et je commençais à puiser dangereusement dans les réserves. J’avais le corps affaibli par le manque de sommeil et la lutte incessante depuis plus de deux mois contre ce qui m’empêche de digérer normalement. Tout me demandait plus d’effort, et j’en suis arrivée au point où j’ai décidé de cesser le combat. J’ai besoin de repos, besoin de retrouver le plaisir de manger, j’ai besoin de respirer et de souffler....

Et besoin aussi grandement de changer de décor, de remplacer les rues bruyantes et sales par un peu de fraicheur et de calme; m’isoler un moment, loin des indiens et de leurs regards insistants ou vulgaires, de leurs questions qui m’en posent plus encore qu’ils ne l’imaginent... est-ce que je sais vraiment d’où je viens? Ce que je fais dans la vie? Combien j’ai de roupies sur mon compte en banque? Et la pire de toute.... qu’est-ce que je fais là...

C’est terrible de se retrouver devant un miroir, dans une piaule minable, détruite par un trajet interminable, et se le demander en face... ma grande, qu’est-ce que tu fous là....

Quand on ne prends plus le temps de répondre aux questions redondantes des indiens, quand on ne rit plus de leur comportement parfois stupide ou puérile, quand la simple odeur de la nourriture fait lever le coeur, quand on peste en reprenant le sac sur le dos, quand le plaisir du voyage cède sa place aux désagréments quotidiens, il est temps d’agir...

Je me suis prescrite 15 jours d’arrêt. Renouvelables. Cure de sommeil, de poisson frais et d’oisiveté. Stress, doutes et peurs interdites pendant toute la durée du traitement.

 

 

Il ne me sert à rien de me faire violence, si le voyage devient pénible alors je fais une pause. Sinon, quitte à avoir des journées pénibles, autant retourner à l’usine, ça paye plus. La liberté, et plus encore la capacité d’en profiter, c’est aussi de s’arrêter quand on le veut et pas parce qu’il le faut. Alors je suis partie pour me faire un break bien mérité... très bien partie...

Par amelie - Publié dans : Janvier 2007 - Nouvelle annee en Inde
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