Amel' O' Tour d'Asie
Bangkok, le 23 février
La bouffée
Ca devient une véritable obsession.
J’aurais dû la laisser là où je l’ai vue la première fois. Mieux encore, j’aurais dû ne pas la voir. Mais c’est trop tard, maintenant qu’elle m’a titillé le regard et que l’ai prise entre les doigts, il va m’être très difficile de résister.
Et voilà que pour bien faire, je me retrouve seule dans la chambre, pendant encore au moins une heure…. Sans personne d’autre que moi-même pour passer le test de la volonté.
Je l’ai posée sur le lit. Elle me nargue. Je la reprends entre mes doigts ; j’aime cette odeur, je l’avais oubliée. Caramel, une touche de chocolat et de bois humide qui ne demande qu’à crépiter…… bon sang…..
Je suis tellement hypnotisée que je réalise que c’est inconsciemment que j’ai sorti un briquet de mes affaires…. Moi qui pensais avoir jeté le dernier en même temps que le dernier paquet de cigarettes….
C’était il y a plus de 2 mois. Bientôt trois, si je tiens le coup encore un peu. Ce qui est étonnant, contrairement aux essais précédents, c’est que je n’ai pas gardé en mémoire la date exacte où j’ai arrêté de fumer. Mais je me souviens du lieu, à Kanchipuram en Inde du Sud, et ça me permet de situer à peu près sur le calendrier.
J’ai eu plusieurs fois envie de reprendre, mais globalement, c’était un arrêt assez facile. Jusqu’à dernièrement, où la disparition de mon sac photo a fait renaître de violentes envies de fumer…
J’ai tenu bon. Alors que dans le taxi qui nous éloignait de la gare de Calcutta je ne pensais qu’à m’en griller une. Une cigarette de révolte.
J’ai tenu bon quand même, au milieu de tous ces fumeurs de la Paragon guest house, qui me tentaient doublement avec leurs fumées illicites qui m’auraient tant aidé à fermer le yeux…..
Je tenais encore bon ne serait-ce qu’hier soir, à la terrasse d’un petit bar du vieux Bangkok, en buvant une bière bien fraîche malgré les volutes émanants de la table voisine…. Et les anciens fumeurs (qui boivent de la bière) savent à quel point la cigarette qui accompagne un verre est bonne…..
Mais là. On vient me mettre sous le nez la tentation elle-même. Le diable enroulé dans un fin papier blanc, et déposé vicieusement au dessus du miroir de la chambre. Sous mes yeux. Y’en a décidément un qui m’en veux, ou qui s’est mis en tête de me faire passer des épreuves…..
Je tiendrais pas. L’ordinateur sur les genoux, et cette subite envie d’écrire, c’est juste pour m’occuper l’esprit mais je me connais trop…. Je vais bientôt tomber à court de mots, ou à court de batterie… et elle, elle sera toujours là, posée sur le drap, à me provoquer sans relâche.
Je pourrais la jeter, bien sûr. Ça ne prendrait qu’un instant et au moins, la question ne se poserait plus…. Oui, mais….
C’est comme dans Tintin au Tibet, quand, sur un étroit sentier de montagne, Milou voit des gouttes d’alcool tomber du sac du capitaine Haddock. Le petit ange, et le petit démon qui apparaissent, et qui se querellent à coup d’arguments. « Non, c’est pas bien… », « et alors, quoi ?», « soit fort…. », « fais-toi plaisir…. »
Et en quelques bulles, l’envie l’emporte sur la raison, le pauvre Milou se met à tituber et tombe dans le ravin.
Bah voilà, j’en suis là. Il y a le ravin, certainement, mais tant de bonnes raisons de ne pas le voir…. Et quand bien même…. Pourquoi je ne me laisserais pas tomber ? il n’y a pas si longtemps que ça, j’étais presque prête à y sauter de moi-même, sans cigarette….
Je teste le briquet. Ça serait tellement plus facile si il ne marchait pas. Mais évidemment …. Il fonctionne parfaitement.
Je craque. J’essaie de me remettre en mémoire les raisons de mon arrêt, mais je n’en trouve pas de suffisamment bonnes. Au lieu de cela, ce sont les mots de Jacques Brel qui me viennent à l’esprit…. « Vivre est mauvais pour la santé… alors puisqu’il faut vivre, autant que ce soit avec plaisirs… »
Nononononon. Je repose le briquet. Ça serait trop bête. Tous ces efforts pour rien… parce que je sais bien ce qu’il va se passer ensuite. C’est pas à un vieux singe…..
C’est ainsi que je pensais aussi la semaine dernière, avant de monter dans ce foutu train. Moi ? il m’arrivera rien !!….. je connais l’Inde, et je sais ce qu’il faut pas faire….
Mouais.
La demi seconde d’inattention, elle est là, juste devant moi, à côté du briquet.
Prête à me dépouiller pendant que je lui trouve encore des excuses et des bonnes manières.
C’est là que tout se joue, et j’ai l’intime conviction que si je ne résiste pas à ces quelques centimètres de fumée sans prétention, je vais perdre dans la bataille bien plus que je n’arrive à l’imaginer.
Comment est-ce que je pourrais me convaincre que je vais réussir à trouver un éditeur ? que je vais publier mes photos ? que je vais trouver un travail ? que je vais finir par repartir, un nouvel appareil photo à l’épaule, pour de nouveaux horizons ? ….. si je n’arrive même pas à me convaincre de jeter cette simple cigarette ?
Elle est devenue à mesure de ces lignes, tout un symbole et étrangement, elle a perdu son odeur enivrante. J’ai gagné la partie. Je l’aurais gagnée, quand la clope aura disparu de la chambre pour de bon, et je me fais un malin plaisir de l’émietter par la fenêtre.
Le vent emporte les poussières de tabac, et j’y vois le voleur du train, s’envoler au milieu des doutes et incertitudes, j’y vois mes ennemis et l’énergie qu’ils dépensent à vouloir que je n’y arrive pas, j’y vois mes peurs et mes angoisses…. Tout cela disparaît, et il ne me reste en main qu’un tube vide.
J’ai faim. Dur à dire, mais…. Putain, je suis fière de moi.
Bangkok, le 23 février
Bravo aussi pour ce "non" que tu as dit pour la petite cigarette. Cela me rappelle la 2ème lecture de la messe d'hier. St. Paul dit "le langage que nous vous parlons n'est pas à la fois "oui" et "non"......Tu as choisi !
Bon courage. Je t'embrasse. Marie-Françoise