Il est deja temps de se dire au revoir… De retour a Yangoon depuis hier soir, je suis installee sur la terrasse du Mother Land, a la meme table que quatre semaines plus tot. L’impression que je viens d’arriver est d’autant plus forte que je me retrouve dans ces memes lieux ou je posais alors des yeux emerveilles sur un nouveau decor.
Ca serait mentir que de pretendre que le Myanmar n’a plus de secrets pour moi, au contraire, il me semble qu’en quatre semaines je n’ai eu le temps que de realiser a quel point ses tresors etaient innombrables, et parfois, jalousement gardes. 4 semaines, c’est pas beaucoup. Ca n’est finalement que 28 jours, un petit mois de fevrier, une plaquette de pilules… le temps de prendre ses reperes, de connaitre un peu les habitants, d’apprehender leur culture, d’effleurer leur quotidien, et voila… il faut deja penser a s’en separer…
C’est aussi cela, voyager… n’etre jamais que de passage…
Je quitte le Myanmar avec un leger sentiment de frustration. J’ai eu parfois l’impression de perdre mon temps dans des endroits qui m’ont decu, et de n’en passer que trop peu dans d’autres qui m’attiraient davantage.
Il y a eu Bago, mon coup de coeur. D’un interet touristique negligeable, Bago n’est pas un endroit ou les gens s’arretent. Et quand ils s’arretent, ils ne restent pas. Ce qui fait qu’a Bago regne encore une atmosphere de gros village, ou l’on se perd facilement dans les rues terreuses pour devenir spectateur d’une vie qui semble dater d’un autre age. Les maisons en bois branlantes surplombent des rues boueuses dans lesquelles les enfants jouent a lancer leurs tongs sur des tas de cartes decoupees a la main, les vaches et les chiens errants fouillent dans les dechets, les velos font tinter leur sonnette, et les vieux, imperturbables, fument leur cheerots, accroupis, en regardant ce qu’il se passe sous leurs yeux. Ou ce qu’il ne se passe pas. A Bago, l’etranger ne derange pas, il ne sucite pas d’interet particulier si ce n’est la curiosite qu’il eveille parfois au detour d’une ruelle, il n’a pas des dollars plein la poche, mais un drole d’appareil derriere lequel de temps en temps il cache ses yeux. Bago, c’est la sensation de se fondre, d’etre un parmi d’autres, d’appartenir pour quelques jours a la vie paisible d’un village qui n’a rien a vendre.
Puis il y a eu Pyay. Pyay la festive, bruyante, animee, enfantine, qui nous a accueilli en plein coeur de son grand festival de la Pagode. Les rues du centre ville, bloquees a la circulation, prennent des allures de fete foraine plus que de procession religieuse. Les familles arpentent les allees encombrees, s’arretant pour acheter une glace, une barbe a papa ou un ballon ficele a une baguette de bois. Les vendeurs s’entassent, crient, deambulent, proposant une impressionnante diversite d’etals: savons, thanaka, chaussures, vetements d’occasion, jouets en plastique, masques de tigre ou de spiderman en papier mache, sans oublier tous les snacks possibles et imaginables. Un peu comme a la braderie de Lille, mais sans les frites et la Jenlain. Pendant les dix jours de festivites, les enfants ne vont pas a l’ecole. Ils deferlent dans les rues, en essaims de visages maquilles, innondent les vendeurs de jouets pour jeter leur devolu sur un des multiples pistolets en plastique noir. On se fait mitrailler, nous aussi, avec le sourire, et on riposte en braquant nos appareils photo sur ces petits minois dechaines.
D’autres enfants, plus reserves, se cachent derriere la main de leur pere qu’ils agrippent avec force. De temps en temps, leurs yeux s’emerveillent et ils pointent de l’index l’objet de leur convoitise en tirant sur le tissu du longyi. Comme n’importe quel gamin…. Allez, papa, juste un tour de manege….
Les maneges ont un succes fou. Carrousel pour les petits, grande roue pour les plus ages; quelques bouts de toles, une armature en bois tremblante, des neons de couleurs vives, et de fortes sensations garanties. Pas de musique, pas de bruit de moteur pour couvrir les cris exaltes des passagers de la grande roue. Nous, spectateurs ebahis par la desuetude du manege, avons aussi notre dose de frisson a chaque tour de roue. Une dizaine de jeunes hommes grimpe a l’assaut de la roue avec une agilite deconcertante, et une fois au sommet, se pendent a bout de bras aux armatures des cabines pour initier la rotation, et donner a la roue une vitesse saisissante. Et ils recommencent, roue en mouvement, jusqu’a ce que les visages deformes de sensations en aient pour leur argent. Et nous, essoufles a les regarder se deployer ainsi comme des araignees sur leur toile, on en redemande…
Pyay, c’est un retour a l’enfance. Une gamine impressionnee par les jeux des grands, et qui pour rien au monde, ne voudrait y prendre part… Pyay, c’est de la gaite et du bonheur a tous les coins de rue, des rires et des emotions qui se partagent, de l’innocence et de la candeur dans le regard des petits et des grands.
Et puis il y a eu les endroits dits incontournables. Les highspots, les “a ne pas manquer”, les photos de brochures d’agence de voyage, les 4 etoiles du routard. Il faut y aller pour dire de les avoir vu. Parce que venir au Myanmar sans aller voir les temples de Bagan, c’est comme visiter Paris et esquiver la tour Eiffel.
Alors on a vu Bagan. Ses kms2 de plaines desertiques, de temples habites episodiquement par des touristes et des vendeurs de souvenirs.
On a vu aussi le pont en teck de Mandalay, pietine et engorge de vacanciers qui en oublient qu’a la base, il permet a des locaux de rentrer chez eux. Ces gens peut etre qui klaxonnent dans les embouteillages le soir a Paris, parce que eux aussi, ils voudraient pouvoir regagner leurs penates sans attendre.
On a vu Inle Lake, fort heureusement au petit matin, avant que ne commence le ballet des bateaux a moteur. A l’heure ou les fabriques de papier artisanal et les restaurants tenus par des femmes au long cou sont encore fermes, a l’heure ou les chats sauteurs du monastere Nga Phe Chaung ne sautent pas faute de spectateurs; a l’heure ou les enfants se dirigent lentement vers l’ecole, pagaie et gamelle a la main; a l’heure ou les jeunes moines traversent le village silencieux en pirogue pour demander l’obole quotidienne. Un lever bien matinal, qui me permettra somme toute de garder un bon souvenir de ce moment au fil de l’eau, et hors du temps.
Et voila comment, en quatre petites semaines, on doit se faire une idee d’un pays. Comment on est tour a tour emu, decu, amuse ou agace.
Alors au bout du compte, qu’est-ce que j’en garderai?
L’image d’un pays superbe, simple et tranquille, ou la vie s’ecoule paisiblement toujours avec le sourire.
La sensation de chaleur humide des chambres de guest houses, chaleur ecrasante du soleil au zenith, et surtout la chaleur humaine d’habitants si accueillants.
La generosite d’une terre riche et fertile, ou generosite des sourires et des regards echanges le temps d’un… passage.
Le Myanmar… ou comment une dictature repressive enferment les gens qui, comme pour s’en echapper, ouvrent grand leur coeur..
Gare routiere de Magwe, 29 octobre
Ca fait deux bonnes heures que nous sommes arrives a Magwe, et il nous en reste au moins autant a attendre avant notre prochain bus. On ne sera restes a Bagan qu’une seule journee, le temps d’aller voir a quoi ressemble l’immense etendue sablonneuse constellee de temples et de stuppas. Pas de surprises, ca ressemble a une grande etendue sablonneuse constellee de temples et de stuppas. Certains y passent 3 jours, a sillonner entre les monuments qui finissent par ne plus se distinguer, en caleche. On y aura passe æ d’heure. En caleche aussi. Ca fait un peu mal aux fesses, mais beaucoup mal au coeur pour ce pauvre canasson qui, j’en suis sure, espere une incarnation moins ereintante pour sa prochaine vie.
Alors ce matin, a la premiere heure, on attendait le bus pour quitter les 42m2 de plaine les plus spectaculaires du Myanmar, qu’y disent dans les guides. Entre Bagan et Yangoon, il n’y a qu’une seule route. Elle passe par Pyah, notre derniere etape avant de rejoindre la capitale. En evitant les bus directs et en prenant une correspondance a Magwe, ca nous coute moins cher et nous permet de prendre des bus locaux: mini-bus ou s’entasse un nombre incroyable de passagers et de marchandises et qui, malgres tout, arrivent encore a rouler.
A la gare routiere de Bagan, personne ne savait nous dire a quelle heure le second bus partirait de Magwe pour Pyah, mais tous nous assuraient qu’il y avait de frequents departs; ce qui nous paraissait logique, apres tout c’est quand meme la ligne reguliere pour Yangoon. Mais en arrivant a Magwe, on realise encore une fois que la logique n’a pas sa place dans le pays. Ou en tout cas, si logique il y a, c’est vraiment pas la meme que chez nous.
Il y a deux bus qui partent pour Yangoon, et donc pour Pyah. En realite, il y a deux horaires par jour, 9h et 17h, et une dizaine de bus quitte la gare routiere a la meme heure…. Pourtant, on aura bien essaye de trouver une autre solution, en partant a tour de role dans les recoins de la gare a la recherche de tout moyen de transport disponible pour Pyah. Mais non… une chose est sure, on aura le temps de deguster notre poulet curry, cette fois.
La gare routiere est relativement spacieuse, compte tenu de la faible activite. Un grand espace rectangulaire, encadre de bureaux de compagnies privees, de petits entrepots ou s’amoncellent des gros sacs en toile de jute, d’echoppes dans lesquelles on trouve fruits, boissons et toutes sortes de fritures. Au centre, un terrain vague sableux parseme de detritus, quelques bus immobiles et silencieux attendant l’heure du depart. Des pick-ups abandonnes par leur chauffeur en train de dormir a l’ombre sur un banc. De temps a autre, l’un d’entre eux ouvre un oeil pour crier la destination de son vehicule, sans grande conviction, avant de se rendormir.
L’ambiance de la gare de Magwe n’a rien de comparable au tumulte incessant des grandes gares routieres asiatiques; ici les mouvements sont rares et ralentis, toute vie semble assoupie sous la chaleur ecrasante de l’apres midi. Au centre, il y a aussi quelques restaurants, enfin deux. Les tables sont presque toutes desertes, a l’exception de quelques clients silencieux qui, comme nous, attendent le depart de leur bus en sirotant un soda frais.
A cote, les toilettes publiques, derriere un mur de tole ondulee rouge. On est installe la, pas aux toilettes, mais a l’ombre d’une bache plastique, accoudes a une table branlante en bois de palme debarrassee depuis longtemps des multiples assiettes qui ont compose notre repas.
Dans ce genre d’endroits, les routiers comme les appelle Gil, il n’y a pas de menu. On va directement dans la cuisine, on souleve les couvercles des 3 ou 4 grosses gamelles en metal qui ne mijotent plus depuis longtemps, et bien souvent, notre choix se porte sur le chicken curry. Parce que c’est le seul qu’on arrive a peu pres a identifier et quand on a faim, on a envie d’eviter les surprises. Surtout quand on a encore 5 ou 6 heures de bus.
Repas typique et populaire du Myanmar, on a jamais ete decu par un chicken curry de routier. Et puis il est toujours accompagne. De riz, bien entendu, mais aussi de quantites de petites assiettes au contenu appetissant, ou pas. Un petit bol de soupe froide, comme tout le reste d’ailleurs. Soupe aux pois, aux haricots, ou a une plante qui ressemble vaguement a de l’oseille avec laquelle je me regale bien souvent. Sauf quand elle est cuisinee avec des pousses de bambou, parce que ca lui donne un arriere gout d’eau de vaisselle.
Apres on a toujours une petite salade, soit de concombres cuits, de tomates au chili, des haricots verts, du chou, ou encore des feuilles de the fermentees au sel. Et ca, c’est franchement pas terrible; on a l’impression de manger du foin gorge d’urine. Tea pickles, comme ils disent. Et puis tres souvent, une assiette avec des feuilles de je-sais-pas-quoi, crues, que les gens picorent en les trempant dans la sauce pimentee a souhait.
En tout cas, generalement, on se regale et on suce nos os de poulet jusqu’a la moelle. Mais la, a l’heure qu’il est, il est deje bien digere le poulet, et rien que d’en reparler ca me redonne faim.
Encore une heure a attendre. On vient de changer de table a cause du soleil. C’est bien, ca nous donne presque l’impression qu’on vient d’arriver. On commande une biere, Áa fera passer un peu le temps, et comme ca on depense le dollar qu’on a economise en ne prenant pas notre bus direct… Apres, j’irai refaire un tour aux toilettes, histoire de me degourdir les jambes, de changer de decor, et d’etre contente de me re-asseoir a l’air libre…
On s’occupe comme on peut, a la gare de Magwe.
Mandalay, le 26 octobre
Quand on visite une ville pour la premiere fois, il y a des lieux touristiquement incontournables. A Mandalay, seconde ville du Myanmar, il y a des doses de temples, pagodes et autres monasteres avec des toits dores, des fresques en bois sculpte, ou des Buddha assis, debouts ou couches, de quoi satisfaire les passionnes de statues et d’architecture. Bon, moi, j’avoue, ca m’endort rapidement…En faire un ou deux, ca me suffit, et apres la spectaculaire pagode de Yangoon (Schwedagon paya), je suis entierement satifsaite. De plus, on est pas vraiment fans des hauts lieux de concentration de groupes de voyages organises, alors pour Mandalay, on s’est contentes d’aller voir le fameux U Bein’s Bridge, un pont pieton de 1,2kms de piliers et de planches en teck, vieux de 200 ans. Le pont le plus photographie du Myanmar, pas etonnant quand on sait que c’est le seul que le gouvernement autorise a prendre en photo. Alors forcement, il faut que je vois ca.
Des tonnes de bus climatises, de taxis prives demandent des tarifs exorbitants pour parcourir les 11 kms qui separent le pont du centre de Mandalay. En insistant aupres du chinois de proprietaire de la guest, qui rechigne a laisser filer une large commission, on arrive enfin a connaitre le point de depart des pick-ups. Au croisement de la 84eme et de la 32eme rue. Ca fait tres new-yorkais, mais c’est probablement parce qu’ils n’ont pas assez de noms de generaux pour identifier toutes les rues.
Nous, on aime bien les pick-ups. Ces sortes de bachees, dans lesquels on entasse des dizaines de passagers, a l’interieur, sur le toit, ou accroches comme ils le peuvent aux armatures metalliques exterieures. Moines, nonnes, pecheurs, ecoliers avec leur cartable et leur gamelle, paysans, femmes chargees des provisions du marche… C’est un veritable concentre du Myanmar, en chair, en os et en tas de ferraille.
On grimpe sur le marchepied, planche de 30 cm de large a l’arriere, la ou il y a toujours un ou deux “singes”, ces gars qui ne cessent de monter, descendre, charger et decharger les colis du toit, ceux qui crient la destination du pick-up pour le remplir au maximum, qui recuperent l’argent toujours dans des positions acrobatiques, et qui hurlent au chauffeur qu’il peut repartir. Comme bien souvent, ce “singe” la pousse les hommes deja agglutines a l’arriere pour me frayer un passage a l’interieur: c’est le privilege des femmes que de pouvoir s’asseoir, mÍme si c’est accroupies au milieu des deux rangees, a meme le sol. Et comme toujours, j’ai du mal a leur faire comprendre que je prefere rester a l’exterieur pour prendre l’air poussiereux dans la tronche. Mais c’est la que j’aime faire la route, ou carrement sur le toit, meme si Áa fait un peu mal au cul quand il y a des bosses. De la haut, on voit les choses differemment. Les gens d’en bas ne nous remarquent pas ou peu, on se fait coucou entre passagers de dessus de toit, on partage des tranches de mangues vertes au chili, on prend des branches d’arbre dans la figure, enfin bref, on rigole bien sur les toits des pick-ups.
Alors l’arrivee aux abords du pont, apres avoir coupe par le marche, ca m’a tout de suite calmee. Profusion de stands de souvenirs, colliers en graines, sacs, ombrelles en papier, peintures franchement moches (du genre de celles qu’on trouve sur les marches provencaux, vous voyez?) et encore plein d’autres bricoles qui nous indiquent un niveau d’alerte touristique maximum. Ici, les gens affichent un sourire intÈresse qui se transforme instantanement en regard incendiaire parce qu’on ne se penche pas leurs etalages. Sur la gauche, le parking a bus. Comme au parc Asterix, mais en plus petit et pas goudronne. 2 bus y sont gares, propres, nickel, a se demander si ce genre de vehicules n’a pas des routes privees pour circuler tellement le contraste avec les bus locaux est enorme.
On s’installe pour boire un coup, il y a plein de petits troquets pres du pont. On attend que le soleil baisse un peu, il est encore trop tot pour photographier.
Le star cola a le meme gout qu’ailleurs, mais il est plus cher et servi sans sourire. La lumiere commence a etre bonne. Gil reste sous le pont, dans les herbes marecageuses. J’aurai du prendre une photo, elle aurait pu faire la couv’ de “Peche, nature et tradition”. Quant a moi, je grimpe, bien decidee a faire de beaux cliches de moines, ou d’ecoliers qui rentrent chez eux en velo en traversant le pont. Mais je realise tres vite que c’est quasi mission impossible, en tout cas si je veux pas de sexagenaire bedonnant en short dans mon cadrage. Comme tout le monde, j’ai mon appareil photo ‡ l’epaule; comme tout le monde, je me fais harceler par les jeunes vendeuses de colliers qui pensent que je vais leur acheter quelque chose parce qu’elles connaissent un peu de francais: bonjour, comment ca va, comment tu t’appelles, c’est pas cher, oh la la, a bientot.
Oui ben j’aime pas etre comme tout le monde. C’est peut etre con, mais c’est comme ca. Je parcours une centaine de metres, c’est bien assez, et je range l’appareil photo. Je m’arrete pres d’un pecheur et me mets a observer ses gestes. Il a l’air d’un chic type, avec sa canne en bambou, son chapeau de paille et ses feuilles de betel. Il se fout pas mal de ce qu’il se passe derriere lui, il tourne le dos a ces incessants va et viens, il peche. Et meme pas des gros poissons comme ceux que certains affichent fierement a bout de bras pour le plus grand plaisir des touristes. Non, les siens ils sont tout petits. Je m’assieds en tailleur pres de lui, et fixe silencieusement le bouchon qui flotte aux abords d’un petit bouquet d’herbes. Il ne tarde pas a etre tire vers le fond, et mon vieux pecheur, habile et imperturbable, remonte sa petite prise qu’il decroche de l’hamecon et jette dans son sac rafistole, accroche a un poteau. Un poteau en teck bicentenaire, qui a du en voir des sacs des poissons.
Des passants locaux s’arretent, intrigues, et lui disent quelques mots. Ca le fait sourire, ca les fait sourire et moi aussi.
Des touristes passent aussi, s’arretent, jettent un coup d’oeil en bas et n’y voit qu’un fil de nylon qui plonge dans l’eau. Ils regardent dans le sac comme si c’etait le leur, certains ricannent, ils n’y voient que des petits poissons de rien du tout. Ils repartent en haussant les sourcils, l’un d’entre eux en ayant vole l’image de mon vieux pecheur, et peut etre la mienne avec.
Mais pour lui et moi, ce simple fil de nylon, c’est le lien qui nous unit; et ces petits poissons sont comme les chapitres d’un livre. Plus il y en a, plus l’histoire devient passionnante. Et de l’indifference initiale, le pecheur me laisse entrer dans son monde. Il y a lui, moi, le soleil couchant et le bouchon qui flotte. On a notre propre language, de gestes, de sourires et de mimiques qui peuvent paraitre grotesques, mais on se comprend. Il m’explique ou jeter la ligne et pourquoi, il me dit que les petits poissons sont meilleurs que les gros, qu’il a 4 enfants, et moi, j’abuse de ces instants simples et magiques avec delectation… Je lui offre une cigarette, il me tend du betel, et on rigole bien, parce que j’aime pas ca… Que j’apprecie ces moments la… Qu’est-ce que je me sens vivante….
Mais le soleil est couche maintenant, les moustiques commencent a attaquer et on a encore du chemin a faire avant de regagner la route principale ou un nouveau pick-up nous emmenera. Je me leve, lui souhaite bonne chance, on s’echange un regard complice et je sors de notre bulle. Et comme si elles m’attendaient a la sortie, les vendeuses m’aggripent de nouveau. Je ne les entends pas et je m’eloigne en gardant ce sourire stupide accroche a mes levres.
Je retrouve Gil . Alors? Bonnes images?
Alors j’ai rencontre un pecheur.
Inle Lake, 22 octobre
Dimanche matin. Ca n’est pas encore aujourd’hui qu’on verra les enfants sur des pirogues en route vers l’ecole. Faute d’ecoliers, Gil m’emmene au petit monastere a l’entree de Nyaungshwe, que j’avais pour ma part decouvert sur une photo de son livre: un chat couche sur un rebord de fenetre ovale en bois. On arrive a 8h, le chat n’a pas bouge… Il manque le moine en arriere plan, mais sinon, la pose est la meme, le chaton se prelasse negligemment au soleil encore doux. C’est juste que le chat n’est plus le meme, en fait. Bien sympathique, ce petit monastere de teck presque bicentenaire, joliment cisele et incruste de verres colores et polis par le temps.
Gil est content, il est deja en train de photographier son premier sujet… Moi, les chats, c’est pas que je les aime pas, mais Mossieur ne veut pas que je les prenne en photo, de peur, c’est certain, que mes images soient plus belles que les siennes. L’histoire de l’eleve qui surpasse le maitre, voyez vous. Bon d’accord, en fait c’est juste que je pourrais lui piquer un marche en vendant les miennes moins cheres…C’est tout.
Mais bon, toujours est-il qu’ici, ce sont les jeunes moines qui m’interessent, les novices. Apres tout, ce sont des enfants eux aussi.
Ca sera un bon exercice pour moi, car j’ai toujours du mal dans l’approche avec des moines. Peur de gener, de manquer de respect, peur de donner une image peu scrupuleuse de moi meme. Serait-ce mon education catholique qui m’impose une certaine distance avec les hommes de foi? Serait-ce simplement mon manque d’experience en photo qui m’empeche d’aborder mon sujet avec simplicite et confiance?
D’un coin de l’oeil, j’observe Gil, et je me dis qu’apres tout, ce sont essentiellement ces deux poins qui nous differencient, l’education catho et l’experience..Je prends quelques photos, presque en m’excusant de le faire, rapidement…
Jusqu’a ce que l’un des novices vienne me voir, avec un sourire revelant des dents eclatantes de blancheur… La conversation s’engage, limitee aux quelques mots d’anglais qu’il connait. Il s’appelle Tankyo, ou quelque chose qui y ressemble phonetiquement.. Il a 14 ans, et vit dans ce monsatere depuis 3 ans. Il est entre dans le hall d’ordination avec un livre et quelques autres novices en font de meme, au compte goutte. Tankyo m’apprend que c’est l’heure de revision du Pali, language original du Buddha. Les jeunes eleves s’installent a meme le plancher, ouvrent leur livre et commencent a reciter d’une voix forte et profonde, en balancant leur corps d’avant en arriere. Assise dans le fond, j’oublie un instant mon appareil photo, et me laisse porter par les voix lancinantes de ces gamins.Tankyo est devant moi, il se retourne, m’offre un large sourire, et reprend ses chants avec plus d’intensite, comme pour m’impressionner avec sa voix grave qu’on a peine a croire qu’elle puisse emaner d’un corps si frele. Un novice sur ma gauche est en train de jouer avec le chaton, qui semble etre plus interesse par le crayon qui traine sur le plancher. Un autre rigole avec son voisin, pendant que le petit benjamin de 10 ans baille a s’en decrocher la machoire.
Tout futurs moines qu’ils sont, ce dimanche matin d’octobre, ils m’apparaissent finalement comme des gamins comme les autres, dissipes et reveurs. Peut etre qu’ils auraient envie de s’amuser dehors, de s’eclabousser avec des seaux d’eau, de faire les cowboys avec des bouts de bois comme les autres enfants qui jouent bruyamment pres de la stuppa. Mais non, pour l’instant, ils finissent leurs revisions, car a 10h, ils reciteront devant leur maitre.
L’atmosphere me met en confiance, l’appareil photo ne me parait plus si indelicat et je fais quelques images; mais c’est deja l’heure de la pause. Calmement, les novices referment leur livre et se dispersent. Le silence se fait et on decide d’aller boire un cafe en face, en attendant 10h.
On deplace une table a l’exterieur, on a avec Gil ce point commun d’aimer voir ce qu’il se passe autour de nous. Observer les va et viens des trishaws ou des pick-ups, les vendeurs qui installent leur echoppes de souvenirs sur des planches de bois en plein soleil devant l’entrée du monastere, et les minibus qui y ammenent des touristes. On les regarde debarquer, mettre un pied par terre, une main sur la poche ventrale renfermant les richesses, une autre sur l’appareil numerique renfermant les souvenirs. Le guide passe en premier, emmene son petit groupe qui marche prudemment sur ses pas, les yeux observant avec attention le monastere derriere les ecrans LCD. Deux gorgees de CoffeeMix plus tard, et voila la petite troupe qui ressort, se dirigeant vers les etalages de souvenirs, avant de regagner le minibus qui se trouve strategiquement gare au bout de la rue. Je me revois lors de mon premier voyage en Inde, en 95, dans un groupe plus grand que celui-la. On etait 15, a etre trimbales nous aussi en minibus climatise, la ou on voulait bien nous emmener; a respecter un emploi du temps minutieux qui ne laissait pas de place pour rencontrer l’Inde reelle, et pas celle qui se cache derriere des facades de monuments vieux de 500 ans.. Je me souviens etre revenue frustree de ce voyage, avec deux fermes resolutions: 1/ plus jamais de voyage organise, et 2/ je retournerai en Inde un jour, libre…
Quel bonheur de sentir cette liberte… Liberte de finir tranquillement notre cafe au lait en poudre, et de retourner au monastere, parce qu’on le veut. Et parce que le minibus est reparti… On retraverse la rue, pieds nus, nos tongs sont restees au pied de l’escalier qui mene au hall.
Nos chers novices sont deja la pour certains, et nous accueillent avec le meme sourire, des regards complices et bienveillants nous invitent a prendre place. On ressort les appareils photo, le mien ne parait plus autant encombrant; ces gamins, c’est con, mais ce ne sont plus des inconnus… Je prends davantage confiance, il ne me manque plus que le talent…
On est la depuis une dizaine de minutes a peine qu’un couple de touristes fait son entree, accompagne d’une guide locale. Bien en chair, jupe traditionnelle et chemisier blanc, une de ces personnes qui ne doit pas vivre dans une bicoque en bois sur pilotis, comme les paysans et les pecheurs de la region. Machonnant avec elegance, elle traverse le hall negligeant les eleves recitant leurs prieres et a notre grande surprise dans un pays si religieux, sans la moindre inclinaison respectueuse de la tete en passant devant la statue du Buddha. Elle rassure le jeune couple dont on peut aisement deviner le malaise, et les invite a prendre place sur les coussins de l’oratoire, la ou les villageois viennent rencontrer le maitre des lieux. Assis aux premieres loges, le dos tourne au Buddha, les flashs fusent, ils ecoutent avec attention les explications furtives de la guide en acquiescant d’un signe de tete admiratif, et repartent comme ils sont arrives. Comme des voleurs, n’omettant cepandant pas de laisser une large contribution, pour prouver de leur generosite, et peut etre aussi un peu pour se donner bonne conscience.. et eux, quelle opinion peuvent-ils bien avoir de nous? Qu’est-ce qu’on peut bien renvoyer, avec nos pantalons crapes de taches de boue, et les pieds sales? Avec nos gros appareils et les objectifs qu’on s’amuse a changer, s’echanger, on a l’air de quoi, hein?
Mais finalement, tout ca, je m’en fous pas mal… ce qui m’importe, c’est le signe de main discret de Tankyo et ses amis et le large sourire qu’ils nous destinent quand nous nous eclipsons. En repartant du monastere, je suis consciente de ne pas avoir la photo du siecle. Mais ces sourires et ces instants de partage silencieux, je les emmene avec moi…
Mais quelle mouche m’a pique… on etait la, tranquille, assis a l’ombre d’un banian gigantesque, au bord d’un des nombreux canaux de Nyaungshwe, a siroter encore une fois un star cola, a regarder un chien se rafraichir le poil en nageant gauchement et en lappant l’eau trouble. Voila que j’ai la bonne idee de prendre le lonely planet, et que je l’ouvre a la section “sante”. Est-ce le fait d’avoir rencontre un australien qui nous racontait avant hier sa visite chez un toubib local dans le nord du pays, apres deux jours de fievre a cause de la malaria? Est-ce que c’est l’episode caucasse de la piqure bien trop profonde (faut-il etre medecin pour savoir que l’aiguille n’a pas besoin de traverser le bras pour etre efficace?), ou le moment ou il conseillait lui meme le doc pour les medicaments a prescrire? Sacre Brandon… il nous racontait ca comme si il nous parlait d’oranges qu’il avait achete au
Je ne
Me voila bien avancee sur la malaria… je n’ai ni medicaments, et je doute de l’efficacite de mon Sketolene thailandais vu l’etat de mes chevilles qui ont l’air d’avoir contente plus d’un specimen… je n’ai plus qu’a surveiller de pres les symptomes annonciateurs, a savoir fievre, diarrhee, maux de tete, toux et coups de froids. Facile. Symptomes qui sont d’ailleurs les memes pour la dengue, pour la typhoide et pour l’influenza (je sais pas ce que c’est, mais ca a pas l’air tres cool non plus), et pour genre j’ai-eu-froid-dans-le-bus-et-en-plus-j’ai-mange-du-poisson-pas-frais… c’est dire si c’est simple, l’autodiagnostic, dans ces cas la. De toute facon, le mieux, c’est de tout faire pour ne rien attraper, dans ce pays. Car a part a Yangoon ou on peut esperer tomber sur une bonne clinique avec un toubib qui parle anglais, les soins, ca craint. Meme pour acheter de l’aspirine, on est jamais sur de ce sur quoi on peut tomber.
Apres, il y a tout ce qui concerne la nourriture. Evidemment, ne jamais boire d’eau qui ne sort pas d’une bouteille fermee, ca vaut bien sur aussi pour le the offert en signe d’hospitalite. Ou alors faut demander a ce que l’hote signe un papier, sur lequel il s’engage a avoir fait bouillir l’eau pendant au moins 20 minutes. Sinon, l’hospitalite, on s’en fout, faut pas deconner. L’eau, c’est important, faut pas plaisanter avec ca. Par exemple, il est egalement conseille de se laver les dents avec de l’eau en bouteille, et pourquoi pas d’eviter de se doucher avec ce qui sort du pommeau. Je comprends mieux pourquoi je voyais un jour a
Les legumes, c’est pareil. Toujours se trimbaler avec une solution iodee quand on va au boui-boui du coin, pour bien desinfecter les tomates et le chou, sous le regard incredule du proprietaire des lieux. Ca vaut bien sur aussi pour la cuillere a soupe, l’assiette en metal, et la tasse pour le the. On ne plaisante pas. Pas de glacons, pas de jus de fruits, ne pas boire au goulot, ne pas boire dans un verre et emmener sa propre paille desinfectee, homologuee par l’institut pasteur.
Ou alors, faut etre un peu realiste…. Par exemple, comment je fais, moi, pour sortir de la Joy guest house sans mettre les pieds dans l’eau vu que tout le quartier est innonde d’eau stagnante qui de jours en jours devient un veritable bouillon de culture, trouble et d’une chaleur anormale?
Alors ici, quand on m’offre un the ou qu’il y en a a disposition sur la table, je le bois avec delice.. quand un moine me tend un verre d’eau qu’il vient de puiser dans une cruche, je le bois. Quand un gars vend des glaces a je-ne-sais-quoi sur une carriole ambulante, meme si je me demande toujours comment il fait pour qu’elles gardent un aspect solide, ben j’en achete. On goute des jus de drole de couleur sur les marches, et quelque fois c’est degueulasse, mais on goute. On mange dans des troquets qui feraient palir la moindre secretaire des services d’hygiene, parce que c’est la qu’on mange le mieux..
Certains pourraient penser que c’est un peu de l’inconscience, si si, je vous entends d’ici… mais bizarrement, depuis mon retour en Asie, je n’ai ete malade qu’une seule fois… Apres avoir bu un soda bien capsule comme il faut dans un endroit touristique… alors a quoi bon. Non, decidemment, je suis devenue adepte du “j’en profite a l’instant present”, parce que finalement, c’est le corps qui decide quand il en peut plus…
