Madras,
Le 13 Février
Se pouvait-il vraiment que Madras soit plus parfaite encore comme étape qu’elle ne l’était déjà à mes yeux... pouvait-on imaginer, en arrachant nos sacs du bus 27B bondé qui nous déchargeait à Triplicane, dans la chaleur lourde et polluée de la ville, que l’on finirait par trouver un véritable havre de paix au milieu du chaos?
Non... J’ai toujours aimé ce quartier, depuis que je le connais, mais toujours en faisant abstraction de cet hôtel indien défraîchi, qui ne propose que des chambres sales et bruyantes et les sourires du personnel faussés par l’appât du gain. Mon dernier passage m’a définitivement fait rayer cette adresse de mon calepin. Le Thaj Regency, c’est bel et bien terminé. Faut pas prendre une Coulombel pour une imbécile, en restant polie, et cette fois, quand le gérant m’a demandé de payer une somme qui était plus élevée que celle affichée sur leur propre belle carte de visite toute neuve, j’ai gentiment renvoyé à ce brave homme le sourire faux et sournois qu’il me tendait, en lui disant que je ne remettrai plus les pieds dans son établissement. Adieu.
Alors en descendant du bus, et la rue de Triplicane avec Milan et Magali (volontaires au DG Home près de Tiruvannamalai), il nous fallait tout reprendre à zéro. Ou presque, parce que mine de rien, je commence à connaître ce quartier sur le bout de plusieurs doigts maintenant.
Triplicane est tout ce qui a de plus indien, mais dans tout ce qu’il y a de musulman indien. Pas de temples, mais une mosquée qui anime un instant les heures calmes et matinales. On achète pas de saris, mais des burkhas et de longues robes noires difformes. Les marchés n’ont pas l’odeur de jasmin et de santal, mais celle du sang des moutons ou des volailles déplumées. Mais j’aime ce quartier, allez savoir. Pour la rue aux boutiques de photos, pour les petites filles voilées qui sortent de l’école et dont on voit largement le sourire, pour le vendeur de glaces italiennes même s’il a augmenté ses prix, pour sa plage conviviale et colorée, et.... encore plus depuis hier à la découverte de ce lieu magique duquel j’ai envie de taire le nom... peut être pour lui donner un peu plus de mystère, ou peut être pour qu’il reste un endroit que l’on se doit de mériter durement....
On a quitté le DG Home en fin de matinée, les enfants en pleurs mais pas autant que moi qui avait bien du mal à retenir le trop plein d’émotions.. le rickhsaw nous a emmené, dans un silence religieux, à la gare routière toujours aussi vivante de Tiruvannamalai. Le contact avec la réalité citadine indienne se refait brusquement, celle qui crie et klaxonne, qui bouscule et écrase, qui a l’odeur de la vieille urine qui fait pleurer les yeux et remonter l’estomac. Tout ça, avec des bus fumants au milieu, dont le Chennai Express de 12h. Salomon, le fils de Paul et Joys, court nous acheter une réservation pendant qu’on charge comme on peut les sacs à bord, car le bus n’est pas encore vraiment arrêté qu’il se remplit déjà. Salomon revenu, on prend position sur les sièges 35 à 37 sur lesquels on a du mal à tenir à trois. Je cours acheter des clopes avant le départ, et refait mes au-revoirs à Salomon et Saravanan qui nous ont accompagné. Puis au coup de klaxon simultané aux premiers ébrouements du moteur, je monte sur la première marche, la seule qui reste accessible. La porte n’est pas loin de cette foutue banquette en sky bleu (comme les trains, mais en plus petite), mais traverser un bouchon humain, qui plus est indien, n’est pas une mince affaire et demande une bonne dose d’effort physique et d’impartialité. De bestialité, devrais-je dire. Une sorte de lutte contre le courant, mais avec des vagues qui accrochent le sac. Et qui piquent le porte monnaie au passage. Ah les salops. Mais bon, ça n’était que du fric après tout, je suis surprise d’oublier très rapidement les 2000 roupies perdus dans la bataille et je tombe, presque aussitôt assise, dans un profond sommeil, coincée entre Milan et le fessier recouvert d’un dhoti* blanc crasseux de cet homme debout dans l’allée comme beaucoup d’autres.
L’arrivée à Madras n’a plus beaucoup d’effet de surprise pour moi, je l’ai vécue bien des fois. Se faire bousculer pour descendre rapidement du véhicule, bien que ce soit le terminus, marcher une vingtaine de mètres sur un trottoir, renvoyant un visage indifférent ou exténué aux harassements des chauffeurs de rickshaws, et enfin entrer dans l’enceinte un peu plus calme et organisée de cette immense gare routière. On débouche sur les quais des bus citadins, les verts et blancs, cabossés et sales, ceux qui n’ont pas de fenêtres et qui penchent du côté des portes à cause des grappes de passagers qui s’y pendent. On file vers l’avant dernier quai, là où défilent les bus qui sont numérotés 27B et qui passent dans leur tournée sportive par l’extrémité nord de la rue de Triplicane. Celui qu’il nous faut prendre. Quand on a eu le fessier immobile pendant déjà quatre heures, on n’est pas à une heure près. Mais évidemment, le bus qui venait alors de démarrer et dans lequel on s’apprêtait à sauter, bien qu’ayant le numéro 27B dont je ne doutais absolument pas, ne passait pas par Triplicane. Faut attendre le 27B suivant, parce que celui là, il va ailleurs. Il aurait été trop simple de trouver un autre chiffre, ou une autre lettre pour une autre destination, et simple n’est pas indien. Encore un clin d’oeil, une petite tape sur l’épaule, gentillette mais sarcastique, où l’Inde me rappelle que même en pensant connaître un endroit, elle peut encore bien me surprendre.... c’est d’ailleurs ce qu’il allait encore se produire, environ deux heures plus tard, quand on a posé des yeux ébahis sur un décor inespéré de quiétude et d’espace... après les bouffées de vapeurs indiennes suffocantes, on retrouve notre oxygène. Après les chambres qui nous ont vu défiler, ternes et minuscules, qui affichent leur fenestrou condamné sur la rue assourdissante ou face à un mur qui ne laisse de place qu’à une faible lueur naturelle, on ouvre enfin la première porte de notre vaste chambre aux épais murs de pierre peints en blanc.... remplis instantanément de l’espace et de la propreté rustique des lieux, il ne fait aucun doute que cette chambre sera la nôtre, même si on doit partager la douche avec les autres occupants de la guest, qu’ils soient voyageurs invéterés ou rongeurs vertébrés. Je suis heureuse que les rats du temple de Bikaner n’aient pas été aussi énormes que celui que l’on a croisé ce soir, car dans ce cas, j’aurais probablement eu plus de difficulté à oublier leur présence...** parce que celui là, j’ai bien cru un moment que c’était un autre chat de la guest, certes un peu court sur pattes.
Tout s’efface en un instant, les traces de fatigue, les bousculades agressives, la transpiration noircie par les gaz d’échappement, les séparations émues avec notre famille de Gulalpadi.... on retrouve ici le calme et la convivialité que l’on avait laissé le matin même quelque part au fin fond d’un village encerclé de rizières. On retrouve enfin l’air qui commençait à manquer dans l’atmosphère polluée du trafic et le luxe de l’espace que la folie de la ville n’a pas réussir à remplir.
Un véritable oasis de douceur dans un océan indien, un refuge, un lieu de répit et de repos.
Le cadre exceptionnel auquel s’ajoute un personnel à 80% très agréable (excellent score), nous amenaient déjà proche de la perfection, quand Mahindra, un gars de l’équipe, m’a passé au téléphone le boulanger français qui appelait pour la commande de viennoiseries du lendemain matin. Rien que le fait de parler d’un croissant avec quelqu’un qui connaît le plaisir d’en déguster un vrai, j’en ai bien souvent l’eau à la bouche. Se remémorrer le croustillement de la pâte feuilletée, mordre en songe dans la pâte tendre et encore tiède, et se voir lécher ses doigts graisseux après avoir ramassé les moindres miettes... le croissant, le vrai croissant, celui qui reste inégalé et dont le nom est trop souvent injustement utilisé du fait d’un cruel manque de savoir faire. Voilà que tout à coup je me retrouve avec un boulanger français qui me promet qu’il en apportera à la guest le lendemain dès 8h...
Comment ne pas vouloir se pincer un instant, en pensant retomber dans une réalité tout autre... mais non. On a bel et bien trouvé un coin de paradis, aussi impossible que cela puisse paraître. Madras, dont je quitterai après demain la terre ferme, a encore de nouvelles raisons de m’y faire revenir un jour. J’en ai presque envie de courir vers mon ancien copain le gérant du Thaj pour le remercier de m’avoir poussée à ne plus remettre les pieds dans son hôtel tout moche. Mais il ne comprendrait pas. La subtilité n’a jamais été ni son style, ni celui de son établissement.
Me voilà plus qu’heureuse à Madras, toujours autant comme un poisson dans l’eau, mais avec un plus grand et plus beau bocal.
Mon programme est plus que chargé, mais je profite de mes derniers moments avec Magali qui s’inquiète un peu de la plus que probable incompatibilité d’humeur avec notre compagnon belge, avec qui elle s’apprête à voyager pour les trois prochaines semaines. Je profite des cookies au chocolat extraordinairement bons du spencer plaza et des pizzas avec du vrai fromage qui fond dessus, des croissants d’Alex-le-boulanger dans la cour arborée et calme de mon nouveau repère madrassien, avant de déposer pour trois jours mon sac à dos au fond de la cale d’un bateau qui m’emmènera aux îles Andaman pour un mois.
Quand je quitterai cette chambre blanche et pastel, la rue de Triplicane, Madras et le sous continent indien, quand les vagues de l’océan me berceront vers des rivages isolés et inconnus, c’est encore un nouveau chapitre qui va se clore. Avec une conclusion qui se profile déjà aujourd’hui, avec des indices qui me donneront une nouvelle fois l’envie de parcourir la suite de l’histoire, et de la comprendre un peu plus. Je reprendrais seule les rennes de mon voyage, regonflée de tous ces coeurs pleins d’amour qui ont croisé mon chemin. Que les rencontres aient été prévues, comme Anne Chritine, Alex et Marie (même si je n’ai croisé cette dernière que quelques heures) et bien entendu toutes ces gueules d’amour du DG Home, ou totalement imprévisibles.... Magali, Milan, Stan, Meredith, Mahindra, je vous dirais au revoir après vous avoir négocié un rickshaw, promis...
* dhoti: tissu que les hommes portent dans le tamil nadu, sorte de jupe nouée autour de la taille.
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