Il est deja temps de se dire au revoir… De retour a Yangoon depuis hier soir, je suis installee sur la terrasse du Mother Land, a la meme table que quatre semaines plus tot. L’impression que je viens d’arriver est d’autant plus forte que je me retrouve dans ces memes lieux ou je posais alors des yeux emerveilles sur un nouveau decor.
Ca serait mentir que de pretendre que le Myanmar n’a plus de secrets pour moi, au contraire, il me semble qu’en quatre semaines je n’ai eu le temps que de realiser a quel point ses tresors etaient innombrables, et parfois, jalousement gardes. 4 semaines, c’est pas beaucoup. Ca n’est finalement que 28 jours, un petit mois de fevrier, une plaquette de pilules… le temps de prendre ses reperes, de connaitre un peu les habitants, d’apprehender leur culture, d’effleurer leur quotidien, et voila… il faut deja penser a s’en separer…
C’est aussi cela, voyager… n’etre jamais que de passage…
Je quitte le Myanmar avec un leger sentiment de frustration. J’ai eu parfois l’impression de perdre mon temps dans des endroits qui m’ont decu, et de n’en passer que trop peu dans d’autres qui m’attiraient davantage.
Il y a eu Bago, mon coup de coeur. D’un interet touristique negligeable, Bago n’est pas un endroit ou les gens s’arretent. Et quand ils s’arretent, ils ne restent pas. Ce qui fait qu’a Bago regne encore une atmosphere de gros village, ou l’on se perd facilement dans les rues terreuses pour devenir spectateur d’une vie qui semble dater d’un autre age. Les maisons en bois branlantes surplombent des rues boueuses dans lesquelles les enfants jouent a lancer leurs tongs sur des tas de cartes decoupees a la main, les vaches et les chiens errants fouillent dans les dechets, les velos font tinter leur sonnette, et les vieux, imperturbables, fument leur cheerots, accroupis, en regardant ce qu’il se passe sous leurs yeux. Ou ce qu’il ne se passe pas. A Bago, l’etranger ne derange pas, il ne sucite pas d’interet particulier si ce n’est la curiosite qu’il eveille parfois au detour d’une ruelle, il n’a pas des dollars plein la poche, mais un drole d’appareil derriere lequel de temps en temps il cache ses yeux. Bago, c’est la sensation de se fondre, d’etre un parmi d’autres, d’appartenir pour quelques jours a la vie paisible d’un village qui n’a rien a vendre.
Puis il y a eu Pyay. Pyay la festive, bruyante, animee, enfantine, qui nous a accueilli en plein coeur de son grand festival de la Pagode. Les rues du centre ville, bloquees a la circulation, prennent des allures de fete foraine plus que de procession religieuse. Les familles arpentent les allees encombrees, s’arretant pour acheter une glace, une barbe a papa ou un ballon ficele a une baguette de bois. Les vendeurs s’entassent, crient, deambulent, proposant une impressionnante diversite d’etals: savons, thanaka, chaussures, vetements d’occasion, jouets en plastique, masques de tigre ou de spiderman en papier mache, sans oublier tous les snacks possibles et imaginables. Un peu comme a la braderie de Lille, mais sans les frites et la Jenlain. Pendant les dix jours de festivites, les enfants ne vont pas a l’ecole. Ils deferlent dans les rues, en essaims de visages maquilles, innondent les vendeurs de jouets pour jeter leur devolu sur un des multiples pistolets en plastique noir. On se fait mitrailler, nous aussi, avec le sourire, et on riposte en braquant nos appareils photo sur ces petits minois dechaines.
D’autres enfants, plus reserves, se cachent derriere la main de leur pere qu’ils agrippent avec force. De temps en temps, leurs yeux s’emerveillent et ils pointent de l’index l’objet de leur convoitise en tirant sur le tissu du longyi. Comme n’importe quel gamin…. Allez, papa, juste un tour de manege….
Les maneges ont un succes fou. Carrousel pour les petits, grande roue pour les plus ages; quelques bouts de toles, une armature en bois tremblante, des neons de couleurs vives, et de fortes sensations garanties. Pas de musique, pas de bruit de moteur pour couvrir les cris exaltes des passagers de la grande roue. Nous, spectateurs ebahis par la desuetude du manege, avons aussi notre dose de frisson a chaque tour de roue. Une dizaine de jeunes hommes grimpe a l’assaut de la roue avec une agilite deconcertante, et une fois au sommet, se pendent a bout de bras aux armatures des cabines pour initier la rotation, et donner a la roue une vitesse saisissante. Et ils recommencent, roue en mouvement, jusqu’a ce que les visages deformes de sensations en aient pour leur argent. Et nous, essoufles a les regarder se deployer ainsi comme des araignees sur leur toile, on en redemande…
Pyay, c’est un retour a l’enfance. Une gamine impressionnee par les jeux des grands, et qui pour rien au monde, ne voudrait y prendre part… Pyay, c’est de la gaite et du bonheur a tous les coins de rue, des rires et des emotions qui se partagent, de l’innocence et de la candeur dans le regard des petits et des grands.
Et puis il y a eu les endroits dits incontournables. Les highspots, les “a ne pas manquer”, les photos de brochures d’agence de voyage, les 4 etoiles du routard. Il faut y aller pour dire de les avoir vu. Parce que venir au Myanmar sans aller voir les temples de Bagan, c’est comme visiter Paris et esquiver la tour Eiffel.
Alors on a vu Bagan. Ses kms2 de plaines desertiques, de temples habites episodiquement par des touristes et des vendeurs de souvenirs.
On a vu aussi le pont en teck de Mandalay, pietine et engorge de vacanciers qui en oublient qu’a la base, il permet a des locaux de rentrer chez eux. Ces gens peut etre qui klaxonnent dans les embouteillages le soir a Paris, parce que eux aussi, ils voudraient pouvoir regagner leurs penates sans attendre.
On a vu Inle Lake, fort heureusement au petit matin, avant que ne commence le ballet des bateaux a moteur. A l’heure ou les fabriques de papier artisanal et les restaurants tenus par des femmes au long cou sont encore fermes, a l’heure ou les chats sauteurs du monastere Nga Phe Chaung ne sautent pas faute de spectateurs; a l’heure ou les enfants se dirigent lentement vers l’ecole, pagaie et gamelle a la main; a l’heure ou les jeunes moines traversent le village silencieux en pirogue pour demander l’obole quotidienne. Un lever bien matinal, qui me permettra somme toute de garder un bon souvenir de ce moment au fil de l’eau, et hors du temps.
Et voila comment, en quatre petites semaines, on doit se faire une idee d’un pays. Comment on est tour a tour emu, decu, amuse ou agace.
Alors au bout du compte, qu’est-ce que j’en garderai?
L’image d’un pays superbe, simple et tranquille, ou la vie s’ecoule paisiblement toujours avec le sourire.
La sensation de chaleur humide des chambres de guest houses, chaleur ecrasante du soleil au zenith, et surtout la chaleur humaine d’habitants si accueillants.
La generosite d’une terre riche et fertile, ou generosite des sourires et des regards echanges le temps d’un… passage.
Le Myanmar… ou comment une dictature repressive enferment les gens qui, comme pour s’en echapper, ouvrent grand leur coeur..
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
