Calcutta, le 26 mars 2007
Je viens de terminer mon énorme cheese-omelet toast. J’avais oublié ce qu’était le pain, j’avais oublié le goût du fromage rapé (qui n’en a pas vraiment), mais malgrès tout, je n’ai pas l’impression de me régaler. Ma bouche est pâteuse, et ma gorge déjà irritée par la poussière et la pollution.
Welcome back in India...
Me voilà dans l’épaisse couche grise de Calcutta que je voyais de l’avion, divisant le ciel en deux, créant comme un second horizon. Je suis assise dans un restaurant, le même où l’an dernier, j’avais partagé un repas avec mon homme. Cette fois, j’y suis seule. Je n’arrive pas à m’habituer aux bruits qui rebondissent sur ce décor de béton, ni aux mouvements trop rapides qui défilent devant moi. Si le temps paraissait s’être arrêté sur les Andaman, il me donne ici l’impression de tourner en vitesse accélérée. Je suis toujours au rythme de mes îles, de mon Neil, tout glisse sur moi comme si j’étais encore enduite d’huile de noix de coco protectrice.
Je repense à cette fille que j’avais rencontré à Madras il y a quelques mois, je la revois assise seule elle aussi, à une table de restaurant, abasourdie par le monde extérieur, fixant hagarde, trop longtemps, les ventilateurs du plafond. Elle revenait tout juste des Andaman, et elle avait encore de l’eau turquoise dans le fond des yeux. Je comprends aujourd’hui ce qu’elle pouvait alors ressentir.
Entre les Andaman et Calcutta (ou Madras), il y a un fossé. Et si le corps a rejoint le continent, l’esprit, lui, est dans le vide quelque part au milieu.
Je m’attendais à réagir, d’une manière ou d’une autre, mais le changement est peut-être trop brutal, ou mon temps de réaction trop long... je ne fais qu’observer, de loin, cette vie qui m’était redevenue inconnue.
Il y a ici autant de plein qu’il n’y a d’espace là bas, un bruit ici qui a l’intensité du silence de là bas, autant de béton dans mon paysage actuel qu’il n’y avait de belle nature dans mes souvenirs.
Et le soir, quand je regarde le ciel depuis le toit de la guest house, je le trouve sombre et terne. Dans le ciel de Neil, le noir semblait peiner à se frayer un passage entre les nuées d’étoiles.
J’erre dans les rues, souriante, me laissant bousculer par une Inde à laquelle j’avais réussi à échapper. Je souris car elle ne m’atteint pas vraiment, parce qu’elle est brutale mais clémente. Peut-être aussi parce que je me sens plus forte.
Je souris à la profusion des étals, aux couleurs de fruits oubliés, je souris à la vue des bus cabossés et pleins à craquer, ça me donne envie d’en prendre un. Juste pour voir ce que ça fait. Je me régale à voir les menus si riches et variés, mais l’eau ne me vient pas à la bouche.
Tout me surprend, m’amuse, mais rien ne me touche... sauf quand je croise quelqu’un avec un tee shirt de couleur vive avec des cocotiers imprimés... Andaman and Nicobar Islands.... le temps s’arrête, les bruits et les mouvements disparaissent pour laisser place aux images fraîches de mes souvenirs...
On se reconnait entre nous... le clan des amoureux des Andaman... ceux qui ont le regard pétillant mais un peu perdu, le teint coloré mais qui commence à se ternir. Ceux qui ont des trous à leurs vêtements et des piqûres infectées de sunflies sur la peau, ceux qui sont mal coiffés, mal rasés, ceux qui rêvent de poisson grillé sur la plage et de nuits dans un hamac. Le temps d’un court instant, on s’évade un peu...
Puis Calcutta réapparaît, les chauffeurs de rickshaws se remettent à courir pieds nus sur le goudron brûlant pour tirer leur charette, les enfants reprennent leur match de cricket dans les décombres, les klaxons résonnent de plus belle, la chaleur s’abat de nouveau, laissant derrière moi mes illusions de brise salvatrice. Mais mon sourire reste accroché à mon visage, comme les étoiles le sont dans le fond de mon regard quand je pense à elle, à mon aile, à mon Neil.
Tout a changé autour de moi, mais pas encore à l’intérieur. Comme si mon corps se mettait machinalement en mouvement, pour aller affronter la longue file d’attente à la poste, dans la recherche fastidieuse du bon bus, dans les allées encombrées du marché...
Je suis à Calcutta, car je dois y être physiquement. C’est là que se profile la dernière courbe de ce voyage qui s’achèvera bientôt. Déjà. Après demain, un nouvel avion m’emmènera plus loin encore. Loin de mon île, et loin de l’Inde qui m’accueille depuis cinq mois. De nouveau, je vais changer de décor, de couleurs, de sons. Où sera mon esprit quand mon corps atterrira à Bangkok?