Madras,
Le 13 Février
Se pouvait-il vraiment que Madras soit plus parfaite encore comme étape qu’elle ne l’était déjà à mes yeux... pouvait-on imaginer, en arrachant nos sacs du bus 27B bondé qui nous déchargeait à Triplicane, dans la chaleur lourde et polluée de la ville, que l’on finirait par trouver un véritable havre de paix au milieu du chaos?
Non... J’ai toujours aimé ce quartier, depuis que je le connais, mais toujours en faisant abstraction de cet hôtel indien défraîchi, qui ne propose que des chambres sales et bruyantes et les sourires du personnel faussés par l’appât du gain. Mon dernier passage m’a définitivement fait rayer cette adresse de mon calepin. Le Thaj Regency, c’est bel et bien terminé. Faut pas prendre une Coulombel pour une imbécile, en restant polie, et cette fois, quand le gérant m’a demandé de payer une somme qui était plus élevée que celle affichée sur leur propre belle carte de visite toute neuve, j’ai gentiment renvoyé à ce brave homme le sourire faux et sournois qu’il me tendait, en lui disant que je ne remettrai plus les pieds dans son établissement. Adieu.
Alors en descendant du bus, et la rue de Triplicane avec Milan et Magali (volontaires au DG Home près de Tiruvannamalai), il nous fallait tout reprendre à zéro. Ou presque, parce que mine de rien, je commence à connaître ce quartier sur le bout de plusieurs doigts maintenant.
Triplicane est tout ce qui a de plus indien, mais dans tout ce qu’il y a de musulman indien. Pas de temples, mais une mosquée qui anime un instant les heures calmes et matinales. On achète pas de saris, mais des burkhas et de longues robes noires difformes. Les marchés n’ont pas l’odeur de jasmin et de santal, mais celle du sang des moutons ou des volailles déplumées. Mais j’aime ce quartier, allez savoir. Pour la rue aux boutiques de photos, pour les petites filles voilées qui sortent de l’école et dont on voit largement le sourire, pour le vendeur de glaces italiennes même s’il a augmenté ses prix, pour sa plage conviviale et colorée, et.... encore plus depuis hier à la découverte de ce lieu magique duquel j’ai envie de taire le nom... peut être pour lui donner un peu plus de mystère, ou peut être pour qu’il reste un endroit que l’on se doit de mériter durement....
On a quitté le DG Home en fin de matinée, les enfants en pleurs mais pas autant que moi qui avait bien du mal à retenir le trop plein d’émotions.. le rickhsaw nous a emmené, dans un silence religieux, à la gare routière toujours aussi vivante de Tiruvannamalai. Le contact avec la réalité citadine indienne se refait brusquement, celle qui crie et klaxonne, qui bouscule et écrase, qui a l’odeur de la vieille urine qui fait pleurer les yeux et remonter l’estomac. Tout ça, avec des bus fumants au milieu, dont le Chennai Express de 12h. Salomon, le fils de Paul et Joys, court nous acheter une réservation pendant qu’on charge comme on peut les sacs à bord, car le bus n’est pas encore vraiment arrêté qu’il se remplit déjà. Salomon revenu, on prend position sur les sièges 35 à 37 sur lesquels on a du mal à tenir à trois. Je cours acheter des clopes avant le départ, et refait mes au-revoirs à Salomon et Saravanan qui nous ont accompagné. Puis au coup de klaxon simultané aux premiers ébrouements du moteur, je monte sur la première marche, la seule qui reste accessible. La porte n’est pas loin de cette foutue banquette en sky bleu (comme les trains, mais en plus petite), mais traverser un bouchon humain, qui plus est indien, n’est pas une mince affaire et demande une bonne dose d’effort physique et d’impartialité. De bestialité, devrais-je dire. Une sorte de lutte contre le courant, mais avec des vagues qui accrochent le sac. Et qui piquent le porte monnaie au passage. Ah les salops. Mais bon, ça n’était que du fric après tout, je suis surprise d’oublier très rapidement les 2000 roupies perdus dans la bataille et je tombe, presque aussitôt assise, dans un profond sommeil, coincée entre Milan et le fessier recouvert d’un dhoti* blanc crasseux de cet homme debout dans l’allée comme beaucoup d’autres.
L’arrivée à Madras n’a plus beaucoup d’effet de surprise pour moi, je l’ai vécue bien des fois. Se faire bousculer pour descendre rapidement du véhicule, bien que ce soit le terminus, marcher une vingtaine de mètres sur un trottoir, renvoyant un visage indifférent ou exténué aux harassements des chauffeurs de rickshaws, et enfin entrer dans l’enceinte un peu plus calme et organisée de cette immense gare routière. On débouche sur les quais des bus citadins, les verts et blancs, cabossés et sales, ceux qui n’ont pas de fenêtres et qui penchent du côté des portes à cause des grappes de passagers qui s’y pendent. On file vers l’avant dernier quai, là où défilent les bus qui sont numérotés 27B et qui passent dans leur tournée sportive par l’extrémité nord de la rue de Triplicane. Celui qu’il nous faut prendre. Quand on a eu le fessier immobile pendant déjà quatre heures, on n’est pas à une heure près. Mais évidemment, le bus qui venait alors de démarrer et dans lequel on s’apprêtait à sauter, bien qu’ayant le numéro 27B dont je ne doutais absolument pas, ne passait pas par Triplicane. Faut attendre le 27B suivant, parce que celui là, il va ailleurs. Il aurait été trop simple de trouver un autre chiffre, ou une autre lettre pour une autre destination, et simple n’est pas indien. Encore un clin d’oeil, une petite tape sur l’épaule, gentillette mais sarcastique, où l’Inde me rappelle que même en pensant connaître un endroit, elle peut encore bien me surprendre.... c’est d’ailleurs ce qu’il allait encore se produire, environ deux heures plus tard, quand on a posé des yeux ébahis sur un décor inespéré de quiétude et d’espace... après les bouffées de vapeurs indiennes suffocantes, on retrouve notre oxygène. Après les chambres qui nous ont vu défiler, ternes et minuscules, qui affichent leur fenestrou condamné sur la rue assourdissante ou face à un mur qui ne laisse de place qu’à une faible lueur naturelle, on ouvre enfin la première porte de notre vaste chambre aux épais murs de pierre peints en blanc.... remplis instantanément de l’espace et de la propreté rustique des lieux, il ne fait aucun doute que cette chambre sera la nôtre, même si on doit partager la douche avec les autres occupants de la guest, qu’ils soient voyageurs invéterés ou rongeurs vertébrés. Je suis heureuse que les rats du temple de Bikaner n’aient pas été aussi énormes que celui que l’on a croisé ce soir, car dans ce cas, j’aurais probablement eu plus de difficulté à oublier leur présence...** parce que celui là, j’ai bien cru un moment que c’était un autre chat de la guest, certes un peu court sur pattes.
Tout s’efface en un instant, les traces de fatigue, les bousculades agressives, la transpiration noircie par les gaz d’échappement, les séparations émues avec notre famille de Gulalpadi.... on retrouve ici le calme et la convivialité que l’on avait laissé le matin même quelque part au fin fond d’un village encerclé de rizières. On retrouve enfin l’air qui commençait à manquer dans l’atmosphère polluée du trafic et le luxe de l’espace que la folie de la ville n’a pas réussir à remplir.
Un véritable oasis de douceur dans un océan indien, un refuge, un lieu de répit et de repos.
Le cadre exceptionnel auquel s’ajoute un personnel à 80% très agréable (excellent score), nous amenaient déjà proche de la perfection, quand Mahindra, un gars de l’équipe, m’a passé au téléphone le boulanger français qui appelait pour la commande de viennoiseries du lendemain matin. Rien que le fait de parler d’un croissant avec quelqu’un qui connaît le plaisir d’en déguster un vrai, j’en ai bien souvent l’eau à la bouche. Se remémorrer le croustillement de la pâte feuilletée, mordre en songe dans la pâte tendre et encore tiède, et se voir lécher ses doigts graisseux après avoir ramassé les moindres miettes... le croissant, le vrai croissant, celui qui reste inégalé et dont le nom est trop souvent injustement utilisé du fait d’un cruel manque de savoir faire. Voilà que tout à coup je me retrouve avec un boulanger français qui me promet qu’il en apportera à la guest le lendemain dès 8h...
Comment ne pas vouloir se pincer un instant, en pensant retomber dans une réalité tout autre... mais non. On a bel et bien trouvé un coin de paradis, aussi impossible que cela puisse paraître. Madras, dont je quitterai après demain la terre ferme, a encore de nouvelles raisons de m’y faire revenir un jour. J’en ai presque envie de courir vers mon ancien copain le gérant du Thaj pour le remercier de m’avoir poussée à ne plus remettre les pieds dans son hôtel tout moche. Mais il ne comprendrait pas. La subtilité n’a jamais été ni son style, ni celui de son établissement.
Me voilà plus qu’heureuse à Madras, toujours autant comme un poisson dans l’eau, mais avec un plus grand et plus beau bocal.
Mon programme est plus que chargé, mais je profite de mes derniers moments avec Magali qui s’inquiète un peu de la plus que probable incompatibilité d’humeur avec notre compagnon belge, avec qui elle s’apprête à voyager pour les trois prochaines semaines. Je profite des cookies au chocolat extraordinairement bons du spencer plaza et des pizzas avec du vrai fromage qui fond dessus, des croissants d’Alex-le-boulanger dans la cour arborée et calme de mon nouveau repère madrassien, avant de déposer pour trois jours mon sac à dos au fond de la cale d’un bateau qui m’emmènera aux îles Andaman pour un mois.
Quand je quitterai cette chambre blanche et pastel, la rue de Triplicane, Madras et le sous continent indien, quand les vagues de l’océan me berceront vers des rivages isolés et inconnus, c’est encore un nouveau chapitre qui va se clore. Avec une conclusion qui se profile déjà aujourd’hui, avec des indices qui me donneront une nouvelle fois l’envie de parcourir la suite de l’histoire, et de la comprendre un peu plus. Je reprendrais seule les rennes de mon voyage, regonflée de tous ces coeurs pleins d’amour qui ont croisé mon chemin. Que les rencontres aient été prévues, comme Anne Chritine, Alex et Marie (même si je n’ai croisé cette dernière que quelques heures) et bien entendu toutes ces gueules d’amour du DG Home, ou totalement imprévisibles.... Magali, Milan, Stan, Meredith, Mahindra, je vous dirais au revoir après vous avoir négocié un rickshaw, promis...
* dhoti: tissu que les hommes portent dans le tamil nadu, sorte de jupe nouée autour de la taille.
** référence aux articles:
31 décembre
Le soleil vient de disparaître derrière la montagne, il doit être 16h environ. Le dernier soleil de 2006 vient de quitter mon ciel. Je suis installée au coeur des rochers, sur une perle de sable abritée du vent et des regards, déposée sur un rocher qui surplombe la rivière.
Je repense à toutes ces premières fois que j’ai vécu en ce dernier jour de l’année. Première fois que je me réveille et assiste à l’étrange spectacle de la brume épaisse qui peine à se détacher du sol, restant accrochée aux sources d’eau chaude par la vapeur dense qui s’en échappe; première fois que j’ai un chiot du nom de Babou sur les genoux; première fois que je mets le haut noir que j’ai acheté à Mc Leod; première fois que j’essaie cette marque de shampooing en sachet à 2Rs; première fois que j’assiste en vrai à un match de cricket, et première fois que je vois le parcours de ma vie défiler dans le courant d’une rivière sacrée....
Il y a ces étendues lisses et calmes; à vrai dire il y en a peu.
Il y a ces rochers qui perturbent, accélèrent le courant, déchirent les flots...
Il y a ces remous, où l’eau est agitée, mousseuse, bruyante; elle s’affole en bouillons, cascades, éclaboussures..
Puis la surface se lisse à nouveau, laissant y exploser des milliers de bulles claires; l’agitation intérieure remonte et se laisse balayer par le courant... ça fait le bruit des galets quand la vague se retire. Les eaux deviennent alors plus calmes et le vert émeraude retrouve sa couleur si profonde.
Et j’en suis où, moi, dans tout ça...
Je repère bien, dans ma vie comme sur cette rivière, ces longues années à suivre le courant, agitée mais pas encore débordante, perturbée mais pas encore perturbante... ces années où ma surface était tellement lisse, ma vie tellement plate...
Je repère le creux de la vague, avant le premier rocher. Là où l’eau donne toute son énergie pour escalader et recouvrir l’obstacle, avant qu’au sommet, elle ne trouve enfin son potentiel maximum.
Est-ce que j’en suis arrivée en haut du rocher? Suis-je encore en train de l’escalader goutte à goutte? Ai-je déjà plongé dans ce tourbillon bouillonnant qui gicle, assourdit, écrase et propulse...
J’en suis où?
Peut-être à l’endroit où l’eau commence à s’exprimer, à cracher son énergie et sa force, à passer l’obstacle plutôt que de s’obstiner à vouloir le contourner.
Je sais pas exactement où j’en suis, ni où se trouve Tattapani sur cette carte de ma vie. Mais j’ai passé cette longue période à suivre le courant, j’ai cessé de préférer la surface plate à l’expression de moi-même.
Je suis peut-être assourdie par ces remous, au point parfois de ne plus percevoir le monde extérieur, mais peut-être que j’en ai besoin pour commencer à percevoir mon propre monde...
Je suis là, à Tattapani, sur ma perle de sable, avec mon châle sur les épaules, et j’observe ce courant qui m’emporte toujours, mais que j’apprends à maîtriser et à utiliser pour que ma barque prenne le meilleur chemin jusqu’à l’océan.
Bonne annee a tous,
Que 2007 soit pour chacun l’occasion de choisir le meilleur chemin vers son ocean.
Tattapani,
30 décembre 2006
M’y voilà enfin. Après encore une bien longue journée de bus, j’ai déposé mon sac sur le lit et me suis précipitée sur la terrasse du Spring View. Que c’est bon d’être là.... Rien n’a changé, je retrouve ma place telle que j’ai laissé il y a quelques mois, sans savoir alors que je serais si vite de retour.
La rivière est là, devant moi, d’un vert émeraude profond, elle s’écoule à mes pieds dans un bruit sourd et puissant que la pop indienne a du mal à couvrir. Je ne suis arrivée que depuis quelques minutes, mais déjà ma journée pénible s’est effacée, seuls mon postérieur, mon épaule et mon genou gauche semblent être encore traumatisés par les chocs du voyage. Mais bientôt, après mon pancake à la banane et les retrouvailles avec Umesh, j’irai dissoudre définitivement les moindres traces de douleur dans un bain bien chaud aux relents d’oeuf pourri.
C’est la première fois que je reviens dans un endroit que j’ai vraiment aimé, et c’est une sensation très agréable. J’ai pu faire signe au chauffeur du bus pour qu’il m’arrête juste au niveau de la route qui descend vers la rivière et la guest, m’évitant un long trajet inutile depuis la gare routière. Je suis rentrée dans la guest comme si je rentrais chez moi, et même si mon ancienne chambre n’est pas libre, je retrouve instantanément mes repères et n’ai pas besoin d’éparpiller mes affaires dans la nouvelle pour m’y sentir déjà bien.
Je retrouve la “plage” de sable et de galets gris, les bains naturels au bord de la rivière sacrée, où les gens du village et des touristes indiens défilent pour aller s’y laver, le gros rocher sur lequel je m’étais installée pour écrire, surplombant les remous turbulents.
Quelques vieux sont rassemblés autour d’un pot de peinture reconverti en feu aux effluves surprenantes de mangue et de santal, ils fument des bidis vidés, puis re-remplis avec soin de substance moins fruitée, mais tout aussi odorante. En quelques instants, je me retrouve invitée au milieu d’eux, reconnaissant Molik, le père d’Umesh. Je me réchauffe les mains et le coeur autour de ce petit feu, dans le silence voulu par l’impossible conversation.
C’est si bon d’être de retour, de partager un chai avec Umesh qui nous a rejoint, se remémorant le peu de souvenirs qu’on a eu le temps de construire ensemble la dernière fois... d’entendre en permanence la rivière, comme une pluie torrentielle continue... d’attendre avec impatience que le bain chaud se libère, que je puisse moi aussi m’y délasser et m’y récurer à la lueur d’une bougie.
Qu’elles sont loin, les huit heures de bus de la journée! Dire que seulement 140 kms me séparaient d’ici... Tattapani est vraiment un lieu qu’on doit mériter, surtout par la certes magnifique, mais interminable route de Mandi...
Il est presque 20h. J’ai plaqué cahier, crayon, cigarette et musique quand Umesh a toqué à ma porte pour me dire que mon bain était prêt... l’appel de la chaleur est plus forte que tout, je n’ai pas eu vraiment chaud depuis si longtemps...
Le bain est plus incroyable encore que dans mes souvenirs... est-ce le froid extérieur plus piquant et plus vif? Les deux jours à être pliée en deux dans les quatre bus successifs?
Je retrouve la cabane en béton au ¾ couverte d’une bâche en plastique bleu. Umesh a fait installer une ampoule rouge qui diffuse une lumière douce mais qui, additionnée à la vapeur qui se dégage du bain, donne une atmosphère étrange... j’allume un bâton d’encens, enlève mes chaussures et entasse mes vêtements sur la chaise en plastique. Le sol de ciment est mouillé et glacial, mais je n’ai que deux pas avant de me plonger dans une eau trouble à température idéale... je me glisse dans le bain, comme on rejoint le confort des couvertures chaudes de son lit... très chaudes..
Du bonheur liquide et odorant à 40°C, dans un bac en béton aux rebords de carreaux de céramique blanche, bonheur qui me pénètre instantanément, me détend la peau, les muscles, les os.. les moindres cellules sont innondées de chaleur et de plaisir.
Je me retiens pour ne pas laisser échapper un soupir équivoque, car quand le bonheur est si intense et si proche de la perfection, on est pas bien loin –excusez-moi du terme- de l’orgasme.
Je m’abandonne totalement dans ce bain de bien être, avant que les picotements de chaleur ne m’en fasse sortir sortir quelques instants. Je quitte le bain, m’appuie un moment sur le muret découvert, regarde le ciel qui s’opacifie, l’humidité et le froid tombent en brume épaisse et voilent déjà les premières étoiles. Puis, au bout de quelques minutes, quand mon corps refroidi cesse de fumer, je me replonge dans le bain, encore plus chaud et velouté qu’avant. Je ne sais pas exactement combien de fois j’ai répété le rituel... jusqu’à ce que mon corps reste à la température de l’eau, jusqu’à ce qu’il fonde dans le bain... ça vaut tous les massages du monde, et je suis tellement molle après ce bain que je réalise la force des tensions que je portaient en moi, à cause du froid, à cause du souci que je me fais pour mes proches, à cause des questions qui restent sans réponse...
Tout s’est liquéfié progressivement, et je ressors de mon bain exténuée et vidée, entourée de mon aura de vapeur qui se dissous petit à petit.
Mes jambes cotoneuses ont du mal à me porter jusqu’à la chambre, et après avoir pesté pour trouver dans le noir le bon code de mon cadenas, je m’écroule sur le lit et laisse tomber mes affaires sur le plancher. Out. Je mets une demi heure pour retrouver mes esprits, et en même temps l’usage de mes jambes...
No possible, M’am
Mandi, le 29 décembre.
Je m’attendais à ce que le trajet pour Tattapani soit un peu fastidieux et chaotique. 1/ je suis dans les montagnes, et 2/ je veux rejoindre un petit village hors des axes principaux, du nom de Tattapani. Tout le monde connaît Tattapani, mais surtout parce que ça veut dire “eau chaude” en hindi, et que des sources d’eau chaude, dans le coin, il y en a un paquet. Alors j’ai regardé la carte de l’Himachal Pradesh du lonely, et je me suis fait moi même mon plan de route. Ça a l’air facile.
Première destination: Mandi. Je me dis que de là, il doit y avoir moultes bus qui partent pour Tattapani, car selon l’échelle du lonely, c’est à 50 kms à peine. Après m’être renseignée cette semaine à la gare routière de Dharamsala, et au bureau officiel de la HRTC (Himachal Road Transport Corporation), je savais de sources sûres que le bus pour Mandi partait quotidiennement à 11h du mat.
Ce matin, j’ai donc fait mes adieux à la guest; l’avenir me permettra sans doute de revoir Tarun et Chandni, mais certainement pas ici. Je me suis mise en route vers 9h, j’ai prévu du mou parce que 1/ mon sac est bouclé plus tôt que je ne le pensais, 2/ j’ai une sacrée grimpette à faire jusqu’à l’arrêt des jeeps, et 3/ on ne prends jamais trop de précautions en Inde.
Je remonte la rue de Mc Leod, encore déserte à cette heure. Je croise l’australien qui a eu la flemme de descendre à Dharamsala pour envoyer son colis hier, et qui attend l’ouverture du bureau de poste pour être le premier; je croise quelques vendeurs kashmiris qui ouvrent leur boutique, en me demandant si je pars; je fais un signe de la main au gars du Carpe Diem, regrettant déjà ses succulentes pizzas, et j’arrive enfin au main square. En râlant. Pas en râlant comme les français savent le faire, mais en râlant littéralement, comme un animal blessé qui attend qu’on l’achève... je craignais d’avoir à monter cette pente avec le sac à dos, depuis mon arrivée à Mc Leod, quand je la descendais pour la première fois...
Pas le temps de souffler cependant, car une jeep vient de mettre son moteur en marche. Et si à première vue elle peut paraître pleine, le chauffeur me fait signe qu’il reste une place pour moi. Soit vingt centimètres de largeur disponible sur la banquette arrière. Je rassemble les dernières forces qu’il me reste pour jeter tant bien que mal mon sac à dos sur la galerie du toit, avant d’installer ma fesse droite sur l’espace qui lui est généreusement réservée. Cette fois ça y est, je suis partie. Bye bye Mc Leod Ganj, au revoir et à jamais.. je ne peux même pas me retourner pour un dernier regard d’adieu, car j’ai l’autre fesse de travers coincée sur la portière, les genoux plantés dans le siège de devant, et le nez dans les poils de yack d’un bonnet. Au moins je suis calée, et n’ai pas besoin de m’accrocher à quoi que ce soit dans les virages (heureusement, car les mains ne sont pas accessibles.)
J’arrive à la gare routière de Dharamsala par la grande porte, avec les bus, et découvre qu’elle est devenu un gigantesque chantier, à tel point que je me demande si c’est bien celle où je suis passée il y a quelques jours... mais derrière les montagnes de cailloux et de sable, je vois bien se profiler le bâtiment où j’avais alors mis les pieds. Même guichet, même question: Mandi ?? ; même réponse: 11am. Wait.
Alors je wait, il est 10h15, je m’assois au soleil et observe le défilé des bus devant moi, auxquels le chantier n’a laissé qu’un étroit passage.
A 10h20, le gars revient me voir: “Mandi 11am, no possible, M’am.” Et le voilà qui fait demi tour... je le rappelle, pour qu’au moins, à défaut de me donner une raison, qu’il me donne au moins une alternative! Il me montre alors le bus devant moi, en me disant “Palampur”. Très bien, je grimpe donc dans ce bus pour Palampur, mais doutant de la simplicité de cette option, je m’empresse de demander la destination au chauffeur, qui me confirme que le bus ne part évidemment pas à Palampur. Je redescends, envoie à mon guichetier un regard interrogatif, un dodelinement de la tête, les mains tournées vers le ciel, comme quand on s’apprête à chanter “ainsi font, font, font....” pour faire sourire un nouveau né. Il me réponds par un dodelinement aussi, les mains ouvertes vers le sol, doigts légèrement écartés, comme quand on regarde l’état de son vernis à ongles. “Wait!”
Je me réinstalle, après tout il défilera comme tous les autres devant moi, le bus pour Palampur.
À 10h30, je suis finalement installée pour les 34 kms qui me séparent de ma première étape. 1h45... et pourtant, le chauffeur conduisait comme un fou, faisant d’ailleurs la course avec un autre bus... sur une route de la largeur d’une seule voie, avec un beau précipice sur la droite... Je crois bien que cela ne faisait rire que lui, lui et l’autre chauffeur, qui s’avèrera être celui qui me conduirait jusqu’à Mandi..
Ceci dit, à part trois faces à faces très rapprochés avec des camions Tata richement décorés, le trajet s’est bien passé. En arrivant à Palampur, je n’ai eu le temps que d’acheter un paquet de Hide and Seek au chocolat avant de sauter dans le bus vainqueur. Direction Mandi, entre 100 et 120 kms, selon la signalisation étrange des panneaux routiers. Je suis coincée sur un siège à l’avant du bus, où j’aurais apprécié le confort d’être seule au moins cinq minutes. Ils sont vraiment petits, ces gens, c’est pas possible autrement... parce que pour moi, même les fesses bien calées au fond du siège, je n’arrive pas à faire rentrer les genoux...et la barre métallique en haut, celle où normalement on peu poser la tête, m’arrive au milieu des omoplates... ça durera en tout 4h30, entrecoupées de deux arrêts de dix minutes durant lesquels il m’aura fallu escalader montagnes de bagages et de gens bien décidés à garder leur précieuse place, pour aller me dégourdir un peu les jambes.
J’atteins Mandi à 16h30. Le trajet était long et douloureux, mais les paysages magnifiques traversés et mon lecteur mp3 l’ont presque rendu agréable.
Mandi me parait fort sympathique, étendue sur les flancs d’une petite vallée, au fond de laquelle coule une rivière qui, de là où je la vois, a l’air propre. C’est bon à savoir, mais pour une autre fois; à l’heure qu’il est, je ne pense qu’à ma prochaine et ultime étape, Tattapani.
Cette gare routière n’est pas en chantier, pourtant elle est boueuse et bien plus désorganisée que celle de Dharamsala. Je dégage mon sac du tas de bagages amoncellés sur le moteur, bousculant au passage les gens assis qui ne bougent toujours pas et ceux qui montent dans le bus et en bouchent la sortie. Je me fraye un chemin en jouant du coude, et pars à la découverte de cette nouvelle gare. Je trouve le bureau des renseignements, m’adresse à une grille peinte en vert derrière laquelle est assise une femme en train de tricoter. Tattapani? Elle dodeline de la tête, mais ayant la bouche derrière un châle et les mains occupées, ça ne veut rien dire du tout. Il y a également quatre hommes dans le bureau, ils se réchauffent autour d’un tas de braises et discutent. Alors je rentre dans la pièce, là où il y a un sens interdit sur la porte; parce que en étant une femme occidentale seule, je peux m’octroyer ce droit là et j’en profite. Ils me font immédiatement une place autour du feu, pendant que je dépose mon sac en leur demandant comment je peux atteindre Tattapani. Maintenant.
“ No possible, M’am...” J’apprécie beaucoup leur honnêteté, là où d’autres m’auraient pointé du doigt un bus aléatoire en acquiescant.
Je comprends vite le problème. Il n’y a bien sûr pas de bus direct, il faut que je passe par Karsog; le prochain bus est à 18h, et parcours les quelques 50 kms en 5 heures... j’ai donc deux options: dormir à Mandi et partir demain matin à 6h30, ou partir pour Karsog, et tenter de trouver un endroit où dormir dans ce bled que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, au coeur d’une nuit noire et glaciale.. mais dans tous les cas, je n’atteindrai pas Tattapani ce soir. Alors je reste à Mandi, j’ai encore quelques heures pour en profiter un peu.
Je quitte la gare routière, la femme qui tricote, et les quatre bonhommes qui m’ont promis de m’attendre demain matin avec un chai. J’embarque mes affaires, et emprunte la route vers le centre, où je prendrais le premier hôtel sur mon chemin. Le premier s’appelle “quelque chose Palace”, ce qui en soit ne veux pas dire grand chose quant à l’extérieur. Mais en voyant les prix affichés (c’est déjà rare d’avoir des prix qui soient affichés), celui ci a peut être bien des chambres de palace.. A 1000 Rs la chambre simple, je tourne les talons immédiatement. Le gars de la récéption me rappelle, me dit que si je veux, il peux me faire un bon prix. 250 Rs... No, too much!.... 200?....... No, 100 Rs...... Euh, no possible, M’am. For you 150, mais no hot water....... no hot water????? 60!!!!!...... ok M’am, 100 Rs, last price...... ok, mais un seau de hot water..... ok....ok.
Bon d’accord, je suis au cinquième étage, bon d’accord la salle de bain est en travaux, mais j’ai une grande chambre sur le toit, avec des toilettes, une télé, une table basse ronde et deux fauteuils... j’aurais jamais mis 1000Rs dans une chambre comme ça, mais honnêtement, au prix qu’ils me font, je leur pardonne de la pas l’avoir nettoyée et de cogner le pied contre un reste de repas sous le lit. Après tout, je ne suis là que pour une nuit, et le fond de chai dans le gobelet sur la table me servira de cendrier.
Me voilà enfin revenue en Inde... j’ai mal au crâne, je suis dans une chambre sale et bruyante, crevée du transport mais.... que c’est bon de retrouver le chaos et l’animation toujours aussi surprenante de l’Inde! Je ne tiens pas cinq minutes dans la chambre, j’ai envie de profiter du peu de temps que j’ai pour aller explorer la ville, voir comment sont les gens et ce qu’ils font sur la place de du marché, j’ai envie aussi de manger un bon dhal avec des chapattis après un jêune de 28h.
Le plaisir m’envahit de nouveau, j’oublie la fatigue et le mal du crâne, je marche avec plus d’assurance dans ces rues inconnues que dans celles de Mc Leod Ganj après dix jours. Je ne m’explique pas pourquoi, mais je me sens plus sereine, plus ouverte, plus familière dans ce décor de petite ville bien indienne. On a rien à me vendre, on me bouscule, on me laisse exister à l’indienne, avec parfois brutalité... mais autrement que par mon porte monnaie. Dharamsala m’a proposé un break appréciable et reposant, mais bon sang!, quand je redescends sur terre dans des petits bus surchargés, je saisis davantage ce que j’aime en Inde... tout ce qu’il n’y a pas là haut...
Dharamsala,
Le 28 décembre
Le temps de partir
Il est grand temps de me remettre en route. Cela fait déjà dix jours que je traîne mes savattes à Mc Leod Ganj, c’est pour ce voyage le record absolu de passivité... la dernière fois que je suis restée dix jours au même endroit en Inde, c’était pour suivre le stage de méditation Vipassana, et j’ai vécu ici à peu de choses près l’inverse...
La seule ressemblance, c’est le fait de me dire tous les jours... demain je me casse... mais quelques soucis de santé m’ayant mis K.O, et impatiente de suivre ma formation de reiki, je suis finalement restée; prenant goût aux promenades en pleine nature, à respirer de l’air frais et régénérant, profitant des meilleures pizzas qu’il m’ait été donné de manger en Inde, m’autorisant à acheter un peu de Toblerone et des muffins encore tout chaud dans la pâtisserie de Bagsou road. Un petit air de chez moi, même si le décor de Mc Leod Ganj est bien différent de celui de Lambersart, je me suis installée comme jamais dans mon immense chambre. Le nécessaire à thé, le gingembre, le citron et le miel sont dans la kitchenette, où il n’y a pour tout équipement qu’un évier et un plan de travail en béton. L’embêtant, c’est qu’ils ont oublié de penser à mettre une prise de courant, ce qui me vaut d’incessants allers-retours avec mon gobelet d’eau brûlante entre la cuisine et le salon (salon = table à côté du lit, avec un fauteuil devant). J’ai étalé mes vêtements dans le placard, certains même sur un cintre dans la penderie, ce qui est bien la première fois. Tout mon petit bordel est sorti de mon sac à dos, et éparpillé un peu partout, de manière organisée. Je me suis installée, quoi.
Mais maintenant que j’ai terminé la formation avec Alfredo, je commence à repenser à l’idée de ressortir le sac du placard pour reprendre la route. Je ne veux pas passer le nouvel an ici, alors je pars demain matin en bus pour Mandi. A environ 6-8 heures de bus d’ici. De là, je vais essayer de trouver le moyen de rejoindre Tattapani, le petit village aux sources d’eau chaude où j’ai passé quelques jours lors du dernier voyage. Sur la carte du lonely planet, ça a pas l’air d’être trop loin, je dirais à vue d’oeil une cinquantaine de kilomètres, ce qui doit correspondre à un trajet en bus de 3 ou 4h. on verra bien.
Je vais retrouver Umesh et son Enfield dans la guest de Tattapani, peut être qu’il m’emmènera encore une fois faire un tour dans les montagnes environnantes, faisant le fier à trimbaler un nénette occidentale sur sa bécane. J’espère y être dès demain soir, rien qu’à penser à l’idée de me prélasser dans le bain extérieur bien chaud et sulfureux, j’en oublie que le trajet risque d’être long et pénible. Une petite pause de bien être et de silence à Tattapani, où je pourrais continuer à pratiquer le Reiki dans les meilleures conditions.
J’aurais voulu partir dès aujourd’hui, mais les achats nécessaires ou non que j’ai pu faire m’ont obligé à envoyer un colis, et donc à me bloquer une demi journée pour aller au bout du processus.
Si ça peut être très simple et bien organisé dans certaines villes, envoyer un colis d’ici est toute une affaire...
Il faut d’abord commencer par préparer le paquet. Parce la poste ne fournit bien évidemment pas les cartons. Pour cela, ça n’est pas compliqué en soi mais il faut le savoir, il faut se mettre en quête de trouver un tailleur. On appelle ici tailleur un homme qui est assis devant une machine à coudre manuelle, au milieu d’un tas de chutes de tissu, et d’un tas de vêtements en attente d’être reprisés. Dans les lieux touristiques, y’en a toujours un ou deux spécialement intelligent pour s’installer près de la poste et se spécialiser en packaging. Je dépose mes trois sacs devant la marche de l’entrée de la cabane de béton et de tôle ondulée que j’ai reperé par le signe “parcel packing” accroché dans la rue de la poste. Mujeesh est campé là, les yeux rivés sur le chat de l’aiguille dans lequel il s’apprête à passer une double épaisseur de gros fil de coton blanc. Ça ne lui prend que quelques secondes, pour une opération que j’aurais sans doute abandonné après cinq minutes de tentatives vaines. Oui mais Mujeesh, ça fait 36 ans qu’il est tailleur, alors ses mains de “viellard de 49 ans” (c’est lui qui le dit) sont précises et expertes. Pendant qu’il termine son travail, je commence le mien. Mettre de côté tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un livre, car l’expédition des bouquins est vraiment pas chère. Évidemment, les cahiers ou coupures de journaux, je les considère comme livres. Sans hésiter. Puis les affiches d’école pour mes neveux et nièce (pour qu’ils apprennent comment on dit tigre en hindi, ça peut toujours servir), les barrettes de ram de mon mac, les guimbardes de Jaisalmer et des bâtons d’encens. Les vêtements, je les mets d’office dans un autre sac, où les rejoindront sous peu les gimbardes et l’encens.... Il fait tellement froid ici que j’ai dû m’équiper en vêtements chauds d’une épaisseur inapropriée par rapport au volume disponible de mon sac à dos. Les chaussettes qui grattent tricotées façon grand-mère (tibétaine), le châle en laine si doux et si confortable, ma belle veste en laine elle aussi, le bonnet en moumoutte synthétique et le caleçon long acheté d’urgence au marché de Dharamsala après une nuit tellement glaciale que je l’ai finie en jean sous mes 5 couches de couvertures... tout ça m’attendra sagement en France, encombrant un peu plus l’appart d’Anne Chris, pour le prochain hiver lillois... je renvoie aussi une de mes polaires, gardant celle à 100 Rs que j’ai acheté à Amritsar et que je ne regretterai pas quand elle se sera complètement décousue. J’espère juste qu’elle tiendra le peu temps qu’il me reste à passer dans le nord de l’Inde.
J’ai donc deux gros sacs légers gonflés de vêtements et autres bricoles non littéraires, et un petit sac avec les “livres”.
Mujeesh s’attaque au premier paquet, celui avec les livres. Il récupère deux morceaux de carton au sol, et protège les bouquins. Il noue deux chutes de tissu, dont il entoure les bouts de carton en serrant bien fort. Voilà, il ne reste plus qu’à emballer le tout. Il prends les mesures vite fait, et cherche dans ses morceaux de tissu de coton écru lequel sera à la bonne taille. Sans même vérifier, il coud le tissu en une sorte de poche, parfaitement ajustée au colis qu’il glissera ensuite à l’intérieur.
Puis il referme la poche, en cousant d’un gros fil blanc l’ouverture et le coins. Un trou sur le côté, pour qu’on puisse voir que le contenu est bien constitué... de livres, et il allume sa bougie pour l’opération finale qui consiste à déposer des empreintes de cire rouge sur les extrémités de coutures. Voilà, en une dizaine de minutes à peine, j’ai entre les mains un joli petit paquet tout blanc, parfaitement ficelé, sur lequel il ne me reste plus qu’à écrire l’adresse de l’expéditeur et la mienne au marqueur noir.
Le second paquet commence à poser problème dès la première étape. Il n’a pas de carton assez grand, et à vrai dire, il n’en a plus qu’un. Alors il faudra faire avec. Il me demande un coup de main pour compacter les sacs au maximum, on doit les faire rentrer dans ce foutu carton. Il prépare des autres cordes de chutes de tissu assemblées, pour ficeler les sacs que je maintiens serrés comme je peux. Puis on pousse à deux sur les sacs, le carton baille de plus en plus, ses coins menacent de se déchirer, les côtés sont bombés à la limite de l’explosion, et les rabats sont tendus et dressés vers le ciel. Mais le carton ne cède pas... et Mujeesh va maintenant consolider le tout avec d’autres cordes de récup. Bien sûr, il n’a pas de chute de tissu assez longue pour faire le tour du carton, et utilisera au moins 5 morceaux différents pour ficeler correctement le paquet. Il les cherche sous sa planche de travail surélevée à quelques centimètres du sol, en sort des poignées entières de petites découpes de toutes les matières, de toutes les couleurs, et de toute petite taille... il a certainement une très bonne raison de conserver des bouts d’écossais rose de 2 centimètres carrés.
Mon carton n’a pas très belle allure, mais il ne bouge plus d’un poil.
C’est la même histoire pour le tissu d’emballage... le plus gros morceau qui lui reste fait 30 cm sur 40. Un peu léger, et à vrai dire, rien que pour couvrir une face, il n’y a pas assez. On recherche sous le tas de pantalons en attente, on en ressort des petites pièces du tissu réglementaire... il passera en tout bien 45 minutes à préparer un patchwork monochrome assez grand pour contenir mon carton. J’ai le temps d’aller à la poste pour aller chercher le formulaire à remplir, et j’y apprends qu’étant donné la nouvelle coupure de courant, ils ne peuvent pas envoyer de colis. Car, dans une logique implacable, ce petit bureau de poste de village étriqué et crasseux est équipé d’une balance électronique... le guichet pour l’envoi des colis n’est ouvert que le matin (à partir de 10h...), et c’est bien évidemment à ce moment là qu’il y a le plus de coupures... je n’ai pourtant pas bien le choix, je dois envoyer ces colis aujourd’hui si je veux prendre le bus à 11h demain matin.
Je retourne voir où en est Mujeesh, et prends deux chais en passant. Pas d’urgence, temps que le courant n’est pas rétabli (ce qui peut prendre parfois une journée..), je suis bloquée. Mujeesh s’arrête quelques instants pour boire le thé avec moi, il me dit que je peux aller à la poste de Dharamsala, le guichet parcel est ouvert jusqu’à 13h30. Une grande poste, qu’il me dit, à seulement une dizaine de minutes de marche de l’arrêt des jeeps. Très bien, j’irai donc à Dharamsala avec mes paquets sous le bras. Du coup je lui demande de me faire un petite poignée sur le gros colis, pour que ça soit plus simple à transporter. Il est 11h30 quand je quitte Mujeesh. Je me dirige vers le main square où les jeeps attendent d’être remplies complètement avant de faire le trajet pour Dharamsala. J’ai mon gros carton sur les genoux, à la verticale, pour que le chauffeur ne me charge pas le tarif de deux personnes. Pour qu’on puisse bien s’entasser à 12 dans le véhicule. Le trajet dure une vingtaine de minutes, peut être une demie heure, puis je commence à descendre la rue principale, le gros carton sur les bras car je crains que sa poignée ne finisse par arracher le tissu. Dix minutes... ok, je me dis que si je vois un rickshaw, je peux m’offrir ce luxe... mais évidemment, les rickshaws quand on en a besoin, on les trouve pas... et les dix minutes sont passées que je ne suis pas encore arrivée à la poste. Je n’ai pas l’heure, mais il doit être aux environs de 12h30. J’ai mal aux bras, et quand on me dit finalement qu’il me reste 1,5 kms à faire, je dépose mes sacs au bord de la route, allume une clope, bien décidée à arrêter le prochain bus qui descend. Il passera forcément devant la poste... le bus tant attendu ne se laisse pas désirer, et je n’ai pas le temps de finir ma clope que je me retrouve assise coincée entre deux gaillards légèrement insistants... m’en fous pas mal, je suis déposée devant la poste quelques minutes plus tard, il est 12h50 quand je rentre finalement dans le hall bien évidemment encombré. Je fais la queue au guichet que l’on m’a indiqué, le 4, celui où il y a le plus de monde, et où le gars derrière moi trouve là une raison suffisante de me coller de manière fort désagréable. Je me retourne une fois, avec un regard qui normalement, est assez évocateur quelle que soit la langue. Pas là. Deuxième main qui se perd, deuxième regard foudroyant de ma part. Je mets mon colis à ma place, c’est lui qui fera la queue et moi je le pousserai du pied, en restant en dehors de la file. Quand vient mon tour, après une vingtaine de minutes, bien obligée de me remettre dans l’alignement de la petite ouverture du guichet, le voilà qui se recolle derrière moi, profitant du passage d’une femme en travers de la file. Je me retourne, furieuse, et m’adresse à lui en français, suffisamment fort pour que les gens autour soient interpellés... je constate une fois de plus que parfois, quelques mots inconnus sont bien mieux compris que des gestes ou des regards qu’on pense internationnaux. Car ça marche, et le vieux bonhomme, un homme d’âge mûr auquel on donnerait le nirvana sans confession, se recule de quelques centimètres que j’envahie instantanément en glissant le pied vers l’arrière. La poste bien organisée, me libère après quelques minutes seulement de tapotage de clavier.
Je peux retourner tranquillement vers Mc Leod, en prennant un bus dans l’autre sens (c’est pratique quand il n’y a qu’une rue, on a pas besoin de demander à quelqu’un de nous noter le numero en hindi pour monter dans le bon bus), puis en attendant le remplissage de la jeep qui me ramènera au bled.
Une dernière pizza au feu de bois, le courant n’est toujours pas revenu, et je retourne dans mes quartiers où j’espère pouvoir prendre ma douche, mais l’eau, coupée ce matin de trop bonne heure, n’est pas revenue non plus. Je m’installe donc au salon, met un peu de musique, un châle (j’en ai quand même gardé un...) sur les épaules, et je fais chauffer un peu d’eau pour mon thé. Je m’installe devant l’écran de mon ordinateur, et commence mes adieux à Mc Leod Ganj.
Je pars demain, et je ne reviendrais probablement jamais.
Je suis en manque d’Inde, celle contre laquelle je me suis ennervée tout à l’heure dans la file d’attente, celle dans laquelle j’ai baigné dans les bus ou jeeps, celle où j’ai toujours envie de retourner quand je la quitte un moment.
