Varanasi, le 7 janvier 2007
Bénarès, chère Bénarès...
Je ne veux pas de bateau, je ne veux pas de hashish, ni de soie; je ne veux pas qu’on me coupe les cheveux ni qu’on me masse le crâne; je ne veux pas faire de yoga, de puja*, de tabla*....
Bénarès, ce sont tes rues sinueuses que je veux, ton énergie vibrante, ta foule animée et fourmillante; tes couleurs vives, tes odeurs d’encens et de bougie, tes musiques envoûtantes et ton reflet orangé dans le Gange.
Tu es tout cela en même temps, et bien plus encore. Tu es vie et mort, tu es lumière et ténèbres, folie et sagesse, tu es le beurre, l’argent du beurre, la crémière et la tartine grillée... est-il nécessaire de savoir ce que je viens chercher en ton sein, quand je suis finalement sûre de le trouver?
Je découvre l’Inde un peu plus chaque jour quand j’erre sans but dans tes ruelles, quand je reste assise sur les marches des ghats à contempler le Gange et toute la vie qui s’y plonge avec ferveur.
Tu es pleine de mystères, tu caches de précieux trésors dans tes labyrinthes de rues étroites, et c’est en se perdant, en quittant les cartes et en te laissant nous guider que tu nous les révèles. Dans les yeux clos et méditatifs d’un vieux saddhu à l’entrée d’un des milliers de temples que tu abrites, d’où émanent une musique douce et parfumée; dans les saris humides qui pendent des toits et dont les couleurs vives et fraîches séchent au vent léger; dans le rire éclatant d’un gamin qui tente en vain de reprendre son cerf volant emmêlé dans la toile de fils électriques; dans les pas lourds et assurés d’un taureau imposant auquel certains cèdent le passage par respect, d’autres par crainte..
La vie y est tantôt paisible, tantôt furieuse; on s’y sent parfois seul en sillonnant de vieilles ruelles pavées, escarpées, ne voyant que quelques visages cachés derrière d’étroites fenêtres, butant contre des murs qui se referment soudainement sur une superbe porte en bois à la peinture écaillée, aux sculptures fines et tortueuses. J’aime y errer et m’y perdre, m’abandonner aux chemins que tu m’ouvres; une solitude confiante, à ta merci...
Puis une bifurcation mène vers une rue un peu plus large, accessible aux chariots ou au cyclo- rickshaws qui alimenteront les quelques shops, les fabriques de kurtas (tuniques longues brodées), les vendeurs de samosas.... une rue qui s’élargit est un espace libre qui se remplit; la nature a horreur du vide, et l’Inde aussi. Alors en s’approchant des axes plus larges, on replonge progressivement dans l’Inde furieuse... celle qui hurle et klaxonne, bouscule et tire la manche, celle où chaque être humain revendique sa place et fait savoir avec les moyens à sa disposition qu’il ne la cédera que pour prendre celle de quelqu’un d’autre; l’Inde qui pique, attaque, surprend encore en encore... les rues deviennent une jungle sauvage, le lieu d’une cohabitation désorganisée d’hommes, de roues et de moteurs, de vaches placides et de chiens ronflants, de vieillards fatigués ou de jeunes enfants nerveux. Des milliers de mouvements et de bruits se fondent ensemble dans un flot ininterrompu de chair et de mécanique.
Mes si tes artères sont parfois bouchées, il te reste tes ghats pour respirer. En sortant de tes ruelles étroites, on débouche sur un espace que la brume rend encore plus infini. Le Gange se déroule au pied de tes marches, large et paisible, et sépare ton grouillement intense de l’autre rive vaste et déserte, celle qui était autrefois bannie car on y envoyait les lépreux et les pestiférés. En arrivant sur tes ghats, on respire. Certes, on respire les relents d’eau sale ou de savon, les fumées d’encens ou de bûchers, les odeurs chaudes et fortes des buffles ou celles fines et délicates des saris qui sèchent. Après les heures calmes de la nuit et de l’aurore, les ghats s’animent et l’Inde entière se concentre sur les marches, dans toutes ses contradictions, dans tous ses extrêmes. Les saints hommes cotoient les plus vils, et pendant que les uns récitent des mantras avec ferveur, les autres se pervertissent et vendraient leur âme au diable pour de l’argent. La pureté des gestes des pélerins se mélange à la vulgarité d’un regard, à la grossierté d’une parole; la délicatesse est entachée d’éructations et de crachats, la beauté fine et subtile se dévoile sur les tas d’ordures et d’excréments, les couleurs éblouissantes éclatent avec provocation sur les murs noircis de fumée....
Bénarès... tu es tout, et son contraire... tu es le touriste japonnais, les yeux derrière un objectif et la bouche derrière un masque; tu es l’enfant pieds nus au regard faussement pathétique qui ment sur sa condition d’orphelin; tu es l’agori aux pouvoirs étranges qui mange la chair des cadavres qui flottent parfois; tu es la femme de la ruelle voisine qui se baigne comme tous les jours, résignée aux objectifs braqués sur elle en permanence; tu es le dhobi wallah qui frappe un linge sale contre une pierre boueuse et le trempe dans les eaux polluées du Gange, avant de le ressortir d’une blancheur miraculeusement immaculée; tu es l’hindou d’Inde du sud en train de réaliser avec émotions le pélerinage de sa vie; tu es le néo-baba israélien posté à longueur de journée sur une marche à côté d’un chai shop le pétard à la bouche et les mains sur une peau de tabla, qui n’a plus la moindre émotion et qui ne réalise de toute façon plus grand chose; tu es le jeune joueur de cricket ou le crack du cerf-volant qui veut montrer son talent au monde entier ; tu vends des cartes postales floues aux couleurs passées, des massages de la tête ou des coupes de cheveux, des petites coupoles en feuille séchée remplies de fleurs et d’une bougie que l’on dépose en offrande, du chai dans des bols en terre cuite jetables, des bâtons ou pâtes d’encens fumeux et odorant, du hashish ou de l’herbe, des promenades en barque, des bijoux en perles de verre ou bois de santal, des casses têtes en fil de fer; on peut acheter une prière, le sourire d’un enfant, la photo d’un sadhu, ou les détails de son avenir mais j’ai cherché... j’ai cherché longtemps et partout, on ne peut vraiment pas acheter la paix. On ne peut pas s’offrir le luxe de se sentir tranquille ou de passer inaperçu, on ne peut pas s’isoler des harcèlements incessants; on peut juste essayer de ne plus les entendre. Et après une semaine, si j’ai la sensation de flotter sur les ghats, les agressions de tout ordre elles, ne cessent pas. Il m’est impossible de rester plus de cinq minutes assise seule sur les marches même éloignées du ghat principal. Ils se foutent pas mal que je sois en train de lire ou d’écrire, ils ont toujours rapidement, les uns après les autres, quelque chose de fondamental à me communiquer, quelque chose qui ne peut pas attendre. Un hash de meilleure qualité, un bateau pas cher juste pour moi, une famille nombreuse à nourrir ou un enfant à l’hôpital. Il m’est impossible de préserver mon espace personnel plus de quelques minutes, même en feignant une intense activité ou une totale ignorance... la raison est la même que pour les rues qui s’élargissent: l’Inde a horreur du vide, et la notion d’espace personnel n’existe qu’entre les murs clos d’une chambre de guest house.
Se promener sur les ghats est un parcours alternant quelques minutes de sérennité et de longues heures de négations.... no boat, no silk, no post cards, no change money, no hashish, no massage... no problem.
Mais de temps en temps, je pose mon cul sur une marche en réalisant brusquement là où je suis... je suis à Bénarès, je suis chez Toi, et c’est le Gange qui coule à mes pieds. Merde... j’ai le Gange à mes pieds... quand même... voilà un an que je voyage, un an que je ne fais que passer de ville en ville et découvrir de nouveaux horizons, à déballer mon sac en étant prête à repartir. Ce qui m’a fait rêver depuis des années est devenu mon quotidien, je me suis habituée à évoluer dans des milieux hostiles ou magiques, à trouver ma place dans un environnement étrange et étranger, mais il m’arrive encore souvent de reprendre conscience un instant de là où je suis, de revoir les choses comme si je les découvrais pour la première fois. Je m’étonne de voir deux hommes regarder la télé sur une barque au milieu du Gange, je m’insurge contre ce jeune employé de la guest qui m’a sauté dessus en essayant de m’embrasser, je souris en observant le coach de pigeons qui fait envoler ses bêtes en criant et en agitant un bout de tissu pour leur faire faire de l’exercice... il y a des choses qui ne me surprennent plus, des comportements que j’ai fini par comprendre, mais je suis heureuse d’être encore étonnée chaque jour par une situation, une attitude, une nouveauté que je découvre.
Et je suis heureuse, depuis que je suis ici, de regarder tous les jours le Gange avec la même fascination, en faisant résonner son nom magique dans ma tête de gamine rêveuse.
Le Gange, où les vivants et les morts se partagent l’eau, où les hommes et les dieux se partagent la terre, et où les cerf-volants poursuivent les oiseaux dans le ciel.
Le Gange, dont j’ai tellement rêvé que je continue à en rêver en me trouvant devant.
Je suis à Bénarès, et le temps passe trop vite....
*
Puja: rituel de prière hindoue
Tabla: percussions indiennes
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