une petite vue de Benares, a ma facon.......
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Calcutta, le 17 février
Il a d’abord effleuré mes pieds avec une incomparable délicatesse, d’un contact léger et respectueux, tout juste suffisant pour me faire sortir de mon état léthargique de matin trop… matinal.. j’ai ouvert les yeux sur son visage souriant, un de ces visages débordant de bienveillance qui nous rassure instantanément sur la nature humaine.
A ce moment là, je n’ai pensé à qu’à m’éveiller sur une journée qui ne pouvait s’annoncer que comme merveilleuse.
Le train avait déjà bien ralenti, et que cet homme souriant me dise que la gare d’Howrah était toute proche ne m’a pas surpris. Comme à son habitude, le soleil est déjà là, fiché dans un ciel un peu moins bleu à mesure que nous pénétrons dans la pollution de Calcutta.
Pas fâchée d’avoir quitté Bénarès, et surtout de voir ce pénible trajet en train se terminer enfin. C’est la dernière nuit blanche sur une couchette de seconde classe indienne, à affronter le froid des fenêtres qui ne ferment plus, à pester contre ceux qui ronflent plus fort que le train, à affronter les moustiques et les petits cafards qui viennent chatouiller le bout de nez qui dépasse des couvertures, à veiller d’un œil méfiant sur le sac à dos pourtant bien enchaîné….. rares sont les nuits en train qui soient reposantes, surtout entre Bénarès et Calcutta où en plus des cafards de toute espèce, on doit rajouter aux passagers les plus vils et vicieux des voleurs du pays.
C’est essentiellement pour cette raison qu’on préfère toujours, quand on peut choisir, avoir la couchette supérieure. Celle qui a le défaut d’être juste en dessous des néons et des ventilateurs tout poussiéreux, mais dont les avantages sont précieux. En ce qui concerne les détrousseurs de voyageurs, cela rend leur tâche plus difficile car il leur faut escalader les deux couchettes inférieures. Je sais aussi, d’expérience douloureuse, que cela ne les arrête pas pour autant. L’an dernier, un de ces as a réussi à alléger mon sac photo d’un objectif et de mon ipod, alors que je dormais la tête dessus.
Enfin bref, tout ça pour dire que je me suis presque interdit de dormir cette nuit, pour avoir le bonheur d’ouvrir les yeux sur un nouveau jour ensoleillé, et avec un contenu de sac inchangé sous ma tête.
L’approche d’une grande gare traîne toujours en longueur. Le train ralentit, s’arrête, se remet en route et s’arrête de nouveau, et ça dure…. Quand on connaît le type de régulation du trafic qui prime dans ce pays, que cela soit sur les routes, les rails ou même le trafic aérien, on ne s’en étonne plus, alors ce matin, ça ne m’a pas étonné.
Largement le temps d’aller faire un dernier tour aux toilettes, d’autant que je me retiens depuis au moins deux bonnes heures…. hors de question de laisser mon sac photo sans surveillance pour une pause pipi pendant que toute la voiture est endormie.
Mais là, tous ces gens assis en attendant calmement l’arrivée en gare, Gil affairé à replier les couvertures, je peux enfin m’absenter un court instant.
Je ne sais pas bien pourquoi j’ai besoin de mettre la main sur mon sac en revenant. Probablement pour y chercher quelque chose, je ne sais pas et je n’ai pas le temps de m’en inquiéter. Ce qui m’inquiète vraiment, c’est que le sac n’est plus à sa place, à côté des deux châles qui m’avaient servi de couverture. Tout va très vite…. Je jette un œil sur la couchette de Gil, sur ma couchette, sur celles du bas où trois indiens sont tranquillement assis et regardent par la fenêtre, puis mon regard revient sur ma couchette, et l’emplacement désespérément vide qui ne devrait vraiment pas l’être. Vraiment pas.
Je ne sais pas si c’est à ce moment là que je cède à la panique. Ou juste après avoir croisé le regard de Gil, et dans lequel je comprend bien qu’il n’y a là aucune plaisanterie de mauvais goût de sa part.
Je me jette par terre, écarte les jambes des autres passagers qui ne comprennent pas encore ce qui se passe, j’inspecte les dessous des couchettes, mais n’y vois rien d’autre que papiers et poussières ; pas de sac photo. Plus de sac photo. Il faut se rendre à l’évidence….
La moitié du wagon me regarde avec des yeux écarquillés. Certains ont commencé à comprendre, et ils me dévisagent tous, voyant en moi et dans ma scène de scandale mélancolique une distraction rare. Pas un, bien entendu, ne s’inquiète de quoi que ce soit, ni ne me propose un quelconque soutien.
Sûr, il n’y a pas grand chose à faire….. je le réalise tout à fait quand Gil revient avec deux policiers déguisés d’un uniforme caca d’oie et d’un air faussement autoritaire.
Ils me regardent du coin de l’œil, simulant maladroitement une compassion dont ils ne savent rien, et se gardant bien de m’adresser la parole, de peur, très certainement, que j’imagine qu’ils puissent me venir en aide.
On dit qu’un homme averti en vaut deux. Je ne pense pas me tromper en affirmant qu’une femme avertie en vaut un peu plus encore. A nous deux, nous étions donc toute une bande à nous méfier de ces voleurs qui écument les rails comme on se méfie de l’eau qui dort. En ne dormant pas.
Rajoutons à cela une bonne dizaine de policiers qui, bien qu’incompétents et corrompus, font acte de présence dans le train.
Et c’est un ridicule petit crétin d’indien qui m’a eue. Juste avec un sourire, ce qui aurait dû pourtant me mettre la puce à l’oreille. On ne sourit pas sans une raison valable, ici.
Je m’en veux d’avoir baissé la garde, j’en veux à ces cons de policiers qui sont de plus en plus nombreux pour assister à la scène, que certains d’ailleurs trouvent drôle, et qui en plus se font un plaisir de me reprocher de ne pas avoir cadenassé mon sac photo…. J’en veux à ce fichu voleur, même si je ne peux m’empêcher d’avoir un brin d’admiration pour sa prouesse. Je lui en veux parce que son bonheur doit être proportionnel à mon malheur ; je lui en veux parce qu’il n’a pas idée de la valeur de ce qu’il a maintenant entre les mains, et que mon pauvre D700 et tous les autres habitants de ce sac, seront revendus à la sauvette à de parfaits ignorants pour quelques milliers de roupies;
J’en veux à ce pays entier et les premiers chauffeurs de taxis de la sortie de la gare qui osent m’approcher en font brutalement l’expérience. Oui, je les mets tous dans le même sac ; ils n’avaient qu’à pas me prendre le mien.
Les heures qui suivent sont remplies de vide. Je voudrais que tout s’arrête, à quoi bon continuer. Je n’ai plus ni faim ni soif, je n’ai plus sommeil non plus, je n’ai qu’un goût amer dans la bouche, et une énorme boule dans la gorge qui ne cesse de faire remonter les larmes.
Moi qui doutais de m’être engagée dans la bonne voie, d’avoir vraiment la force et le courage de vivre ma passion de la photo, voilà qu’on m’enlève ce qui me faisait tenir….. oui, c’est matériel, mais quand on a investi autant d’argent, et bien on persiste…. Mais maintenant…. Est-ce le signe que c’est le moment pour arrêter ? est-ce que j’aurais le courage de tenir une année de plus à travailler comme réceptionniste pour me racheter mon matériel ? si toutefois j’arrive à trouver un travail…..
C’est que là, j’ai l’impression de m’être fait voler bien plus qu’un sac, et que le peu de confiance en moi qu’il me restait est parti avec ; j’ai bien peur que malgré tout l’or du monde, j’ai bien du mal à la racheter.
15 février 09
Bénarès
Difficile de refaire surface après tant d’absence.
Je n’ose pas regarder de quand date le dernier article, je risquerais de culpabiliser encore plus, ce qui n’est certainement pas ce qu’il me faut en ce moment.
Pourtant, j’ai souvent commencé à écrire des textes, quelques lignes, quelques mots, mais rien qui ne m’ait inspiré davantage… étrange, dans un pays où la moindre banale scène de rue peut devenir un sujet de roman.
Une phrase de Brel que j'aime beaucoup m'a presque persuadee de ne rien ecrire.....
" Il y a des moments où il vaut mieux être honnêtes vis à vis des gens plutôt que de vouloir leur faire plaisir".....
mais pourtant.... allez.... un petit effort, et apres 5 jours de reflexion, je me decide a finalement mettre en ligne les derniers essais, pas tres fructueux, mais je vous laisserai en juger de vous meme....
apres tout, moi maintenant, je ne pense plus qu'a une assiette de cassoulet.
le reste m'indiffere......
9 février 09
Bénarès
La dernière ligne droite est désormais entamée. Comme pour le voyage précédent, Bénarès marque à la fois le point culminant du périple, et aussi, et par conséquent, le début de la chute vertigineuse qui précipite vers le retour.
Ville capitale, pour une étape ultime et cruciale… la ville de tous les excès, ceux qui sont enfin permis après tant d’abstinence forcée, et ceux que l’on fait en prévision des temps moins généreux à venir….
Alors on se gave… on se gave de chai et de pommes de terre sautées, on se gave de chants et d’épices, de cymbales qui résonnent et de bougies qui scintillent, de fleurs qui flottent, de déchets qui pourrissent, de pavés qui glissent ; on se gave du meilleur et du pire sans distinction car à vrai dire, on se laisse gaver….
On se laisse faire car on sait, d’expérience, qu’il ne restera après digestion, décoction, macération, qu’un souvenir suave et doré….. l’essence même de l’Inde…
Pas une minute à perdre pour reprendre possession des lieux ; tout nous apparaît si familier qu’il nous semble n’avoir jamais quitté les ruelles encombrées de la vieille ville, on y retrouve les vendeurs qui ont gardé la même position sur le pas de leur échoppe, les peintures murales qui sont à peine plus écaillées, les vaches qui continuent inlassablement leurs tournées alimentaires de porte en porte, les enfants qui ont si peu grandi…
Notre table est prête. Surplombant de quelques dizaines de centimètres l’animation du quartier, sous le sourire charmeur et bienveillant de notre ami et hôte Ram, s’y asseoir c’est appuyer sur un bouton Reset à la mode indienne…. Etre si connecté à la vie qu’on ne l’est plus du temps.
Ça ne durera pas. Je le sais et j’en profite, avant que mes cauchemars ne reviennent me poursuivre éveillée, de toute cette réalité que je n’ai pas encore envie de voir en face, et qui se rapproche pourtant dangereusement.
Pour un instant, quelques heures, quelques jours tout au plus, je mets de côté mes recherches d’emploi et mes projets photo, mes doutes et toutes ces questions qui me hantent et qui restent désespérément sans réponse.
Et puis j’ai envie de quitter l’Inde aussi, un peu. Cette Inde que l’on vient de traverser de part en part, et qui me fait de plus en plus peur…. Cette Inde réelle que l’on lit dans les journaux au quotidien, cruelle et inhumaine, qui cache si bien son jeu quand on ne veut pas la voir ; ce pays où un couple est arrêté pour s’être échangé un baiser dans le métro, où une femme se fait battre pour être allée dans un pub avec ses amis, où un bébé se fait tremper dans de l’huile bouillante sur le conseil d’un prêtre (devant les yeux ébahis et désinvoltes des journalistes), où les intouchables sont encore brûlés vifs pour avoir emprunté un chemin ou être rentrés dans un temple…
Si on vous dit que tout cela n’existe plus…. Que les castes ont disparu, et que d’ailleurs, des dalits (intouchables) ont aujourd’hui des postes importants dans le gouvernement…. Demandez à cette ministre d’état qui a, sans le vouloir, déclanché des émeutes après être rentrée faire sa prière au temple… et qui encore, s’est platement excusée devant le prêtre alors qu’il se mettait à faire les rituels de purification suite à son passage…
Il y en a plein, des histoires comme ça. On en trouve tous les jours dans le journal même si c’est rarement en première page, sur laquelle on lira plus facilement l’histoire d’un gamin né aux US, mais indien d’origine, ayant gagné le concours d’orthographe du Massachusetts.
Pour mes derniers jours, j’essaie d’occulter les horreurs des articles de journaux, pour retrouver la naïveté de la voyageuse émerveillée et amusée par ce qu’elle découvre….
Bénarès, si on le veut, peut devenir l’Inde des cartes postales et des brochures d’agences de voyage, et pour beaucoup, elle ne laissera qu’un simple souvenir d’encens, de percussions et de prières offertes au Gange, une Inde spirituelle et colorée, plongée dans une telle ferveur qu’elle sait en faire oublier son côté misérable et inhumain…
Le 6 décembre
Baisse de tension
Je suis crevée. Crevée au point de rêver d'un dimanche matin lillois, un de ces dimanches de décembre où l'on ait qu'une seule envie : rester blotti dans les couvertures et attendre que le soleil ne vienne taper dans les carreaux pour réchauffer un peu la pièce. Attendre parfois bien longtemps... et à défaut, replonger dans le sommeil.
Puis se préparer un petit café, l'écouter couler doucement en regardant par la fenêtre, encore enroulé dans la couverture, la vie qui peine à s'animer, les vitres des voitures blanchies par le froid et les trottoirs glissants sur lesquels quelques rares piétons emmitouflés se risquent avec prudence.
Je rêve d'un dimanche matin comme celui là, emprunt de calme, où tout semble réuni pour en faire un vrai jour de repos comme il n'en existe pas ici....
Est-ce que j'avais une nouvelle fois oublié à quel point l'Inde peut se révéler exténuante ? ou plus probable, est-ce que je ne traînerais pas encore la fatigue du Bangladesh ?
Chose sûre, depuis que l'on a repassé la frontière, notre séjour en Inde ne nous a laissé que peu de répit.
Quelques jours à Calcutta, à peine le temps de satisfaire nos papilles de saveurs oubliées et de photographier les rickshaws*, et nous reprenions la route en direction de Puri, à une nuit de train de là. En trois jours de temps, nous avons sillonné le village de pêcheurs et la plage avant de reprendre le train pour Madras.
Et cela ne fait que commencer... le ton des trois prochains mois est donné.
Il faut dire qu'on a du travail. Aussi bien pour Gil que moi-même, ce voyage en Inde est inscrit comme le dernier pour achever nos projets en cours. Lui les chats, moi les enfants et les écoliers. Et voilà que pour se « détendre » et sortir de nos sujets respectifs, nous avons entrepris de faire un livre ensemble sur les vaches. Les vaches sacrées, bien sûr. Vaste projet, dans un si vaste pays....
Et pour rajouter un peu de difficulté, depuis le début du voyage, nous faisons régulièrement des petits reportages sur des sujets divers, que l'on poste sur des forums photos.**
Des sujets qui n'ont encore une fois rien à voir avec nos sujets principaux.
C'est sûr, c'est intéressant et formateur d'essayer de construire un reportage complet et de le soumettre aux critiques avisées de professionnels et d'amateurs passionnés, mais ça rajoute encore du travail dans un emploi du temps qui ne nous laisse plus de place pour le repos...
Voilà une bonne dizaine de jours que nous sommes revenus en Inde, et je n'ai pas encore eu le temps d'écrire. Je m'étais dit que j'aurais bien l'opportunité pendant les 25 heures de train qui nous ont amenées à Madras, mais là aussi, la fatigue m'a scotchée à ma couchette sans pour autant réussir à y trouver un sommeil récupérateur.
Qui pourrait bien récupérer dans un train en Inde..
Et bien que contente de retrouver mes repères à Madras, mon état m'a un peu gâché le plaisir ... trop fatiguée pour profiter de l'ambiance du petit marché que j'aime tant, et des retrouvailles avec des vendeurs familiers, les pas trop lourds pour pouvoir apprécier la promenade sur la plage et la convivialité des lieux ; je n'ai qu'une seule envie.... M'allonger sur mon lit et fermer les yeux....
* le dernier bastion des rickshaws tirés par des hommes à pieds se trouve à Calcutta
** pour ceux que cela intéresse.... Voir les reportages !