Je suis maintenant installee a Ban Sop Houn ; pres de Nong Khiaw ; dans le nord. Couchee sur mon lit recouvert d’un drap Garfield mite, au bord de la fenetre de mon petit bungalow en bamboo, je regarde l’impressionante montagne en face de moi. La falaise immense penchee en avant, qui donne l’impression d’une machoire prete a devorer tout sur son passage. Le pont, la riviere qui passé en dessous du pont, les bungalows le long de la riviere. Et moi dans mon bungalow. Il fait une chaleur a crever dehors. La traverse du pont tout a l’heure en plein soleil aura eu raison de moi. Jen e suis pas encore ressortie. Trop chaud, trop fatiguee , et la tete pleine de souvenirs que je ne veux pas encore remplacer. Souvenirs du village de Phasith, le jeune moine novice que j’ai rencontre a Luang Prabang. Souvenirs d’un village et d’une famille qui sont devenus les miens.
J’y ai ete recue avec une hospitalite si simple, mais tellement genereuse. En retrouvant Phasith mercredi matin a son temple, je ne savais pas exactement ce qui allait m’arriver. Je connaissais le nom du village, Phon Xiang, sans pour autant etre capable de le localiser sur une carte. Je savais que la bas, il y avait ses parents, sa petite soeur et d’autres members de sa famille qui l’attendaient pour une ceremonie traditionelle appelee Baci. C’est tout. Mais j’avais un bon feeling et c’etait suffisant. Cette petite voix que j’ai si longtemps ignore, et que j’ecoute maintenant avec attention quand elle me dit: “Vas-y, ce que tu cherches est la bas.” Ce que je cherche, c’est partager la vie des gens. Sans temple, sans cascade vertigineuse, et sans biere meme. Juste la vie dans un village ou personne ne s’arrete jamais. Phon Xiang est un endroit parfait. Seule une vingtaine de maisons en bambou reparties le long de la route, avec une riviere et des montagnes autour. Les parents de Phasith nous attendent. Car je n’ai pas encore compris comment, mais ils savaient que je l’accompagnais. Pas de telephone, pas de bureau de poste et bien evidemment, pas d’acces internet. Il me reste l’option du pigeon voyageur ( bien qu’il n’y ait pas de pigeons dans ce bas monde), le coursier ou la telepathie.
Toujours est-il que 4 verers sont prets par terre, a cote d’une carafe en plastique remplie d’une eau jaune bouillie. La couleur, et le gout du terroir. Nous n’avions pas encore mange, avec Phasith, en arrivant. Pour lui, c’est normal, il ne prend qu’un petit dejeuner par jour. Donc apres de tres courtes presentations ( vu que, comme me l’avait dit Phasith, ils ne parlent pas un traitre mot d’anglais), nous nous installons autour de quelques plats que la maman de Phasith, dont je n’ai pas reussi a me souvenir du prenom, a concocte en vitesse. JE decouvre la base qui sera la meme a chaque repas. Le riz collant et le bouillon aux feuilles de courge. Jamais je ne me suis autant regalee avec une soupe aux feuilles. Apres tout, nous, on mange les legumes, voire les fleurs, mais je ne
sais
pour quelle raison on passe a cote du meilleur: les feuilles et les tiges encore croquantes. Je me delecte d’autant plus que la suite est moins appetissante. Une sorte de mixture a base d’oeufs probablement pourris. Ou alors je ne
sais
pas d’ou proviennent ce gout et cette odeur infecte, et la couleur gris-verdatre que je ne connaissais pas aux oeufs. Ca aura ete ma seule reelle deception culinaire. J’irai en tout cas de surprises en surprises, satisfaite de pouvoir dans tous les cas me contenter de bouillon et de riz collant si le reste ne m’emballe pas lus que ca. Et puis comme on se sert tous directement dans les memes plats, la question de finir son assiette par convenance ne se pose pas. Le plus immonde, donc, ca reste la mixture aux oeufs. Vient en deuxieme position la soupe aux tetes et queues de poisson. J’avoue etre un peu ecoeuree en voyant les gens sucer l’interieur des tetes, en oter les principales aretes, avant d’enfourner la gueule encore ouverte des pauvres betes. Avec les yeux. Et ils se lechent les doigts pour ne pas en perdre une ecaille. Tres etonnants, ces gens. Le plus etonnant, c’est que je n’ai jamais vu une trace du reste des poissons, comme si la chair ne constituait pas un morceau de choix.
Pendant les repas, la maison ne cesse de se remplir. Les gens du village viennent voir la “falang”, comment elle mange, comment elle parle et comment elle se gratte les oreilles. Petits et grads defilent, se succedent ou s’entassent, pas trop pres de moi ( on sait jamais), mais sans jamais me quitter des yeux. Leurs yeux qui sont tour a tour etonnes, amuses, moqueurs, intimides, mais toujours bienveillants. Est-ce que cela me derange? Pas du tout. Ils n’ont jamais vu de falang, je n’ai jamais vu de villageois laotiens chez eux. Etre observe dans un pays que l’on vient observer. Juste un echange de bons procedes. Phasith et ses parents sont au petit soin pour moi, et meme si la communication est tres difficile, ils comprennent que je suis heureuse d’etre parmis eux, et je comprends que c’est plus que reciproque.
La maison est tres sommaire, mais il y a tout ce qu’il faut. Le pere de Phasith l’a construite il y a trois ans, entierement en bambou. Il y a une chambre separee,
celle
des parents, et une piece commune avec le lit de Naa, la petite soeur, deux matelas plies dans un coin, et des nattes en bambou pour s’assoir. Les mur sont recouverts de vieux calendriers et de publicites Breitling et Honda arrachees dans des magazines. Pour proteger du vent. Des fils sont attaches ca et la, au plafond, pour faire prendre le linge qui servira d’ailleurs de rideaux a la fenetre sans carreaux. Une cuisine attenante a la piece principale, au niveau du sol ( le reste de la maison est surelevee), et dehors un abri pour faire le feu. Les toilettes, quant a elles, sont des plus spacieuses et des plus aerees qu’il soit. Les toilettes, c’est la foret de bambou ou de tecks, c’est la bananeraie derriere la maison ou la jungle un peu plus loin.Mon choix se portera sur la foret de tecks, pas tres dense, certes, mais au moins on peut voir arriver je-ne-sais-quelle bete feroce et ne pas se laisser suprendre a un moment inaproprie. ET puis les feuilles de tecks sont douces et soyeuses, bien plus agreables et efficaces que les feuilles de bananier. La sale de bain, elle aussi, est des plus agreables, bien qu’elle ne soit pas tres pratique pour remplir sa fonction premiere: permettre de se laver. Quand Phasith me propose d’aller to have bath, c’est la delivrance. Je me sens sale et j’imagine deja l’eau fraiche ruisseler sur moi avec plaisir. En plus de cela, cela fait deja quelques heures que je suis assise sur ces foutues nattes, a etre devisagee, alors me degourdir les jambes et avoir un peu d’intimite me feront le plus grand bien. J’emmene ma serviette de toilette, des vetements de rechange et mon savon. Et nous voila partis. Je ne
sais
ou. Et quand le sentier que nous empruntons s’enfonce dans les rizieres, je commence a douter serieusement de la possibilite d’une douche, ni meme d’un seau d’eau entre 4 murs. Et pour cause, c’est a la riviere que nous allons. C’est la, le bain, la douche, la machine a laver, l’evier pour la vaisselle et la piscine pour les gamins. J’essaie de m’isoler mais mon fidele novice gardien me suit partout…. Et d’autres gamins qui jouaient pourtant bien tranquillement au Kataw ( foot-filet) et qui auraient pu au moins finir leur partie.. J’arrive tant bien que mal a me savonner le visage et le haut du corps, avant d’enfiler un tee shirt dont je saisis la signification de l’imprime … Same Same …. But different. Ben oui, decidemment, je suis pas pareille que les autres, meme dans les memes conditions…
Phasith a l’air aussi desoriente que moi car dans son
temple
comme
dans les guest houses, il a une salle de bain. Et meme si elle est commune, on peut en fermer
la porte
.
Le reste de la soiree se passera dans la maison, assis sur le sol, avec une assemblee avide de ommunication, mais bloquee par la barriere de la langue. Faut dire qu’en plus de ne pas comprendre l’anglais, ils ne comprennent pas non plus le lao.. pour une fois que j’ai l’occasion de me servir du petit lexique lao pratique du lonely planet, faut que je tombe sur un bled avec un dialecte completement different… Le repas s’eternise, et peu a peu les femmes s’ecartent pour laisser la place aux hommes autour du cendrier crachoir commun place au centre de la piece. Les hommes fument le tabac local roule dans du papier quadrille de cahier d’ecolier. Les femmes machent des
racines
de betel et crachent de temps a autre un jet de salive rouge sang qui vient s’ecraser au milieu des megots et crachats masculins. Ces femmes tellement belles predent toute grace quand elles se mettent a chiquer et qu’elles donnent l’impression de macher de la chair crue...
Le lendemain est un jour important. C’est le jour du Baci, cette ceremonie qui consiste a invoquer les 32 esprits protecteurs pour renforcer l’ame du participant et lui assurer protection et sante. Symboliquement, on noue autour de ses poignets des fils de coton blanc qu’on est cense garde 3 jours au minimum, et au mieux jusqu’a ce qu’ils cedent d’usure. Initialement, c’est a Phasith qu’etait dedie ce baci, a l’occasion de sa visite au village. Mais comme je suis la, et que tout le monde semble vouloir me proteger pour mon voyage qui leur parait incense ( nana seule de 27 ans, qui voyage et qui est meme pas encore mariee…), nous serons deux au centre des festivites. Des le matin de bonne heure, les preparatifs commencent. La mere de Phasith est aux fourneaux, pendant que sa grand mere prepare des cornets en feuilles de bananier dans lesquels elle viendra deposer plus tard des fleurs fraichement cueillies. Puis on prepare des cigarettes, des feuilles de betel, du savon, un peigne et un petit miroir disposes sur le grand plateau que le pere de Phasith est en trin de dresser. Plus le temps passe, plus le plateau s’encombre: du riz collant, un poisson cuit au sel, un coq ebouillante et ses abats sur une assiette, un bouquet de fleurs en plastique avec une bougie scotchee a un batonnet de bambou plantee au milieu. Tout ce petit monde s’affaire autour de nous, qui sommes, bien evidemment, dispenses de toute participation. Alors on se contente de rester assis par terre, a boire notre eau tiede et jaune, et a attraper des mechantes crampes ( en tout cas en ce qui me concerne).
Puis le baci commence enfin. Il y a bien 25 personnes dans la piece et les parents de Phasith ont meme emprunte un appareil photo pour l’occasion. Les gens s’empressent autour de la petite table improvisee, et chacun prend un peu de chaque offrande et nous le depose dans les mains tout en marmonant des paroles que bien evidemment, je ne comprends pas. Phasith me dit qu’ils prient pour notre protection. On doit ensuite faire une boulette avec tout ca, le renifler 3 fois avant de le reposer sur le plateau. Il fait une chaleur a crever dans la piece, et on a eteint le ventilateur car il est important que la bougie, elle, reste allumee. On presente ensuite les poignets et la encore une fois, les gens se succedent dans une bousculade sans nom pour nous nouer les bracelets de coton blanc. Je sue a grosses goutets, a cause de la chaleur et de la forte energie qui se degage de ce moment. Et je lutte pour rester dans la position que, je ne
sais
pour quelle raison, je dois conserver. Assise sur mes talons, sur un plancher a peine attendri par une natte en bambou.
Enfin, il nous faut manger l’oeuf dur avec une poignee de riz collant, un morceau de coq ebouillante, et un bout d’abat..Et voila. Le tour est joue. Me voila en nage avec une 15aine de bracelets autour de chaque poignet, devant tous ces homems et femmes satisfaits d’avoir contribue a ma protection pour le reste de mon voyage.
Je suis tres emue quand le pere de Phasith me dit que desormais, je suis devenue sa fille car Phasith et moi sommes lies a tout jamais par cette ceremonie. Que cette maison est desormais la mienne, que ce village est desormais le mien. Que les portes seront toujours ouvertes pour moi comme elles le sont pour les autres membres de la famille. La mere de Phasith, pourtant peu demonstrative, demande a ce que nous soyons prises en photo toutes les deux. Et quand elle s’assied a cote de moi, qu’elle passe son bras autour de moi et me serre l’epaule avec force, je comprends qu’il n’existe pas de mots pour cela, ni en anglais ni en lao thoeng. Et qu’un simple sourire ne suffirait pas non plus a donner tout l’amour qu’il y a dans ce geste. Le Baci termine, les festivites se poursuivent de la meme facon que chez nous, tout le monde partage un repas copieux et une bouteille d’alcool local que l’on sort de sa planque pour l’occasion. Ici, ils appellent ca le lao-lao, alcool de riz qui casse la tete et qui accompagne merveilleusement bien la sieste..
Maintenant, depuis que je suis arrivee a Nong Khiaw, je ne cesse de revivre ces moments dans ma tete et realise encore plus la chance que j’ai eu de pouvoir vivre une experience aussi extraordinaire qu’inattendue. Je deambule dans les rues ici, et croise des gens qui me regardent avec indifference, passe devant des maisons aux portes closes. Je noircis le tableau qui, apres une journee passee ici, ne me paraitra plus aussi sombre. Mais a mon arrivee ici, le contraste etait saisissant. Comme souvent, mon premier contact avec un nouveau village se fait a travers les guest houses. Maison des invites, litteralement. Dans le cas present, tout invitee que je puisse etre, je dois d’abord commencer par tirer les proprietaires de leur sommeil avant de pouvoir esperer avoir une notion de prix et voir une chambre. Voila comment sont recus les invites ici… Avec un regard vaseux et somnolent, et meme pas l’esquisse d’un demi sourire. Voila cet etonnant contraste que je trouve en arrivant. La difference entre des gens qui n’ont jamais attendu d’etranger, et quand il se presente a eux, ils leur offrent tout ce qu’ils ont. Et des gens qui, a la fin de la saison touristique, ne l’attendent plus… et tout ce qu’ils lui offrent quand il se present malgres eux, c’est une chambre miteuse en ronchonnant.
Ce;a me renforce encore davantage dans l’idee que j’ai eu une chance incroyable de vivre cette experience a Phon Xiang. D’avoir vecu avec des gens encore bien bien loin des degats lies a la presence touristique. D’avoir trouve en 3 petites journees, la raison de mon voyage au . D’avoir recu beaucoup, et donne tout autant.