Kilis, première halte en Turquie.
26 avril.
voilà maintenant une heure que Mehmet est reparti, et que j'attends impatiemment son retour en gardant
nos sacs, au bord de la route nationale qui mène à Gaziantep.
Les dolmus ne cessent de passer devant moi, klaxonnant, s'attendant sans doute à ce que je grimpe dans
l'un d'entre eux pour rejoindre la ville, mais c'est tout bonnement impossible pour le moment.
Tout, jusque là, s'était pourtant déroulé à merveille, c'en était presque trop facile.
C'est d'ailleurs exactement ce que j'étais en train de me dire, quand, à peine nos pouces levés, une
voiture s'est arrêtée tout à l'heure pour nous emmener. Heureusement que Mehmet a eu la présence d'esprit de vérifier ses poches au moment même où nous déposions nos sacs dans le coffre. Il était
moins une.
Lorsque hier, à la guest house d'Alep, nous avons commencé à nous renseigner sur le trajet le plus
direct et le plus économique pour rejoindre Gaziantep, on nous a promis qu'il serait long et périlleux. Etonnemment, aucun transport public ne fait le trajet entre les deux villes, pourtant pas
si éloignées l'une de l'autre. En quittant Alep ce matin, nous étions donc prêts à notre dose d'aventure, mais jamais nous nous sommes imaginés en arriver là.
Une heure que j'attends. Je ne panique pas encore, mais plus les minutes passent, et plus je réalise
que la situation risque de compromettre grandement mon court séjour en Turquie, et surtout mon retour en France prévu pour vendredi.
Tout, jusque là, était parfait. Trop, sans doute.
Nous avons quitté l'hôtel vers 9h, un bus citadin nous a emmené à la gare routière d'où partent des
minibus pour les localités environnantes, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous nous retrouvions à marcher vers les contrôles douaniers, en file indienne, seuls piétons derrière
des camions de marchandises et des bus de touristes turcs.
Côté syrien, d'abord, puis, quelques kilomètres plus loin, on pouvait voir flotter le drapeau turc au
pied duquel nous attendaient les ultimes formalités.
Un jeune homme a arrêté sa voiture, et, nous voyant souffrir de la chaleur et de la poussière, nous a
proposé de nous emmener jusqu'au poste frontière, puis jusqu'à Kilis, première ville turque, d'où il nous serait aisé de trouver un dolmus pour Gaziantep.
Que demander de plus....
Nous sommes montés dans sa voiture, et avons passé la douane sans difficulté, à son plus grand
bonheur, car ce monsieur nous a avoué ensuite, dans un grand soupir de soulagement, que dans sa voiture étaient ingénieusement planqués une cinquantaine de cartouches de cigarettes, et plusieurs
kilos de thé.
Ca l'a bien aidé, de faire croire aux douaniers qu'il était notre chauffeur depuis Alep.
Et nous, ça nous a épargné des kilomètres à pied, et des négociations à n'en plus finir avec les rares
chauffeurs de taxis qui font la navette.
L'homme en question nous a déposé sur cette route. Là où je suis maintenant.
Gentillement. Rapidement. Sans doute un peu trop vite.
Car quand la seconde voiture s'est proposée pour nous emmener à Gaziantep, nous avons soudain réalisé
qu'il nous manquait sans doute notre bien le plus précieux....
Enfin, pour être tout à fait honnête, Mehmet s'en est rendu compte. Pas moi. Je serais montée dans la
voiture sans même y penser.
Mais je me serais retrouvée bien démunie, en cherchant en vain mon passeport à l'arrivée à l'hôtel de
Gaziantep. J'aurais compris un peu tard qu'il était resté sur le tableau de bord de notre contrebandier, et je ne vois pas bien ce que j'aurais pu faire.
D'ici, la situation n'est pas évidente non plus: on ne connaît bien entendu pas le nom de notre
chauffeur, et avons encore moins en tête la plaque d'immatriculation de sa voiture, ou tout autre élément qui nous aurait permis de retrouver sa trace.
De deux choses l'une.... soit il revient, quand il réalise qu'il a nos passeports dans sa voiture,
soit il ne revient pas...
Je crois dur comme fer à la première option. Je crois que je m'y accroche, parce qu'à ce moment là, il
faut bien s'accrocher à quelque chose. Il va arriver chez lui, et va sans doute se rendre compte de l'oubli, et immédiatement revenir au point où il nous a largué, tout honnête contrebandier
qu'il nous semblait être.
Mais Kilis n'a pas l'air bien grand, et après une demi-heure d'attente, il nous faut penser à une
autre option.
Plan B: je reste là au cas où, et garde les sacs, pendant que Mehmet fait le trajet inverse, retourne
à la frontière pour espérer glaner quelques informations sur l'homme en question, qui nous permettraient de le contacter.
Ca fait une bonne heure maintenant que Mehmet est reparti. La frontière n'est qu'à une dizaine de
kilomètres, et je ne sais pas si le délai qui me paraît exagéremment long est de bonne augure ou non.
Chaque minute me semble interminable, et je reste un oeil scotché à ma montre, et l'autre à mon
portable.
Plus le temps passe, plus je réalise combien ce contretemps risque de pertuber la fin de mon
voyage.
Je n'ai désormais plus aucun espoir de voir réapparaître notre homme. Quand bien même il tombe sur nos
passeports, il doit nous croire bien loin de Kilis, et il y a bien peu de chances qu'il pense à revenir sur notre point de chute.
Je n'arrive pas à me contenter de rester passive au bord de la route, pourtant je n'ai guère d'autre
choix. Alors je cogite... mon vol pour Paris est prévu vendredi. Je suis censée le confirmer demain. Au mieux, si je grimpe dans le premier bus pour Istanbul en arrivant à Gaziantep, j'y serais
demain en fin de matinée. A l'ambassade de France demain après midi, à l'ouverture. Et là.... je me souviens de l'accueil que l'on m'avait réservé il y a deux ans, quand je voulais une
lettre de recommandation pour mon visa indien.* A l'ambassade de France d'Istanbul, on aime pas les voyageurs de passage. Que dire de ceux qui oublient leur passeport en faisant de
l'auto-stop...
Il se feront sans doute un malin plaisir à me faire payer mon inadvertance.
Et même si ce n'est pas le cas, est-ce réellement envisageable d'avoir un duplicata, ou n'importe quel
autre document qui me permettrait de partir comme convenu, avec seulement deux jours de délai?
Je tourne en rond, quelque soit l'angle duquel je regarde la situation, je n'en vois pas d'issue. En
tout cas, je n'ai aucun moyen d'être objective à l'heure qu'il est.
La seule chose qui est vraiment sûre, c'est que si Mehmet revient bredouille, je suis dans la
mouise...
1h30. Une jeune étudiante vient s'installer à mes côtés. Après les traditionnels échanges où elle me
questionne sur ma nationalité, elle me demande comment ça va. 1h30 que je cogite dans mon coin et que je n'ai parlé à personne. Alors je lui réponds que ça va pas fort, parce que j'ai perdu mon
passeport, et que si mon ami ne revient pas avec les infos qui nous permettront de contacter le propriétaire de la voiture qui nous a embarqué entre la Syrie et Kilis, ça risque d'être fort
compliqué pour moi. Elle n'a à priori rien compris, car elle me regarde en souriant, et après un long silence, me relance: Turkia beautiful?
Elle n'a probablement pas compris non plus que brusquement, j'éclate de rire. C'est
nerveux.
1h45. Il y a des écoliers partout. Des petits, en uniforme, comme je les aime. Mais je suis pas
d'humeur pour les photographier. Ni non plus pour d'autres impossibles conversations. Je m'enferme dans mon mutisme, marquant ma volonté d'isolement en enfonçant les écouteurs de mon mp3 dans les
oreilles. Mais sans musique. Je ne voudrais pas manquer un appel de Mehmet. Toujours rien.
2h. Un homme s'adresse à moi. Malgrè mes écouteurs. Il me demande si je suis touriste, comme si cela
n'était pas assez évident. Le genre de bonhomme qui n'inspire pas confiance, et qui ne me regarde pas dans le yeux. Pourtant, on ne peut pas dire que je sois dans une tenue provocatrice, avec ma
large chemise devenue grise et difforme avec le temps.
Il me parle, en turc j'imagine, je ne comprends rien et n'ai franchement pas envie de faire le
moindre effort. Il m'offre une cigarette, que je m'empresse de refuser. Il est insistant, et me rappelle d'autres rencontres turques dont je me serais bien passée lors de mon précédent voyage. Il
s'installe à côté de moi. A une distance trop rapprochée pour être respectueuse.
Je sens qu'il va m'empoisonner la vie. Il ne manquait plus que ça.
C'est là qu'une voiture blanche s'approche, que je n'ai pas vu arriver. Il m'a distraite, et c'est
sans doute la première voiture blanche que je ne n'ai pas repérée de loin depuis 2h. Elle se gare devant moi, et un visage familier ouvre la portière passager avec un sourire triomphal. Mehmet.
Notre cher contrebandier. Nos passeports.....
Un soulagement tel, que je leur aurais presque sauté au cou, à tous les deux.
Je n'en reviens pas... et pourtant, je ne peux pas dire qu'à un seul instant, j'ai cessé d'y croire.
Mais quand même.... Mehmet a dû se battre, et heureusement qu'il est turc, ça a sans aucun doute facilité les choses...
Il a fini par pouvoir accéder au registre, non sans insister, et a repéré les deux noms inscrits au
dessus et en dessous des nôtres.
Et, comme un clin d'oeil du destin, il a rencontré un chauffeur de taxi de Kilis, qui se trouvait être
un ami du frère de notre homme....
On fume ensemble un cigarette qui a un goût de victoire... on ne sait pas bien contre qui ou quoi on a
gagné, mais peu importe. Nous avons nos passeports en main... et après quelques minutes de joie intense, on pointe de nouveau nos pouces vers le ciel, attendant, guère longtemps, qu'un autre
véhicule nous emporte...
* voir article: "lettre au consule"