Vendredi 28 avril, 19h. Je quitte precipitemment l'hotel, en enfournant dans mon sac une robe que
Dany m'a pretee. Je dois encore acheter des bieres, avant de monter dans la chambre 318 de l'hotel ou j'ai rendez vous avec Oil et Kate, que j'ai rencontre dans le fameux bar. Mon depart de Chiang Mai approchant, elles ont decide de ne pas aller travailler pour que l'on puisse aller faire la fete ensemble au Burble, une des boites branchees de la ville. C'est la premiere soiree depuis 3 semaines ou elles ne vont pas bosser, et je suis a la fois tres touchee et tres heureuse de la partager avec elles.
Oil et Kate sont ce que les gens appellent des call girl, des prostituees, des hotesses, sans vouloir enoncer des termes plus crus ou plus grossiers qui circulent ici. Pour moi, ce sont deux femmes genereuses et admirables, que j'ai appris a connaitre et que je vais avoir du mal a quitter sans un pincement au coeur. En arrivant a Chiang Mai, apres les avoir rencontre pour la premiere fois, j'ai eu envie d'en savoir plus. En tant que femme, j'etais intriguee par la facon dont elles vivaient leur metier. Je voulais en savoir plus sur ce qui est present partout ici, et dont personne ne parle. Alors je suis retournee dans ce meme bar, le lendemain, puis le surlendemain, a partager des bieres et des parties de billard... Ce sont deux amies que j'y ai decouvert, derriere leur masque poudre et souriant. C'est de ces amies dont j'ai envie de parler.
Kate et Oil viennent du nord, de Thoeng, a 60kms de Chiang Khong, a la frontiere du Laos. Elles se connaissent depuis l'enfance, et ont toujours ete des amies inseparables. Et pourtant, elles sont toutes les deux differentes, avec leur propre personnalite et leur propre histoire.
Oil a 33 ans. Elle a vecu 15 ans mariee avec un italien qui alternait 3 mois avec elle, et trois mois en Italie. De leur union est ne Nino, qui a aujourd'hui 14 ans, qui est sa grande fierte, "My heart", comme elle dit en me montrant les innombrables photos de lui. Elle l'appelle tous les jours chez sa tante qui s'occupe de lui pendant qu'elle est ici. L'an dernier, sa vie a bascule. Quand elle a appris que son mari etait decede d'un accident, loin d'elle, en Italie. Quand elle a appris au meme moment qu'il etait deja marie, la bas, en Europe. Quand elle a du vendre sa petite librairie pour pouvoir finir de payer la voiture que son mari avait achete, et dont elle n'avait pas le coeur de se separer. En quelques instants, elle a tout perdu. Il lui reste un fils magnifique, au regard sombre et profond, dont elle ne cesse de parler avec les yeux petillants de fierte. Et il lui reste son rire, qu'elle affiche le soir au boulot grace aux nombreuses bieres qu'elle boit, et qu'elle garde la journee grace a une incroyable force de vivre, venat de je ne sais quelles ressources qu'elle va puiser au fond d'elle meme, et au fond du regard de Nino.
Kate, ma tres chere Kate........ Kate est restee 10 ans avec son mari, dans le village de Thoeng, a s'occuper de Nook et Tone, ses enfants aujourd'hui ages de 8 et 5 ans. Elle travaillait dur a vendre a
manger dans la rue, a prendre soin de ses enfants, pendant que son mari etait absent a passer quelques semaines par an avec elle et le reste du temps a Bangkok. Kate a appris que son mari la trompait, et lors de son dernier passage dans le nord il y a 4 mois, elle avais pris sa decision. Elle ne voulait plus de cette vie, meme si elle ne savait pas encore ce qui l'attendait.
A deux, on est plus fort. Et elles etaient deux, a avoir besoin d'argent pour elever leurs enfants. C'est comme ca qu'elles sont arrivees a Chiang Mai il y a un peu plus de 2 mois, et se sont installees dans une chambre d'hotel a 100 bahts (2 euros), dans une rue ou sont concentres la plupart des bars ou les touristes viennent depenser leur argent.
Des mon deuxieme soit de presence au bar, une relation de confiance s'est installee entre nous. Peut etre qu'elles ont envie de changer leur quotidien, autant que moi j'ai envie de partager le leur. On a commence par se donner rendez-vous au parc, ou elles vont jouer de temps en temps au badmington. Premiere rencontre en dehors du bar, premier vrai moment que je passe avc elles, ou on va pouvoir discuter et rire sans etre derangees par des clients en quete de chair fraiche. La partie de badmington s'annonce mal, car un violent orage s'abat sur nous. Apres une heure de pluie diluvienne a attendre sous un abri du parc, elles decident d'aller se mettre au chaud dans leur chambre. On retrousse nos pantalons, et on se met a courir sous la pluie encore battante, dans une rue innondee a la recherche d'un taxi. Un arret au marche pour acheter de quoi manger, un autre arret pour acheter de quoi boire, et nous voila assises par terre, a sortir les provisions de leurs sacs plastiques et a les deployer sur un papier journal pour ne pas salir la moquette.
C'est a ce moment la que j'ai rencontre Oil et Kate. Autour du riz collant, des soupes aux nouilles, des brochettes de porc, du chili a l'huile de crabe, des larves d'abeilles, des poissons grilles...
C'est la, assise en sous vetements dans une chambre desordonnee d'adolescentes, que je cesse de penser a mon futur article. C'est la que je commence a m'interesser vraiment a leur coeur, et non plus simplement a leur passe et leur present. Elles me parlent de leur vie, me montrent les photos de leurs familles, de leur village, de l'endroit ou elles vont manger des crevettes grillees... Elles rient en me racontant des souvenirs d'enfance, et je rie a mon tour meme si je ne comprends pas tout. Je rie de les voir rire. Puis leurs regards s'assombrissent parfois et elles continuent a m'ouvrir leur coeur, la partie brisee de leur coeur. Les souffrances et les trahisons qu'elles ont vecu l'une et l'autre, qui les ont brutalement fermees a tout espoir d'aimer et de se laisser aimer un jour. Alors les verres se remplissent de nouveau, on rit de nouveau, jusqu'a ce qu'un autre souvenir obscur reapparaisse. Et on boit encore. C'est comme cela tous les soirs, avec ou sans moi. Puis vient le temps de se preparer pour le soir. Pour aller a l'usine. Certains enfilent un bleu de travail et des chaussures de securite; elles mettent du mascara et un tee shirt decollete. Mais c'est pareil, elles vont au boulot avec autant de plomb dans les chaussures, meme si les leur ont des talons.
Elles resteront au bar, quoi qu'il arrive, de 21h a 2h du matin. Rester la, avec ou sans clients, a sourire et faire de la figuration. Leur boulot, ici, consiste a faire entrer des clients, a les faire consommer, mais elles ne touchent de l'argent que si les clients leur offrent des verres. Donc leur boulot consiste a boire. Sourire pour boire, et boire pour sourire. Tous les soirs. Dans un bar glauque qu'en cette fin de saison touristique, seuls quelques habitues frequentent encore. Et cette semaine, j'en ai fait partie.
Mais vendredi soir, elles s'accordent un break. En disant a leur patronne qu'elles sont fatiguees et qu'elles ont besoin de se reposer. En realite, elles ont besoin de se defouler. Ce soir, le but du jeu est de trouver ce qu'elles appellent en riant un sponsor. Un sponsor, c'est un de ces memes gars qui trainent dans les bars, et qui sera bien assez gentil ( naif ?) pour payer les consommations trop cheres. Et si le jeu se termine au petit matin dans une chambre d'hotel, alors il en vaut la chandelle. Car elles ont besoin d'argent.
J'ai eu l'occasion, tout au long de cette semaine, de constater que Kate et Oil etaient vraiment differentes. Cette soiree en boite me l'a confirme. J'ai compris que l'une avait choisi de venir, et que l'autre l'avait suivie car elle etait perdue et ne savait pas comment s'en sortir. L'une savait ce qui l'attendait ici, l'autre savait simplement ce qu'elle perdait la-bas. L'une s'etait forgee une armure qui lui donnait la force de ne pas etre atteinte. Mais pas l'autre. J'ai vu Kate pleurer, ce soir. J'ai essuye les larmes d'une femme qui se dit forte et blasee mais dont le regard trahie la tristesse profonde qui est ancree en elle. Je l'ai prise dans mes bras, et j'ai ressenti a travers elle toute cette souffrance de ne pas reussir a ne plus y croire. Kate, qui aime ecouter des chansons d'amour, qui aime s'isoler pour ecrire, qui aime lire au parc ou encore marcher sous la pluie.... " Lorsque la froideur et la provoc ne sont que la carapace qui cache une sensibilite a fleur de peau.... " ( Gainsbourg).
Je me sens impuissante, je ne peux que l'encourager arejoindre sa soeur en Australie, a emmener ses enfants loin de cette vie qui, elle le sait bien mieux que moi, ne leur apportera rien de bon. Je ne peux que lui donner l'amour que j'ai moi meme recu quand j'en avais besoin, cet amour qui m'a permis de quitter une situation dans laquelle je n'etais pas bien, qui m'a donne un jour envie de croirede nouveau que tout etait possible. J'en profite pour remercier Dominique, Christine(s), Marie, Dona, Listie, Pierre........ et tous mes amis du groupe de meditation sans qui je n'aurai peut etre pas ete capable, ce soir, de redonner le sourire a une femme qui le porte si bien.
Je travaille sur cet article depuis plusieurs jours. Les mots ne sont pas faciles a trouver, car je cherche ceux qui sauront traduire au mieux toute l'amitie, tout le respect et toute l'admiration que j'ai pour Kate et Oil. Si ces mots vous touchent, ca ne pourra pas etre au point ou elles m'ont touchees.
Je pars du principe qu'on ne fait pas de rencontres par hasard. Qu'a chaque fois que l'on croise quelqu'un, on a quelquechose a recevoir, et quelque chose a lui donner. Je vous remercie toutes les deux du fond du coeur, de m'avoir permis de regarder ma vie avec plus d'humilite, et celle des autres avec plus de compassion. De comprendre la chance que j'ai de pouvoir vivre mes choix, meme si ca n'est pas tous les jours facile. Et j'espere secretement avoir seme quelque chose dans leur coeur qui leur fasse un jour realiser qu'elles meritent le bonheur auquel nous avons tous le droit.
A mes deux amies,
avec tout mon amour.