Les bronzés aux Andaman
2 mars 07
5h30. Roland, le suisse de la hutte numéro 2, est déjà en pleine méditation. Ses bras détendus reposent sur ses genoux, ses cheveux longs et fins tombent de part et d’autre de son visage et recouvrent en partie son torse dénudé. Il n’est vêtu que d’un dhoti* orange passé et de quelques colliers de perles en bois de santal autour du cou. Ses yeux sont clos et son visage paisible, il se fond harmonieusement dans l’atmosphère encore subtile qui règne sous les cocotiers du Tango. Quand Roland se déplace de sa hutte jusqu’à sa table préférée pour le petit déjeuner, on ne l’entend pas, on dirait que ses pieds glissent en silence sur le sol. Tous les matins, Roland s’installe et attends son porridge sans sucre et son thé sans lait en écrivant son journal. Roland est serviable et discret, il sourit même quand, après 3 semaines au même endroit, il arrive encore que son porridge soit sucré. Il y a toujours une petite place à sa table, en tout cas avant que les israéliens n’envahissent la hutte-restaurant.
Les premiers tombent de leur hamac vers 8h. Ils ont investi deux huttes, mais sont 8 à partager les emplacements. C’est moins cher comme ça. Ils se lèvent doucement, et filent vers les toilettes. Je le sais, car ma hutte est tout près et que même en allant pisser, ils sont pas discrets. Le petit déjeuner a l’air d’être un repas important pour eux, car ils y passent une bonne partie de la journée. Ils investissent les lieux avec leur chillum* et leur nécéssaire à tricoter, des livres en hébreu qui restent toujours clos sur le coin de la table. Le petit trapu frisé a l’air d’être le caïd, il sort son chillum de la poche et démarre le rituel qui durera toute la journée. Il commence par préparer son mélange. Une clope, Gold Flake small size, et du charas* des montagnes qu’il a dû acheter directement là bas. Ou via le réseau inter-israéliens. Le contenu de la cigarette est vidé dans le mix bowl en noix de coco, puis les miettes de hashish y sont mélangées, avec trois doigts de la main droite, minutieusement. Il inspecte la propreté de sa pipe, passe machinalement un petit coup de chiffon avant d’enfourner le mélange dans le foyer. Et puis parce que c’est un chillum et pas une pipe ordinaire, il recouvre avec soin le “bec” avec un bout de tissu. C’est pour éviter d’aspirer le tabac. Bien vu. Pendant la préparation du chillum, les autres sont affalés sur les chaises en plastique, en train de tricoter des champignons hallucinogènes porte briquet. Avec un poche secrète, si c’est comme ceux qu’on trouve à Goa, me précise ma voisine Nathalia du Danemark. J’ai devant moi, à cette grande table tous les matins, l’image en plusieurs exemplaires de l’israélien-voyageur type qui alimente les conversations des autres voyageurs. Ce type de voyageur là ne sourit qu’à ses semblables, ne dit ni bonjour ni merci, se sent partout un peu trop chez lui et fume à longueur de journée. Et tricote des champis de toutes les couleurs.
Martin et Anna, eux, ils s’en foutent. Ils s’aiment, et quoi qu’il arrive, cette île est déserte pour eux. Ce sont mes voisins de hutte, mais eux ils ont la vue sur l’océan. C’est pour ça qu’ils ferment jamais la bâche plastique bleue qui sert de porte. Comme ça, ils regardent le soleil se lever tous les matins, allongés l’un contre l’autre. Ils aiment aller à la plage pour se baigner et faire un peu de plongée, mais pas quand il fait trop chaud. Alors ils y vont le matin de bonne heure, et après ils reviennent à la guest. Martin joue un peu de guitare ou reprend le ponçage de son mix bowl, pendant qu’Anna fabrique des bijoux avec les coquillages qu’elle a ramassé. Mais même quand ils se parlent pas, leur silence est plein d’amour. Parfois, leur sourire inaltérable me remplit encore plus de cafard que le non sourire des israéliens. Faut dire, je suis coincée entre eux et un couple de russes tout aussi touchants de bonheur. Je finis pas fermer ma bâche à moi, et à trouver ma hutte bien trop grande pour moi seule... il y a beaucoup de couples, qui viennent se faire un séjour romantique sur l’île... la plage de sable blanc, le vent dans les manguiers, le poisson grillé en tête à tête, l’huile de noix de coco à appliquer sur le corps à cause de ce traître de soleil...
Pour Michel et Fabienne * de Toulon, la cinquantaine, ce petit voyage en couple est une nouvelle occasion de se se créer des souvenirs à se remémorer à l’apéro, et de claquer les économies dans le rhum local. Michel, pendant que Fabienne se débrouille seule avec son huile de coco, il l’attend au bar avec une bière. Les israéliens sont encore au petit dèj. Le matin, avant la bière, ils vont faire un peu de plongée, mais y’a rien à faire, la plongée c’est comme le rhum. En Martinique, c’était mieux. Hein qu’c’était mieux? Là-bas, c’était quequchose, hein qu’c’était quequchose? Mais pour eux, c’est bientôt fini, et Fabienne n’est pas fâchée de retrouver son chez soi, et enfin du pastis à l’apéro.
C’est pas comme le couple suédois de 73 ans qui surveille de près son régime. Regate est diabétique, elle rigole en disant que c’est pas toujours évident de garder son insuline aux températures de conservation, en Inde. Ici, le frigo est réglé sur 22 degrés... quand ils ont besoin de quelque chose du marché, ils font appeler un rickshaw pour venir les chercher, mais on est aussi plusieurs à leur proposer de leur ramener ce qu’il leur faut quand on fait le trajet. C’est un peu nos grands parents, ici. Ils ont une sagesse pudique et discrète; ils ont le sourire généreux et le visage paisible de ceux qui profitent de l’instant qui leur appartient. Ce matin, pour le petit déjeuner, ils étaient coincés entre la table des israéliens et celle de Jenny et son mec dont je n’ai jamais réussi à comprendre le prénom. Pourtant il parle français, mais pour qu’il articule, il faut s’adresser à lui de bonne heure. Avant le premier chillum des israéliens. Et au milieu de toute cette jeunesse barbue et comateuse, notre couple de retraités ouvre comme une brêche de fraîcheur, en buvant paisiblement le thé avec un nuage de lait. Un cumulus de lait.
Jenny est suédoise aussi, je l’ai rencontrée au Rajasthan et je l’ai retrouvée par hasard ici il y a quelques jours. Je suis toujours admirative de voir à quel point le voyage fait se rencontrer des gens qui dans leur pays ne se croiseraient jamais... Regate, 73 ans, propre comme un sou neuf dans sa tunique blanche, écoute avec attention les histoires de Jenny, 24 ans, petite et menue, le visage couvert de piercings et ses cheveux blonds ras. Elle porte toujours les mêmes loques noires qui lui servaient déjà de vêtements au mois de novembre dernier. Mais elles papotent toutes les deux, peut être de la Suède, peut être pas.
Jenny et son mec sont installés dans des hamacs sur la plage. Ils mangent des fruits et du poisson qu’ils achètent au marché et font griller sur la plage. Et sinon, ils fument. Et ils vendent du hashish à qui en veut. Ça vaut le coup, ça se vend super cher sur les Andaman.
Quand Sandrine et Tommy* voient ça, ils sont outrés. Sandrine, ça fait longtemps qu’elle vient en Inde. Elle fait du buisness, des bijoux, des foulards, des conneries comme ça, comme tout le monde. Elle sait parler hindi, elle raffole de la cuisine indienne, et elle sait, elle, comment on doit se comporter en Inde. Sandrine, elle comprend pas que des nanas soient seins nus sur la plage. Si on l’écoutait, il faudrait se baigner en sari. Je me demande ce qu’elle pense du suédois sexagénaire (encore un suédois) qui depuis un mois, travaille son bronzage intégral avec un professionnalisme étonnant...
Il s’installe tous les matins vers 9h30 sur la plage, au niveau de la pointe. C’est là qu’il y a le maximum de temps d’exposition. Il s’est assemblé un petit monticule de sable, en calculant la pente par rapport à l’angle des rayons du soleil. Ça fait comme un cône de sable, sur lequel il se déplace au fur et à mesure que le soleil tourne. Une demie heure d’un côté, une demi heure de l’autre. De temps en temps, il se lève, puis ramasse son masque et son tuba et va rafraîchir ses testicules. Quand il se baisse, vue de derrière, on constate deux petites zones blanches sous les fesses, qui démontrent que le calcul de son angle n’était pas vraiment exact..Quel spectacle pour la faune marine qui doit constater avec effroi les dégâts de la vieillesse sur un corps humain, de la même manière que nous constatons les dégâts d’un tsunami sur les coraux. A chacun sa catastrophe naturelle.
C’est sûr que pour moi personellement, je préfere me rincer l’oeil sur les corps musclés et délicieusement hâlés de ces deux surfeurs portuguais qui viennent de débarquer sur l’île. Autant de neurones que leur planche, mais de loin dans les vagues, le spectacle est assez agréable. Ils viennent de Havelock, l’île d’à côté, celle qui à ce que j’en ai entendu se rapproche de tout ce qui me fait fuir Goa. Ils aiment Havelock, et ils aiment Goa. D’ailleurs ils y retournent après les Andaman. En découvrant la plage numéro 1, la plus belle de l’île, ils ont tout de suite pensé que ça serait un endroit idéal pour la full moon party, on pourrait bien caser 2 à 3000 personnes avec de la transe à donf. Je les ai regardé avec un petit sourire, en leur disant que ça serait top-super-génial si en plus on pouvait avoir du yop. Et ils sont retournés jouer dans les vagues, comme n’importe quel surfeur privé de son cerveau. Euh, de sa planche pardon.
Il y en a, du beau monde, sur Neil Island.... et ce n’est pas tout; je pourrais vous parler de Miguel et sa petite famille, ils ont fêté l’anniversaire du premier il y a quelques jours. Le deuxième ne naîtra que d’ici quelques mois. Emilie et David, de Narbonne, qui ont presque hâte de rentrer pour commencer les préparatifs de leur mariage en Grèce; José, d’Espagne, qui aime jouer de la guitare mais pas trop fort; l’anglaise arrivée aujourd’hui, déjà pleine de coups de soleil...
La population touristique de l’île est un peu de tous les types qu’on peut trouver sur les routes en Inde. Un échantillon de chaque genre d’individu, sur une île déserte, il ne manque plus que les caméras, et on peut faire exploser l’audience de Koh Lanta...
* dhoti: si vous suivez bien les articles, vous avez déjà lu la définition...
* chillum: pipe en forme de bilboquet, mais c’est pas une petite balle qu’on doit mettre dedans.
* charas: hash, brun, shit,
* les prénoms sont fictifs, pas pour des raisons de confidentialité mais parce que je connais pas les vrais tout simplement.
* ces prénoms là ne sont pas fictifs. Ils se reconnaîtront plus facilement.